que mettre dans la valise d'un confiné?

essentiel pour l'apéro
Les collines de Kampala d'ordinaire verdoyantes apparaissaient mornes par delà les feuilles des bananiers qui bordaient le mur du jardin. La brume en estompait les formes et la substance. Des coups de feu perçaient le silence humide. Ils provenaient de Makerere, près de l'Université. Nous étions confinés à la maison pendant quelques jours suite aux émeutes pré-électorales de 2011 qui avaient tournées au pillage dans la zone du marché central. Seul dans ma grande maison, je m'étais mis à écrire ce qui me passait par la tête, en particulier sur le caractère inflammable de la situation afin d'assimiler la nature extraordinaire des évènements. C'était à la fois inquiétant du dehors à cause des violences et de l'utilisation d'armes à feu et de machettes et pas si effrayant vu de l'intérieur de la maison dont les ouvertures étaient protégées par des grilles en métal et le fait que les troubles n'allaient pas durer plus de quelques jours. J'avais toujours en tête ce que disaient les gens à Sana'a au sujet des manifestations qui avaient eues lieu en 2005 quand le gouvernement avait résolu de supprimer les subventions sur le prix du carburant. Les émeutes ne pourront pas durer longtemps car l'argent viendra à manquer d'argent après deux ou trois jours sans travailler. Il faut pourtant continuer à se nourrir. Nous avions été confinés pendant 48 heures après que les manifestants, vêtus de robes blanches avec le poignard traditionnel attaché à la ceinture, qui s'étaient regroupés sur la place Tahrir en milieu de matinée, aient été dispersés avant la prière de midi par les chars du gouvernement à coup de lance à eau. Selon l'ordre établi, après la prière de midi vient le déjeuner puis pour les hommes et quelques femmes, chacun de leur côté, le rituel du qat où l'après-midi durant on refait le monde et la révolution en mâchant des feuilles de qat fraîches assis dans un mafraj (pièce salon meublée avec des canapés à même le sol le long des murs) avant de tout oublier le lendemain matin. La pluie s'en était mêlée après la prière, un gros orage avait éclaté sur la ville et des trombes d'eau avaient vidé les rues jusqu'au soir et nous avaient fournis un passage dégagé pour rentrer chez nous en attendant que les choses reprennent leur cours.
A la maison, seul, je passais naturellement en mode autarcie, occupé à jouer de la musique, à préparer à manger, à écrire ou à trier des photos, au point d'oublier le temps qui passe. Je fus surpris par un appel pour me demander si tout allait bien.

Que faut-il mettre dans sa valise pour se préparer à partir vivre dans lieu éloigné que l'on ne connait pas encore? Voici la question que je me suis posée avant d'aller habiter, à chaque fois pour quelques mois ou quelques années, à Poznan, à Singapour, à Sana'a, à Kampala et à Lagos. Et à chaque fois, la même réponse a posteriori: on emporte souvent trop de choses. Il faut dire que l'exercice d'anticipation n'est pas simple car on veut toujours se préparer au le pire. On se dit avec tout ça, je pourrais tenir plusieurs semaines en état de siège solitaire. On s'imagine déjà confiné pour cause de guerre civile ou d'accident nucléaire, et de nos jours pour cause d'épidémie.

Heureusement, on apprend de ses expériences passées, par exemple sur le fait que l'on n'aura jamais le temps de lire tous les livres que l'on emporte parce qu'on aurait aimé les avoir lus. On s'aperçoit en rentrant chez soi quelques années plus tard que ce sont les livres que l'on a toujours pas lu, et peut-être avec raison! On sous-estime souvent que là où l'on se rend il y a beaucoup de choses nouvelles à découvrir qui se substitueront temporairement à celles que l'on a laissées derrière soi. Je passe sur les vêtements, les chaussures et les médicaments qui finiront par périmer avant la date de retour. Les seuls objets que je n'ai jamais regretté avoir emmenés étaient ceux invitant à la créativité, le piano électronique, un appareil photo, de l'encre de chine ou de l'aquarelle. Du fait de mon inclinaison pour la musique, une enceinte et ma collection de musique ont toujours fait partie du voyage pour meubler la bande sonore en fonction de l'humeur du moment. La numérisation fait qu'on peut aujourd'hui emporter la musique et les films dans sa poche ou sur un coin de disque dur d'ordinateur, de tablette ou même de smartphone (le nouveau couteau suisse). Pour moins de trois cent grammes, on peut désormais gérer ses affaires courantes, appareil photo, communication, infos, divertissement, etc... Nous avons pris pleine conscience de cela lors de notre traversée de l'Europe à pieds il y a deux ans. L'objectif étant de porter le minimum de poids et de pouvoir se sentir bien sans avoir besoin de ravitaillement réguliers hormis la nourriture qui est un point central du confinement. Pour sûr, quand on part s'installer à l'étranger on ne peut pas transporter de nourriture en grande quantité, mais certaines choses font figure de luxe nécessaire et rassurant quand on les emporte avec soi et servent à remplir beaucoup de valises sur les avions long-courriers. Et il n'est pas rare de voir les cubis de vin, mis dans un sachet étanche puis dans un carton dont l'apparence inoffensive aide à contourner la limitation sur le nombre de bouteilles autorisées, voisiner avec du fromage, de la charcuterie et des boites de conserve. Il s'agit bien sûr ici d'une valise appartenant à un Français!

On en revient donc toujours à l'essentiel, "mens sana in corpore sano", prendre soin de son corps et de son esprit. Le vrai ennemi, en période d'auto-confinement, est la solitude que l'on peut tenter de vaincre en restant en contact à distance et en sollicitant son cerveau pour l'occuper et le divertir. Observer, lire, essayer de comprendre le monde autour de soi, tenter de se rendre utile. Le mode créatif est très efficace contre l'ennui et l'impatience face à une contrainte qui nous est imposée.

A présent, nous sommes confinés de longue haleine. Le télétravail permet d'occuper l'esprit de ceux qui peuvent travailler ainsi. Suivant l'espace disponible par occupant dans le logement, la cohabitation peut se révéler plus ou moins aisée. Il faut pouvoir continuer à se supporter les uns les autres. Il faut aussi pouvoir surmonter la monotonie des tâches récurrentes, cuisiner, nettoyer, écouter les nouvelles qui ne parlent que de masques, de gel hydro-alcoolique, de gants et de sur-blouses qui sont denrées rares, de l'héroïsme du personnel soignant à bout de force, des statistiques comparatives de contamination et de morts au cours des dernières vingt-quatre heures chez nous et chez tous nos voisins. La nouveauté c'est l'ampleur du changement d'activité avec l'arrêt de pans entiers de l'économie et le fait que l'on ne sait pas vraiment comment se débarrasser du virus de façon durable tant que l'on aura pas de vaccin. Pour les plus âgés, il y a l'incertitude de la durée du confinement vu que les statistiques montrent qu'ils présentent un risque de mortalité beaucoup plus élevé.
J'ai la chance de bien vivre le confinement dans une maison avec un jardin. Je travaille à distance et bénéficie d'un bureau pour m'isoler, de compagnie et d'un approvisionnement permettant de continuer à profiter de la bonne chair. Vitale est la sortie à pieds du matin, au lever du soleil pour bien commencer la journée en observant la beauté du printemps qui avance à grand pas et qui motive les invitations maternelles à jardiner!

charme printanier 

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