la traversée du Laos

le gardien de Pakse


Le soleil, la chaleur, le bleu du ciel et l'éclat de l'or. Du haut de la colline, il observe, imperturbable, le cours du Mékong qui s'étend quelques centaines de mètres plus bas tel un serpent bleu et si léthargique qu'un nouveau pont long de plusieurs centaines de mètres a pu être construit pour l'enjamber.

Le géant éclatant, assis sur une fleur de lotus, veille sur la plaine, portant son regard sur la ville de Pakse tandis que des fidèles viennent allumer des bâtonnets d'encens et lui apportent des bouquets de fleurs odorantes joliment arrangées pour s'attirer les bonnes grâces du destin. Les fidèles qui s'y rendent sont accueillis par le sérénité du lieu qui contraste tant avec l'agitation de la ville de l'autre côté du fleuve. Une nouvelle route, fraîchement goudronnée, vient d'être achevée, qui mène aux pieds du géant.

Le grand bouddha doré n'est pas seul mais sa taille lui donne de l'ascendant sur ses collègues alignés derrière lui par dizaines, luisants, eux aussi, de l'éclat que le soleil confère à leur surface dorée. On dirait une forêt de bouddhas, tous un peu différents, une assemblée construite par la dévotion des hommes qui achètent ainsi des indulgences. Le haut de la colline est un lieu magique.

la multiplication des images de Bouddha

C'est là qu'a été bâti le temple Wat Phousalao avec ses deux bâtiments aux toitures triples couvertes de tuiles rouges et de tuiles vertes avec de grands ourlets d'or. La décoration y est foisonnante de formes, de couleurs vives et d'or. Le temple vert abrite un grand bouddha de cristal vert. Un panthéon d'animaux en béton pour les enfants peuplent le jardin adjacent au temple.  Il y a notamment un lapin rose avec une fraise peinte sur le dos, un gros noeud papillon bleu sur la tête au dessus de ses gros yeux rieurs. Juste à côté, une coccinelle aux élytres violettes avec des points noirs. Il y a aussi des devatas à l'allure moderne qui tiennent d'une main leur grande queue de cheval de cheveux noirs et vous regardant de leurs yeux maquillés au kohl.

Nous retrouvons notre chauffeur de touk-touk qui nous attend vêtus d'un t-shirt bleu sans manches assorti à son véhicule et qui laisse apparent le dragon tatoué sur le haut de son bras droit. Il nous ramène à l'hôtel où nous dînons sur le toit terrasse. L'endroit est prisé tant par les touristes que des locaux, dont quelques Européens venus s'établir pour travailler dans le tourisme. Les cocktails ont la cote.

Pakse, en dehors de sa consonance d'engagement civil libre, est une bourgade plutôt tranquille, surtout en cette période de Nouvel An Chinois. Dans la journée les véhicules et les gens font place à la chaleur étouffante. L'ombre est recherchée avec assiduité, on attend la fraîcheur relative du soir et de la nuit, sauf peut-être quelques Etrangers comme nous qui voulons organiser la suite de notre voyage et visiter les quelques temples de la ville. Finalement nous décidons de faire une excursion au plateau des Bolaven en partant avec un couple de Néerlandais retraités pour partager une voiture.

Un porcelet rôti entier est livré sur le comptoir de l'hôtel le lendemain matin, alors que nous patientons à la réception le temps que notre voiture arrive. C'est aujourd'hui jour de fête. Des lanternes rouges sont suspendues à la colonnade qui constitue le façade sur rue de l'hôtel. D’autres oscillent aux balcons avec la brise. Malgré l'état poussiéreux de certaines, le rouge apporte de la vie à ces façades trop souvent empreintes du charme de l'architecture communiste où le béton n'est jamais absent. 

Autre curiosité, les autels des ancêtres sur le trottoir, sont des piédestaux qui mettent à la hauteur du regard la maison miniature où résident les ancêtres représentés par des figurines auxquels on apporte régulièrement des offrandes de nourriture. En route nous passons devant le marché de la ville, en effervescence ce matin là, dont une grande partie est abritée sous une halle.

Nous sortons bientôt de la ville pour emprunter une route en relativement bon état en direction du plateau qui dépasse les mille mètres d'altitude et où l'on espère trouver de la fraîcheur. En chemin nous faisons une halte à une chute d'eau célèbre à en juger par la taille de son parking et des stands touristiques à l'entrée. Il faut dire que le site est majestueux. On peut admirer la cascade depuis un sentier aménagé qui descend jusqu'au niveau bas de la cascade. Selfie de rigueur pour tout le monde au niveau d'un kiosque à mi-hauteur, du moins ceux qui possèdent un téléphone avec appareil photo. 

costumes traditionnels, plateau de Bolaven

Trois femmes aux oreilles percées portent dans le lobe un gros disque en bois. Leur cheveux noirs fins et lisses sont plaqués sur le crâne et taillés en arrondi autour du front. Elles paraissent assez âgées et sont habillées en tenues traditionnels d'un tissu à dominante noire avec des rayures horizontales colorées. Elles sont assises sur un banc face à un étalage d'écharpes au milieu duquel une autre vieille femme fabrique le même genre de tissu sur un métier à tisser rudimentaire. L’air est terriblement humide et chaud sous le soleil de midi. On reprend la route à travers le paysage agricole du plateau avec des champs déjà récoltés où des gerbes de deux mètres de haut sont dispersées. Des zébus broutent les chaumes et parfois de l'herbe fraîche. Sous le coup de la chaleur, le ciel se charge de nuages diffus. Campé sur la route fraîchement refaite, un jeune zébu au pelage beige nous observe, flegmatique mais non sans curiosité tandis que nous arrivons près du petit bourg de Tadlo. 

récompense après l'effort

Tadlo fait figure d'oasis, avec sa rivière encore sauvage qui le traverse. L'endroit est devenu, par son décor un passage obligé pour les touristes dans la région. Nous nous installons dans un bungalow près de l'eau. Deux éléphants domestiqués y travaillent dans notre resort. Ils promènent les touristes de leur pas tranquille que les broussailles n'effraient guère, et qu'une alléchante brassée de verdure pourrait même en perturber le rythme chaloupé. Sur leur dos, dans une caisse en bois arrimée par une sangle la balade prend de la hauteur. Ensuite viendra la récompense: un bain dans la rivière pour oublier la chaleur et des cannes à sucre pour le goût. Le cornac, l'homme qui s'occupe d'eux, est originaire du Sud de l'Inde. Il est de petite taille avec les cheveux bouclés, c'est lui qui mène les éléphants au bain. D'abord assis sur l'encolure, il dirige l'éléphant avec ses pieds au niveau des oreilles pour le guider dans l'eau jusqu'au point où l'éléphant pourra s'immerger quasi entièrement, laissant à son cornac le soin de garder l'équilibre sur son dos. Les deux sont rompus l’un à l’autre, tout se passe bien. Un peu auparavant j'avais acheté des bananes à une vieille dame assise près des éléphants, qui fumait un cône bizarroïde avec tout le naturel dont est capable une dame d'un certain âge coiffée d'un bonnet de laine marron et portant d'une paire de lunettes et une veste tailleur bleu marine. Elle complétait sa pension de retraite, si elle en avait une, par la vente de menus produits aux clients de l'hôtel sur son étalage ambulant, dont des bananes pour les éléphants. Il fallut ensuite distribuer les bananes à l'éléphant qui n'en aurait volontiers fait qu'une bouchée en les attrapant habilement avec le bout de sa trompe qui lui sert à la fois de nez et de main pour sentir et de saisir les objets.

les fourmis rouges n'étaient pas toutes mortes

L'altitude du plateau des Bolaven permet de cultiver du café robusta. Un agriculteur fait visiter sa plantation aux touristes avec une dégustation à la clef. La visite est intéressante et pas uniquement centrée sur le café, on y découvre les autres arbres et plantes du terrain. Trois gamins du village accompagnent notre visite, visiblement heureux de faire l'école buissonnière dans les caféiers, de grimper aux arbres en sandales plastique pour y décrocher des fruits. Et puis vient le moment de la dégustation de fourmis rouges pour tout ceux qui le souhaite. Le goût est citronné et un peu piquant car elle contiennent de l'acide formique. Le mieux est de les écraser dans une feuille au préalable pour éviter les morsures. 

De retour dans la chaleur de la plaine, nous arrivons en milieu d'apres-midi à Pakse, le temps de faire une petite balade dans la ville dans les rues impressionnantes par l'enchevêtrement des câbles électriques aériens avant de dîner, une nouvelle fois, sur la terrasse assidûment fréquentée du toit de l'hôtel.

Les Quatre-Mille Îles du Mékong


Quelques deux cent kilomètres au sud de Paksé, pas très loin de la frontière cambodgienne, le Mékong se fraye un chemin à travers un plateau rocheux qui fait que de nombreuses îles, près de quatre mille îles si l'on en croit le nom du lieu, se sont formées et dissimulent la largeur réelle du fleuve. Les plus grandes îles sont habitées et devenues touristiques au cours des dernières années. Il faut dire que le paysage du fleuve est attrayant avec les pêcheurs qui lancent leurs filets depuis leurs pirogues, au gré du courant. Et puis le terrain est riche en alluvions ce qui permet à une végétation luxuriante de pousser, notamment de grands arbres majestueux.

Nous séjournons dans une île plutôt calme, tandis que les fêtards ont élu domicile sur une autre pour profiter des nombreux bars où les touristes se pressent. En dépit de l'agitation touristique les îles vivent toujours à un rythme paisible. Même au bout du monde, il y a des Français. Coïncidence, Dany, le fils d'un cousin germain se trouve au même moment sur notre île et pense m’avoir reconnu dans un restaurant tenu par des Français. Les réseaux sociaux permettent de confirmer la rumeur. Ma tante est informée par son petit fils, elle téléphone à ma mère qui me contacte quelques heures plus tard.  Le fait est établi et deux jours plus tard je me retrouve assis derrière Dany et sa copine dans une pirogue qui nous fait quitter les îles. Coïncidence comme deux semaines plus tôt la rencontre fortuite d'un collègue de Lyon dans un food-court à Singapour.

les chutes de PhaPheng sur le Mékong

Autour des îles, le Mékong s'écoule parfois lisse comme un miroir, parfois fougueux comme aux chutes de  PhaPeng, larges de plusieurs centaines de mètre et où l'eau n'est qu'un vaste champ d'écume et de tumulte. Pour y parvenir nous sommes allés en kayak entre les îles jusqu'à un endroit où le Mékong redevient entier et laisse l'eau devenir un peu plus calme en dépit du courant. C'est à cet endroit que nous avons aperçu des dauphins d'eau douce, qu'on appelle Irrawady d'après le nom du fleuve birman, peut-être s'agit-il d'une espèce commune. Les dauphins se positionnent à contre courant pour chasser le poisson et font surface pour respirer de temps à autres avec un bruit d'expiration caractéristique. Le soir, de retour à Don Khon pour la nuit, nous faisons une promenade en direction de l'ancien pont ferroviaire qui relie l'île de Don Det. La lumière saturée du crépuscule a presque une consistance palpable du fait de la chaleur et de l'humidité. Nous sommes baignés dans un dégradé de mauve, de rouge, de bleu, d'oranger et puis la nuit noire finit par envelopper la terre pour ne laisser paraître que le reflet des habitations et des terrasses des restaurants illuminées de vives lumières et qui surplombent le fleuve. En chemin on avait pu voir des buffles profitant de la fraîcheur relative de l'eau au son de leurs meuglements acides.

Le départ vers Champasak, le lendemain, dans la chaleur torride de fin de matinée, est un peu agité. Il y a plus de passagers candidats au voyage que de places dans le bus. Il nous faut donc attendre qu'un second bus soit affrété. Champasak est situé sur la rive occidentale du Mékong qu'un bac nous permet de traverser. L'attrait de cette bourgade qui s'étire le long du fleuve tient à la proximité des ruines khmers de Wat Phu situées dans un site majestueux autour d'un chemin qui gravit, au moyen d'un escalier bordé de frangipaniers, le coteau vers un temple adossé à la colline qui offre une vue sur toute la vallée et les temples des environs. 

les fiancés de Wat Phu

De nombreux visiteurs asiatiques viennent faire des offrandes d'encens et de fleurs odorantes à un bouddha géant et drapé d'orange qui est entouré d'autres représentations écharpées de plus petites tailles à ses pieds. La montée raide des marches est un moment intense. Une harmonie, une paix se dégagent des pierres et des arbres, l'air parfumé et chaud de cette fin d'après-midi ajoute de la profondeur à cette impression. En redescendant nous admirons un couple de futurs mariés qui prend la pause dans les ruines au bord du chemin au pied d'un arbre, dépourvu de feuilles mais néanmoins majestueux. Vêtus de soie pourpre et écharpés d'or, ils forment un joli couple.

Champasak est connu pour le tournage de "Chang", un film muet d'un réalisateur américain des années 1920. Le film raconte les relations tendues entre les villageois et les animaux sauvages. Des éléphants furieux y piétinent un village, un tigre et un léopard y font leur apparition menaçante mais l'homme triomphe toujours grâce à son intelligence. Le film est projeté en plein air, à la nuit tombée, certains soirs de la semaine en alternance avec un spectacle d'ombres où des marionnettes de cuir articulées racontent des épisodes de la mythologie hindouiste. Les acteurs font parler les marionnettes et les animent avec des ficelles tandis qu'un petit orchestre au pied de l'écran accompagne le spectacle sur des instruments traditionnels. Ce spectacle était assez semblable à celui d’une représentation du Ramayana que j'avais vue, il y a longtemps, à Borobudur en Indonésie. 

le spectacle d'ombres, marionnettes et danseuses à Champasak

La dame qui tient notre guesthouse a proposé de nous emmener le lendemain matin au marché des environs. Départ à quatre heures du matin dans la nuit noire. A notre arrivée, le marché est fort animé, éclairé seulement par des lampes frontales qui révèlent grenouilles, crapauds, poissons brillants, serpents visqueux, légumes, oeufs, fruits, volailles, viandes, sans oublier les oeufs de fourmis, un des mets favoris de notre hôte. En résumé, on y trouve tout ce dont on peut rêver quelques heures avant le petit déjeuner. Mais il est nécessaire de venir tôt pour avoir les produits les plus frais, nous dit la dame. A mesure que l'aube avance on découvre l'étendue du marché et la chaleur qui monte est sans doute la raison principale pour laquelle on vient au marché la nuit.

poissons encore frais, marché près de Champasak


Dans le bus pour Savannakhet, on découvre le paysage aux tons fauves des bords du fleuve en cette saison sèche. Pendant une halte, des vendeurs de brochettes montent à bord. Cela me rappelle les vendeurs de brochettes du Nigeria qui prenaient d'assaut les fenêtres des bus partout où ils faisaient halte, selon le principe que l'on doit se trouver là où est le client. Savannakhet s’étale sur la rive orientale du Mékong. Le bus entre au terminus et nous sautons dans un touk-touk jusqu'à notre hôtel où une chambre sans fenêtre nous attend. L'avantage c'est qu'elle n'est pas directement chauffée par les rayons du soleil. Comme souvent en Asie, les maisons sont sombres et profondes. On cherche à tout prix à se protéger de la chaleur et de la lumière blanche et aveuglante du midi. Aujourd'hui l'air conditionné remplace bruyamment et brutalement les ventilations des maisons d'il y a un siècle avec leurs volets et ouvertures à lamelles qui favorisaient les courants d'air et rafraîchissaient ainsi naturellement les pièces tenues en partie à l'ombre par la végétation qui ne demande qu'à s'épanouir. Savannakhet est une ville qui semble appartenir au passé avec ses nombreuses maisons aux façades délabrées, rongées par la moiteur tropicale. Il y a quelques rares shop-houses qui ont été repeintes en couleur avec leur balcons à colonnade. 

Savannakhet

Au coin des rues Khantabouli et Latsakhanai un bâtiment en béton des années cinquante ou soixante a abrité jadis un cinéma. Sa façade au premier étage a la texture d’une coque de durian pour dissimuler les aérations naturelles. En face, nous entrons au café Sooksavan où il fait bon s'installer à l'aise dans un canapé. Face à nous, un garçon entouré de peluches en tout genre est absorbé par son téléphone devant une tasse à espresso. 

La rive du fleuve est occupée par une succession de cafés fixes ou ambulants. La brume d'après-midi atténue l'ardeur du soleil qui finit par disparaître à la façon d'un petit disque rose sombre à l'éclat terne. Sur l'autre rive, en Thaïlande, une autre ville s'étale et s'illumine modestement à la nuit tombée. Nous dînons au marché nocturne qui s'étale sur la place dont une extrémité est illuminée par la façade de l’église Sainte Thérèse au clocher hexagonal. Brochettes, soupes de nouilles, riz frit, légumes, glaces: à emporter ou à consommer sur place en s'installant à l'une des nombreuses tables en plastique mauve. Nous allons ensuite boire un verre dans un café de la place ou un groupe de musique chauffe l'atmosphère.

paysage karstique près de Kong Lor

On remonte dans le bus, le lendemain, en direction de Thakek, une autre ville installée sur les bords du Mékong. C’est une ville plus touristique de par la proximité de plusieurs parcs nationaux qui comprennent des chaînes karstiques, dont les formations calcaire aux formes déchiquetées offrent de vues superbes. Nous en profitons pour faire une excursion jusqu’à la grotte de Kong Lor qui est traversée par une rivière souterraine que l’on peut remonter dans l’obscurité à bord de barques à moteur extrêmement effilées en découvrant à la lueur de nos lampes les reliefs souvent agrémentés de stalactites et de stalagmites. Se laisser glisser sur l’eau dans une quasi pénombre procure une impression curieuse. On doit s’en remettre au pilote et espérer ne pas foncer dans un pan de roche. Après environ quarante-cinq minutes de navigation, apparaît la sortie de la grotte telle une feuille d’érable qui se déforme en longueur. La rivière retrouve le jour sous le regard des montagnes aux contours tranchants et de la verdure. Des buffles bruns et d’autres rose-clair sont immergés dans l’eau avec juste la tête qui dépasse. Leurs cornes qui s’arrondissent avec l’âge ont un je-ne-sais-quoi de gaulois. Nous naviguons jusqu’à un petit village qui pratique le tissage et accueille les touristes des grottes pour leur montrer l’usage des métiers à tisser. 


les buffles de Kong Lor

Nous passons la nuit chez l’habitant. On dort tous au premier étage d’une maison, dans la grande pièce de vie commune, dans l’intimité d’une moustiquaire. Notre guide est chef cuisinier pour l’occasion, il s’exécute dans la cuisine, adjacente à la grande pièce de vie commune, et où tout se passe au niveau du sol au grand ravissement des chats de la maison qui viennent inspecter à distance ce qui se passe. Ici tout le monde est rompu depuis le plus jeune âge à s’accroupir sur ses talons, ce n’est donc pas un problème de cuisiner à la hauteur du sol. Pour les Occidentaux cela est moins naturel et pour ainsi dire fort inconfortable. Au matin notre famille d’accueil nous bénit avec des fils de coton blancs qu’ils attachent à nos poignets et que nous devront garder jusqu’à ce qu’ils se détachent afin qu'ils nous portent chance. Nous voilà donc parés, avec l’approbation des chats qui ont suivi la cérémonie de près. Sur le chemin de retour vers Thakek, nous nous arrêtons dans la forêt pour nous baigner dans une piscine naturelle qui s’avère très rafraîchissante. On fait également une courte halte devant un panorama sur les montagnes karstiques qui émergent de la végétation avec leurs lignes de crête déchiquetées qui se superposent en dégradés. Nous dînons au marché nocturne de Thakek qui est en effervescence ce soir là. Il est situé sur les bords du Mékong et un ourson brun en béton, au pied d’un acacia en forme de parasol, a pour mission d’accueillir les clients. Non loin de là, sur la berge, deux nagas verts marquent la rampe d’un escalier qui descend jusqu’au fleuve. Leurs têtes sont érigées vers le ciel tout en dorures et dévoilent une dentition acérée sans aucun doute sensée inspirer le respect. Thakek est un intéressant mélange entre les temples bouddhistes assez nombreux et les signes néons en forme de faucille et marteau rappelant que le communisme n’est pas loin. Ironie du sort, un distributeur à billets signale son état de panne par marteau et une clé à écrou qui est étrangement similaire au marteau et à la faucille. La corniche est bordée de nombreux restaurants et de terrasses illuminées par des guirlandes lumineuses qui ornent les arbres et apportent de la joie à la nuit.

dîner à Thakek au marché nocturne

De Thakek nous rejoignons Vientiane en bus. Vientiane est sans équivoque la capitale du Laos. La ville est à une autre échelle que les autres villes du pays. Ici on ne peut pas tout faire à pieds. C’est donc en touk-touk que nous nous rendons du terminal de bus au centre ville. Les constructions sont plus denses et les accumulations de fils électriques plus massives. Les avenues ont davantage de voies pour davantage de voitures. Avant d’aller dîner dans un restaurant français en ce jour de Saint Valentin, nous faisons un crochet au crépuscule par le marché des berges. Ici encore le fleuve fait office de frontière avec la Thaïlande. La berge n’est pas immédiatement accessible, une zone marécageuse couverte d’herbe avec quelques cabanes aux toits en tôles sépare le marché du fleuve. Des moines prennent le frais en dégustant une glace au lait de coco. Au marché on trouve toutes sortes d’accessoires et de vêtements. Nous remontons la rue Chao Anouvong dont les enseignes lumineuses entrent en compétition les unes avec les autres. Celle du Memory Hotel, toute rose en lettres arrondies est sans doute l’une des plus emblématiques. Nous en profitons pour visiter quelques magasins d’artisanat avec de jolis tissages de soie naturelle, des tressages etc…

Le lendemain est consacré à la visite de plusieurs temples et musées bouddhiques dont Wat Phra Keo et Wat Si Saket. Juste à côté de l’hôtel, le portique d’un temple est échaufaudé pour un nettoyage. Les moines novices sont à la manoeuvre, divisés en deux groupes: ceux qui font et ceux qui apprennent en regardant. Un démon est au prise avec un jet de Kärcher; il supporte sans broncher ce dépoussiérage tonique qui éclabousse le trottoir et les passants qui ne font pas attention.

le célèbre stupa du billet de 5000 kits, Vientiane

L’après-midi, nous nous rendons au Pha That Luang, un stupa doré de quarante quatre mètres de hauteur, immortalisé sur les billets de 5000 kips. Il est entouré de plusieurs temples dont un avec un grand bouddha couché, doré lui aussi. 

Nous partons de bonne heure pour la gare routière afin de prendre un bus pour Phongsaly dans le Nord du pays: vingt six heures de trajet avec un seul chauffeur qui tient le coup en fumant des cigarettes à chaque pause toilette ou restauration, toutes les deux heures. Je suis admiratif de son degré de concentration. La première partie du trajet est en terrain plat jusqu’à Vang Vieng, célèbre pour ses paysages karstiques et très populaire auprès des touristes en sac à dos. On peut lire le long de la route des signes en mandarin, des entreprises chinoises qui travaillent à des chantiers d’infrastructure, barrages, ponts, routes, voie ferroviaire, le Laos est un client docile pour les projets de la fameuse Belt and Road Initiative de Pékin. On aborde une zone montagneuse. L’orage se manifeste alors que nous enchaînons les lacets d’un col et rafraîchit l’atmosphère. Le bus marque un arrêt à la gare routière de Luang Prabang où nous reviendrons. La partie la plus inquiétante du voyage arrive à la nuit tombée car la route va de virages en virages jusqu’au petit matin. Nous tentons de dormir au mieux. Vers cinq heure et demie le jour point lentement. On enchaîne toujours les virages dans un paysage verdoyant de collines. Les habitants se réveillent peu à peu. Il fait très frais. Nous passons devant un temple où les jeunes moines ont revêtus chandails et blousons pour se réchauffer en ce début de journée. Le soleil finit par se lever, livide, et timidement percer pour quelques instant le ciel très nuageux. 

en chemin vers Phongsaly

Nous ne sommes plus très loin de Phongsaly. Le chauffeur tient toujours le coup, tirant stoïquement sur sa cigarette lors des arrêts. Phongsaly est une petite bourgade à 1600 mètres d’altitude qui est le centre de la province Nord du Laos qui est peuplé par plus d’une dizaine de tribus. Les collines environnantes sont utilisées pour la culture du thé. Nous allons visiter un village à une dizaine de kilomètres l’après midi. Le paysage est grandiose avec les montagnes qui se succèdent à l’infini et que le ciel chargé de nuages contribue à rendre mystérieux. Les plantations de thé sont installées sur des pentes raides. On se gare près d’un point de vue. A ce moment-là des enfants, qui portent sur le dos un sac de thé attaché à une bandoulière qui fait le tour de leur front, émergent d’un escalier creusé le long du relief du champ de théiers. 

orage sur les collines de Phongsaly

Le sac est presque aussi volumineux qu’eux. Ils trouvent pourtant l’énergie de nous sourire en nous saluant. Un gros orage éclate sans prévenir. Nous trouvons abri sous le toit d’un bâtiment nouvellement repris par une entreprise chinoise qui exporte le thé vers la Chine. On patiente trois quart d’heure. Il n’y a de toute façon rien d’autre à faire si l’on ne veut pas se faire tremper. La pluie faiblit avant de reprendre de plus belle comme souvent au milieu d’un orage. Et puis le soleil revient sur la nature étincelante de gouttes d’eau. L’orage poursuit son chemin et la vie reprend son cours. Dans le village nous nous arrêtons devant une maison dont les habitants commercialisent leur thé et le font goûter. C’est un thé noir un peu amer. Il est conditionné en tubes de bambou. Le soir à Phongsaly, une coupure de courant laisse la ville dans le noir. On trouve néanmoins un restaurant un peu éclairé avec des lampes à gaz qui accepte de nous préparer de quoi manger. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls clients. Une grande table ronde rassemble un groupe d’hommes rigolards qui ont déjà vidé un nombre significatif de bouteilles de bière, qui trônent fièrement sur la table. La pluie a considérablement refroidi l’atmosphère. C’est l’heure d’aller se réchauffer sous nos couvertures.

Le soleil brille au petit matin sur les montagnes. L’air, nettoyé par la pluie de la veille, est incroyablement pur et offre une vue presque sans limite. Nous prenons notre petit déjeuner chez une vieille dame qui tient un restaurant à la devanture ouverte et décorée de plantes vertes, dont certaines sont suspendues. Nous partons en voiture avec un guide pour deux jours de trek en territoire Akha qui doit débuter du village de Boon Neua près de la route principale. Au moment où nous descendons de voiture, une étrange procession joyeuse passe à proximité: un défilé de pick-ups qui transportent des autels décorés de billets de banque sur leur plateforme arrière. Le premier porte la photo de celui qui doit être le défunt car il s’agit d’une procession funéraire. Le cortège est composé de deux hommes avec un bandeau rouge ceint au front et qui brandissent dans chaque main un sabre lui aussi enveloppé dans un bandage rouge. Derrière viennent les hommes musiciens, équipés de petites cymbales, de gongs et de petits tambours, qui marchent côte à côte avec les femmes qui portent des bouquets de fleurs jaunes, où sont attachés des guirlandes de billets de banque sans doute factices. L’avant dernier pick-up transporte un portique de vêtements qui ont dû appartenir au défunt. Il y a enfin une dizaine de jeunes hommes qui transportent tous ensemble un long bambou qui doit peser un bon poids.

Le bruit de la procession s’est évanoui quand nous attaquons notre marche sur une large piste avant de bifurquer dans la forêt encore humide et boueuse suite aux pluies de la veille. Il fait une chaleur tropicale humide qui nous fait transpirer à grosses gouttes dans les montées au milieu de grands arbres exotiques et de bananiers. On voit de temps à autres des fleurs colorées tombées au sol qui contrastent fortement avec la couleur des feuilles mortes qui jonchent le sol et le rendent glissant par endroit. C’est la jungle. Après quelques heures de marche nous débouchons sur une trouée dans la verdure: le chantier d’une nouvelle route construite par une entreprise chinoise et qui doit nous conduire en suivant cette nouvelle piste de terre rouge et meuble au village où nous passerons la nuit. C’est la route qui doit inéluctablement réduire le temps de transit entre le village et la ville et inéluctablement changer la vie du village pour la moderniser. C’est un peu à regret que nous suivons cette piste sans poésie qu’il nous faudra emprunter au retour le lendemain matin. 


au village Akha

Le village est en vue: plusieurs rangées de maisons sur pilotis avec des toits en tôles. Les pilotis servent à isoler de l’humidité du sol et permet de ranger le bétail et les outils de travail aux champs. Les récoltes sont aussi stockées dans des greniers sur pilotis. Ce qui frappe c’est que la surface du village est entièrement défrichée et donc prône à l’érosion, en revanche cela doit éviter d’avoir des serpents où d’autres animaux sauvages trop près des maisons. Les animaux domestiques vivent en quasi liberté dans le village. Des cochons noirs font la sieste dans un pneu de tracteur coupé en deux qui sert d’auge au bétail à certains moments de la journée. Les volailles sont livrées à elles-même pendant le jour et les vaches ruminent du fourrage. Les grand-mères du village portent encore une tenue traditionnelle en toile noire constituée d’un pantalon droit jusqu’à mi-mollet, d’une tunique ornée de broderies multicolores sur le bas des manches et au col, d’une coiffe qui rappelle celle d’un sphinx. Le visage est encadré par les bijoux en argent qui constituent la dote et parfois aussi de pompons colorés. Les jeunes femmes ne portent plus cette tenue tous les jours, mais peut-être encore les jours de fête? Nous dormons dans la maison du chef de village qui est élu par les villageois. En revanche nous prenons les repas dans une autre famille afin que tout le monde profite des revenus touristiques. 

les filles du village Akha

La vie au village est rythmée par le travail aux champs, l’école, qui est en bas du village, le soin des animaux et les corvées d’eau. Nous déambulons avec le guide qui nous montre l’école peinte en jaune et vert. Il y a deux institutrices qui sont originaires d’une autre partie du Laos. Pour elles, l’acclimatation à la vie du village doit être assez singulière: centrée sur les élèves et la lecture après les cours. C’est la fin de la journée d’école, les enfants sortent des classes et se mettent à jouer sur le terrain en terre battue. Près de l’école un vieux monsieur fluet est assis sur ses talons, une tasse à la main sur la terrasse en bois devant sa maison. Malgré son âge, il a le regard vif et est curieux de savoir d’où nous venons. Nous allons ensuite vers l’endroit où l’on peut se laver au vu et au su de tout le village. Une pompe à eau à côté d’une succincte cabine en planches de bois disjointe pour se changer si nécessaire. La règle est de se laver en gardant ses sous-vêtements. Le village doit compter deux ou trois pompes à eau qui permettent aux femmes et aux enfants de venir chercher de l’eau dans deux seaux pendus à chaque extrémité d’un manche en bois. Une fois nos vêtements lavés à la main, nous les étendons sur une corde à linge près de la maison où nous dormons sans les surveiller particulièrement et pourtant une vache curieuse est attirée par mon t-shirt bleu vif qu’elle attrape d’un coup de langue râpeuse. Le t-shirt est récupéré rapidement, un peu baveux et percé de petits trous par les dents abrasives de la vache. Un groupe de chèvres noires est regroupé sur les hauteurs du village, certaines attachées à des cordes ce qui explique sans doute leur congrégation à cet endroit. En tous les cas, elles ont une vue panoramique sur le village et les montagnes environnantes.

La nuit est tombée quand nous sortons de la maison du chef pour rejoindre la maison voisine avec nos lampes de poches et aidés par la pleine lune. Nous pénétrons directement dans le séjour en terre battue bordé par de petites pièces, comme des alcôves. La mère de famille est entrain d’allaiter son fils dans l’une d’elle. On s’assoit sur des cubes de pierre disposés en cercle. La famille qui vit dans cette maison compte cinq personnes: un couple avec deux enfants en bas âge et la grand-mère en tenue traditionnelle. Le dîner est simplement composé de riz et légumes verts cultivés par leurs soins. Le maître de maison est assis à côté d’une énorme pipe en bambou encore vert. Il nous fait une démonstration qui demande pas mal de souffle pour aspirer la fumée du calumet. Nous discutons un moment par l’intermédiaire de notre guide avant de leur souhaiter une bonne nuit. La lune éclaire pleinement le village, il fait encore bon dehors.

notre hôte pour le dîner, en grande tenue

On entend au petit matin le monde se mettre en route. Les animaux se réveillent et le font savoir, c’est ensuite le tour des humains. La corvée d’eau est de rigueur tandis que la brume,  telle une mer formée mais paisible, emplit encore le fond des vallées qui s’étirent entre les collines. Je profite d’un moment de libre pour marcher le long de la piste qui deviendra une route passante dans quelques mois. La vie au village risque de bien changer avec le bruit des camions. Pour le moment seules quelques motos sont garées au village ainsi qu’un bulldozer dont la courbure de la pelle semble parfaitement convenir à une truie endormie dedans et qui profite de la chaleur du soleil déjà chaud: la fraîcheur de la nuit appartient au domaine des rêves. 

Nous repartons vers Boon Neua en suivant le trajet de la route en construction quasiment tout du long. C’est un peu monotone même si c’est plus facile que d’avancer dans la jungle. On redescend vers les rizières installées au fond de la vallée. Le riz est entrain de virer du vert au jaune paille. Nous arrivons en ville en début d’après-midi, trop tard pour trouver un bus vers Muang Khua. Nous prenons une chambre à l’hôtel qui jouxte avec la station de bus. Le matelas à ressort est bien mou, l’air conditionné ronronne bruyamment quand il y a de l’électricité et la décoration est d’un autre âge. Pour autant les draps sont propres et la petite terrasse du quatrième étage offre une belle vue sur les collines et les rizières. On visite le marché lui aussi installé tout près. Le soir, en marchant le long de la rue principale on repère un restaurant vietnamien installé dans un hangar au sol carrelé avec tables et chaises en plastique. La présence de clients nous décide à y tenter notre chance.

Nous avons acheté des places pour le premier bus du matin suivant afin d’amorcer notre descente vers Muang Khua et Luang Prabang. Le bus part après avoir fait le plein de voyageurs et enchaîne les virages dans des paysages de collines verdoyantes, de vallées humides plantées de rizières et de forêts. Des bosquets de bambous géants ajoutent une marque distinctive aux contours des paysages. Dans les villages que l’on traverse, on observe des portiques en bambou installés devant les maisons pour aérer les gardes-robe qui sinon moisiraient sans doute dans les pièces intérieures sombres et humides.

Muang Khua est une ville située sur la rivière Nam Ou. On y circule sur de fines barques à moteur colorées, tout en longueur avec l’avant et l’arrière carrés et légèrement relevés. Avec leurs fonds plat, elles peuvent naviguer en eau peu profonde. Un toit recouvre la majeure partie de la barque, permettant de s’abriter de l’ardeur du soleil ou de la pluie. Près de l’embarcadère, des paniers tressés renversés servent de cage à des coqs de combat. Ils sont couverts d’une moustiquaire sans doute pour que les volatiles ne s’observent pas d’une cage à l’autre.

Le brouillard enveloppe la ville au petit matin: la passerelle piétonne qui enjambe un affluent de la rivière semble avoir un plafond en coton. A l’embarcadère nous prenons place dans une barque bleu-ciel pour descendre la rivière jusqu’à Muang Ngoi Neua. Une moto réussit à être montée à bord. La barque sert de transport en commun le long de la rivière. On s’arrête plusieurs fois dans de petits hameaux, constitués de maisonnettes en bois sur pilotis construites en surplomb de la berge où les passagers embarquent et débarquent avec leurs provisions. Dans cette région le volume d’eau semble varier beaucoup à la saison des pluies et la fonte des neiges des montagnes éloignées de l’Himalaya et du Sud de la Chine. Les berges sont souvent raides. Il y a aussi de petites plages où des familles de buffles élisent domicile.

Muang Ngoi Neua

A l’approche de Muang Ngoi Neua les montagnes deviennent plus imposantes et prennent des allures de pain de sucre. Mais avant d’y parvenir il nous faut débarquer en amont d’un barrage en construction, par une entreprise chinoise, pour reprendre une autre embarcation de l’autre côté du barrage. Une barge abrite un restaurant flottant tout simple. Un groupe d’homme attablés collectionnent les bouteilles de bières bues aux pieds de leur table. Une heure plus tard nous arrivons à Muang Ngoi Neua, qui a bien changé depuis ma précédente visite en 2002. A l’époque c’était un lieu pour back-packers. Aujourd’hui les hébergements se sont professionnalisés, il y a des restaurants avec terrasse panoramique sur la rivière. Les offres d’activités sportives pour les touristes sont pléthore. La rue principale regorge de magasins de souvenirs de bars et d’hôtels. Néanmoins pour le moment l’endroit à réussi à préserver son charme.

Le lendemain nous avons prévu de descendre la rivière en canoë jusqu’à Nong Khiaw. En route on fait une halte pour marcher jusqu’à une cascade par un chemin bucolique à travers les rizières et la jungle où l’on croise un buffle et une famille de cochons noirs. On ne peut pas manquer l’arrivée à Nong Khiaw grâce à un viaduc en béton qui traverse la rivière à l’endroit où nous devons débarquer. Notre hôtel est perché sur un promontoire dont la rampe d’accès est plutôt raide. Pourtant ce n’est qu’un entraînement avant de nous rendre au pic Pha Daeng qui domine les environs de plusieurs centaines de mètres. C’est vraiment un bel endroit qui se mérite.

rendez-vous au pic Pha Daeng, Nong Khiaw

Fini le sport, nous montons le matin suivant dans un bus à destination de Luang Prabang. On ne part pas tout de suite car il y a plus de clients que de sièges dans le bus, il faut attendre qu’un second bus vienne relever celui qui est déjà plein. Pendant ce temps, je contemple la brume qui flotte dans la vallée et s’accroche par endroit aux montagnes comme des morceaux de coton hydrophile sur une barbe mal rasée. L’embarquement dans le second bus enfin terminé, nous attaquons la route et traversons un paysage de montagnes à la végétation assez sèche en longeant la rivière parsemée de rochers et de petits îlots où poussent des buissons. Nous passons à côté d’un nouveau barrage hydro-électrique en cours de construction par PowerChina. La route devient poussiéreuse et en travaux jusqu’au terminus de Luang Prabang où nous arrivons dans la fournaise du milieu de journée. Un moto-taxi nous amène à notre hôtel près du Palais Royal. Même impression de transformation qu’à Muang Ngoi Neua. 

l'habit ne fait pas le moine, Luang Prabang

Luang Prabang est devenue une destination spécialisée dans le tourisme assez chic. La plupart des maisons du centre ont été réhabilitées dans un style nostalgique de l’époque coloniale. En parallèle de ce tourisme monté en gamme de façon plutôt réussie avec un artisanat de qualité et une gastronomie locale soignée, Luang Prabang est parvenue à conserver sa spiritualité. Les temples occupent une place de choix au coeur de la ville. On croise toujours autant de moines qui participent sans le vouloir au cachet touristique de la ville, en fournissant de l’authenticité à ceux qui en recherchent. C’est le cas du rituel matinal d’offrandes de nourriture des habitants aux moines sous la supervision des chiens de rue qui patrouillent l’évènement avec intérêt. Les habitants sont assis sur des chaises disposées le long de la chaussée et tiennent à la main un récipient qui contient du riz cuit qu’ils distribuent aux moines qui défilent pieds nus dans la rue avec un bol en bandoulière pour recueillir ces offrandes. C’est sans doute l’événement spirituel le plus profond qui est paradoxalement devenu une des attractions touristiques phare de la ville. Je suis fasciné par cette cohabitation qui semble malgré tout bien fonctionner pour le moment. C’est sans doute l’heure matinale qui en protège le caractère solennel. Tout se termine un peu après le lever du jour alors que les brumes gomment toujours les rives du fleuve dont quelques rares pêcheurs égayent la surface debout ou assis sur leurs embarcations plates et longilignes.

Le marché du matin de Luang Prabang est une curiosité à ne pas manquer qui illustre parfaitement la richesse de la cuisine laotienne avec quantités d’herbes, de fruits et de légumes, de racines, de champignons sans oublier un éventail de poisson du fleuve frais ou séchés, des oiseaux, de la volaille, de la viande, des morceaux d’essaims. Et pour ceux qui ont l’estomac bien accroché, des rats frais, frits ou en putréfaction, des crapauds, des crabes, des crevettes, des anguilles, des larves et des créatures sorties du fleuve dont j’ignore le nom. Tout prêt de là, l’histoire de la monarchie est présentée au Palais Royal qui est devenu un musée en 1975 quand la monarchie fut démantelée par le régime communiste qui envoya les membres de la famille royale en camp de rééducation.


coucher de soleil en compagnie

Dans la chaleur tropicale de la fin d’après-midi, il fait bon se promener à l’ombre des grands arbres qui bordent le fleuve ou dans les rues adjacentes, moins fréquentées pour goûter à la nonchalance en partie préservée de Luang Prabang. Ici le temps coule toujours à la mesure, placide en apparence, du Mékong. On peut aussi se réfugier dans les temples et terminer par l’ascension du mont Phousi, un îlot boisé parsemé de sanctuaires bouddhistes, qui domine le centre ville. Au coucher du soleil le sommet est pris d’assaut comme une station de métro un jour de grève. On s’agglutine, avec un plaisir grégaire évident, les bras tendus au dessus de la foule, pour rendre hommage, avec son smartphone, au dieu soleil en immortalisant sa disparition derrière les montagnes de l’Ouest par delà le Mékong. Combien de photos au hashtag #luangprabang #sunset atterrissent chaque jour sur les réseaux sociaux? A mesure que l’obscurité progresse on redescend du mont pour replonger dans la vie terrestre, vers le marché de souvenirs de la rue Sisavangvong avec ses tentes rouges et bleues, vers les bars à cocktail et les restaurants qui attendent leurs clients dans un chatoiement d’enseignes lumineuses colorées. On passe devant l’Ikon Club, malheureusement fermé, mais qui annonce la couleur avec une citation de William Yeats clouée sur la devanture: “il n’y a pas d’étrangers ici, seulement des amis qui n’ont pas encore fait connaissance”. 

aumône matinale

L’autre rive du fleuve est beaucoup moins développée car il faut prendre un bac pour s’y rendre. Les quartiers qui se sont formés sont assez pauvres, les habitations rudimentaires. Sur les hauteurs, le temple de Wat Chompet contemple Luang Prabang dans une sérénité uniquement troublée par les bruits de la ville en face, qui franchissent la surface du fleuve à la vitesse du son, et ceux des moteur des bateaux. Ici les visiteurs sont assez peu nombreux, le temps coule moins vite et la vue est à ne pas manquer. 

Il est temps de quitter Luang Prabang en remontant les boucles du Mékong jusqu’au Triangle d’Or. Nous embarquons sur un bateau long à fond plat et sans cabines. L’intérieur est aménagé en une succession de tables banquettes pour quatre personnes de part et d’autre de l’allée centrale. A l’arrière se trouve une terrasse couverte bordée de banquette et à l’avant une plateforme en métal peinte en rouge brun qui est agrémentée d’une série de pots de fleurs et d’offrandes fleuries dans un petit compartiment soudé à l’avant de la plateforme et d’un banc le long de la cabine du capitaine qui permet d’apprécier le paysage si l’on résiste au soleil. Ainsi donc nous appareillons pour deux jours de croisière dans la brume du matin avec une ribambelle d’autres touristes. Je ne me souviens que de quelques uns d’entre eux. Deux Anglais, père et fils, en voyage en Asie avec qui nous sympathiserons au cours des jours suivants; deux couples mixtes caucasien-asiatique dont les femmes asiatiques, qui ont la moitié de l’âge de leurs compagnons, ont des airs de pin-up; un couple Néerlandais dont monsieur avec un t-shirt “same same” vu au marché nocturne de Luang Prabang; et d’autres dont je n’ai pas gardé le souvenir. Le capitaine est accompagné de sa femme. L’organisation de la croisière est une affaire de famille, thé et café à volonté pour meubler les heures à venir bercées par le ronronnement du moteur. Au début c’est l’enthousiasme. On aperçoit un premier chantier de pont sur le fleuve, de grand piliers sont érigés, qui seront ensuite reliés par un tablier. L’oeuvre semble monumentale et sous pilotage chinois. On arrive bientôt aux grottes de Pak Ou, du nom de l’affluent qui rejoint le Mékong à cet endroit. Les deux grottes hébergent une collection d’images de Bouddha en bois doré ou brut, en verre, en métal doré, offertes par les pèlerins qui souhaitent s’attirer un sort favorable. L’origine de cette coutume est apparemment attribuable aux pêcheurs qui souhaitaient faire une bonne pêche. Un long quai flottant construit avec de gros bambous permet aux bateaux d’accoster confortablement malgré le fort courant qui longe la falaise où sont logées les grottes et dans laquelle est creusée l’escalier d’accès. L’endroit est aujourd’hui une excursion touristique classique depuis Luang Prabang qui permet de profiter des paysages bucoliques des bords du fleuve. Ici un troupeau de buffles sur une plage, là un pêcheur ancré dans le courant, là encore un temple isolé somptueusement décoré avec quelques moines en tunique safran qui s’affairent sur la rive près de grands arbres majestueux. Et puis par endroit le relief enfle en courbures de montagnes russes qui apparaissent en dégradés de gris-bleu dans la brume du matin.

le Mékong à Pakbeng

Nous reprenons notre navigation sur le fleuve. On dépasse de temps à autres d’autres bateaux à fond plat sur le modèle du nôtre, souvent dédiés au transport de marchandises. Le fond plat aide à naviguer le fleuve en toute période de l’année. En saison sèche le débit plus faible fait émerger les rochers autrement immergés et qui peuvent se révéler tragiques si le bateau éventre sa coque sur l’un d’entre eux. Cela pourrait changer avec les douze projets de barrage sur le Mékong sur le territoire Laotien. On passe bientôt un autre pont en construction. Les paysages défilent et ne se ressemblent pas, pour autant la monotonie s’installe peu à peu au milieu du jour, la chaleur étouffe les couleurs et les reliefs. On finit par somnoler naturellement en dépit du café à volonté dont on a déjà suffisamment abusé. En milieu d’après-midi, les couleurs reprennent un peu de vigueur et les ombres du volume. On distingue quelques rares villages sur les rives.  Nous approchons de Pakbeng où nous allons passer la nuit, les montagnes encadrent davantage le fleuve qui est plus étroit et sinueux. Pakbeng est une bourgade avec sa route goudronnée, bordée de maisons, qui descend jusqu’à la plage embarcadère. Notre bateau s’amarre sur la rive sablonneuse et nous débarquons, heureux de fouler le sol. Notre hôtel n’est pas très loin dans ce que l’on pourrait appeler le centre avec son marché couvert, une halle en béton qui marque sans détour le rôle prépondérant de Pakbeng dans la région. Nous retournons près du fleuve dans l’axe duquel le soleil se couche joliment derrière les montagnes pendant que des enfants s’éclaboussent dans un dernier bain. Nous dînons dans un restaurant indien, tenu par un Indien arrivé il y a vingt ans, tombé amoureux du lieu et jamais reparti. La salle est en effervescence avec tous les touristes croisiéristes de passage, Pakbeng est l’étape incontournable entre Luang Prabang et le Triangle d’Or.

Au petit matin nous partons sous un ciel gris, la brume flotte au dessus du fleuve et dissimule le haut des collines qui l’entourent. On aperçoit deux éléphants côte à côte les pieds dans l’eau qui se caressent mutuellement la tête avec leurs trompes sous le regard de leurs gardiens. Ils proviennent d’un centre de réhabilitation d’éléphants domestiqués qui ne sont plus en mesure de travailler.

les brumes se dissipent sur le Mékong

Vers neuf heures du matin, on aperçoit des poches lumineuses dans la  brume qui nous sert de plafond, et puis le disque solaire d’un orange faiblard apparaît au dessus d’une crête du défilé dans lequel nous nous trouvons. Le paysage mystérieux en tons de gris se transforme peu à peu sous l’effet de la chaleur du soleil qui travaille à dissoudre les bancs de brume qui diffusent avec douceur la lumière solaire dorée qui finit par embraser le paysage en faisant ressortir en obscur-clair la silhouette de la végétation et des montagnes à contre-jour et se refléter à la surface mouvementée du fleuve parsemé de rochers. Nous allons par intuition à l’arrière du bateau face au soleil et c’est là que le moment magique du voyage se présente devant nos yeux avec ces paysages d’ombres et de jeux d’ors ouatés. Un moment qui fait écho à l’imaginaire mystérieux du Triangle d’Or, avec ses histoires tragiques et ses légendes.

La brume disparaît peu à peu pour laisser place à un paysage ensoleillé, nettoyé à neuf. Notre bateau s’amarre sur la berge au pied d’un village tribal à côté d’un autre bateau de format semblable mais dédié au transport de marchandise. C’est en réalité une sorte d’épicerie flottante. Sur la berge des bâches bleues à rayures blanches abritent un marché éphémère.

village tribal des bords du Mékong

Nous débarquons pour faire le tour des maisons du village, construites assez rudimentairement en bambou pour la structure et les murs ainsi que le toit qui peut être aussi plus rarement en feuilles de palmiers. Des piliers en bambou permettent d’installer la maison à l’horizontale sur le terrain pentu. Elles sont sans fenêtres, la lumière est fournie par de petites ouvertures dans le tressage de certaines parties. Des terrasses sont ajoutées parfois, toutes en bambou. Les animaux vivent en liberté et en harmonie au milieu du village: cochons, chiens, volailles. Nous croisons un groupe de femmes assises sur leurs talons à proximité d’une maison. La première fume, la troisième semble épouiller la seconde en passant ses cheveux à l’inspection. La première doit être la grand-mère de deux petits enfants les fesses à l’air qu’elle surveille du coin de l’oeil. Quelques fillettes ont les cheveux maintenus en houppette sur la tête au moyen d’un élastique. Il y aussi un bâtiment qui sert d’école, construit en béton, sans doute par le gouvernement.

Le reste de la croisière se termine lentement dans un paysage plus plat et verdoyant. A mesure que l’on approche de la Thaïlande, on sent la modernité prendre forme.





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