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| le nuage de Saint Laurent des Eaux |
La rue du point du jour est déserte comme à son habitude. Elle traverse le village de part en part offrant aux automobilistes venant de Vendôme une vue sur le clocher de l'église, fermée elle aussi, qui s'imbrique presque parfaitement dans le tronc du château d'eau récemment repeint en couleur crème avec un chapeau gris ciel. Cette période de confinement pour lutter contre la progression du coronavirus ne change rien à l'apparente absence de vie dans le village. Depuis de nombreuses années le dernier commerce a fermé. Je ne me rappelle plus si c'était le boulanger qui est parti s'installer dans un autre village et qui avait garder un dépôt de pain dans le local de la boulangerie. Il faut dire que son pain n'avait rien de glorieux. La fermeture du dépôt était sans doute due à la faiblesse des ventes car la plupart des habitants motorisés pouvaient acheter leur pain ailleurs. Evidemment, pour les personnes agées clouées chez elles, le dépôt de pain était bien pratique. Aujourd'hui le boulanger de Saint Amand fait une livraison deux fois par semaine à l'arrêt de bus. Il y avait aussi le café du village qui a disparu dans les flammes, une histoire de gaz dans la cuisine. Aujourd'hui il a était remplacé par un pavillon d'habitation bien sage. Oubliées les grandes heures de la vie sociale du village. Je me souviens des histoires des années quatre-vingts où les paysans du village se réunissaient pour des scéances d'apéros interminables au vin blanc ou au pastis, midi et soir. A l'époque, la consommation d'alcool était assez banale et permettait d'oublier la rudesse des travaux des champs tout en permettant aux bons hommes d'oublier leurs bonnes femmes en racontant des blagues et des histoires. Le café, aussi marchand de tabac et de journaux, fut un temps aussi restaurant. C'était l'épicentre de la vie sociale du village. Je me rappelle des aventures de Feuilles-de-choux, un paysan de petite taille, maigre comme un clou, le visage rouge et des yeux bleus injectés de sang la plupart du temps. Il avait écopé de son surnom à cause de ses grandes oreilles décollées et bien rouges elles aussi. Sa petite corpulence ne l'aider sans doute pas à encaisser les apéros avec les autres gaillards beaucoup plus charpentés. Chaque retour à la maison était une aventure, pour ainsi dire une "divagation" si l'on peut compresser "dive bouteille" et "navigation". Il circulait à mobylette. Une fois allant vers la Roche il a perdu le contrôle de son engin et a foncé tout droit dans le mur en pierre de la ferme qui épousait le virage à angle droit de la route. Une autre fois, en rentrant chez lui il a percuté une vache qui n'avait pas dû percevoir le danger en broutant son herbe fraîche. Dans les années soixante dix, il y avait encore des vaches dans le village et je me souviens aller avec ma mère chercher du lait le soir après l'école chez madame G. Dans l'étable d'à côté elle gardait des furets pour la chasse au lapin. Elle était connue pour ses pouvoirs de guérisseuse. Je ne sais plus pourquoi j'ai encore en tête l'histoire du traitement des verrues plantaires où il fallait utiliser du sang menstruel par une nuit de pleine lune. Son mari, qui roulait en Mercedes blanche toujours un peu colorée couleur terre, était un fidèle pilier du bar avec beaucoup de gouaille.
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| un ciel pommelé |
J'ai quitté Paris lundi dernier pour venir me confiner dans la maison de mes parents où j'ai passé mon enfance. C'est plus agréable d'être à plusieurs en ces temps d'adversité et rester à Paris seul n'était pas très réjouissant, surtout qu'il est extrêmement difficile en allant faire ses courses de respecter les distances de prévention, le mètre de distance, vu la taille des rues et des trottoirs. A Crucheray, on ne voit personne, les gens sortent de leur maison en voiture pour aller faire des courses à Vendôme et beaucoup restent chez eux ou dans leur jardin. Point de gendarmes. Ils avaient l'habitude de se poster le dimanche après-midi sur le parking en face de l'église pour faire des tests d'alcoolémie auprès des gens qui passaient en voiture à la suite d'un déjeuner bien arrosé. Mais aujourd'hui ils ont d'autres chats à fouetter et plus personne n'invite personne à déjeuner. Notre voisin nous raconte par dessus la clôture du jardin qu'il ne compte pas sortir se ravitailler pendant au moins quinze jours. C'est le moment de vider le congélateur où pain, gibier, poisson et charcuterie, légumes du jardin sont entreposés pour l'année.
Pour moi, le télétravail ne change pas grand chose, le mode de fonctionnement par réunions téléphoniques et partage d'écran est la façon dont nous travaillons habituellement. Et puis faire du sport, prendre l'air est plus facile à Crucheray. On ne croise jamais personne, l'école est fermée. Et puis le village est entouré de champs. Ici on est à la campagne.
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| le halo de l'ombre |
La grandeur du ciel, les champs à perte de vue - il faut aimer les paysages plats - laisse toute la place nécessaire pour que les nuages puissent solliciter notre imagination. La visibilité ces jours-ci est excellente et les températures printanières sont presque estivales. Il fait bon sortir au lever et au coucher du soleil pour entendre les chants d'oiseaux et observer le gibier qui se montre à l'occasion. Lièvres, faisans, chevreuils et perdrix ne sont pas rares. Chaque jour est différent. Mardi le ciel est pommelé, mélange de blanc, gris, noir et bleu avec des reflets orangés qui disparaissent à mesure que le soleil monte dans le ciel. Mercredi le soleil apparaît comme une torche orangée qui fait ressortir un halo de brume légère au ras du sol. Et puis il y a ce nuage au profil de mongolfière, qui flotte à plus de trente kilomètres de là au dessus de la centrale nucléaire de Saint Laurent des Eaux, sur la Loire. Un temps le soleil se cache derrière le nuage qui se transforme en abat-jour. Je remarque un phénomène nouveau pour moi. Mon ombre est entourée d'un halo doré lorsqu'elle se projette sur la surface des champs. Jeudi matin grand bleu pastel, le soleil semble faiblard avec ses rayons atténués par l'humidité de l'air. Un champs de colza est en fleurs jaunissant l'horizon avec vivacité. Samedi, il fait gris, le vent d'Est fait oublier le printemps. La nature fait oublier un temps la pression qui pèse sur notre humanité. L'ardeur tamisée du soleil couchant qui dore la silhouette tortueuse et dépouillée d'un vieux noyer met du baume au coeur. Pourvu que ça dure!
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| pour noyer son impatience |
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