une nuit de Ramadan au souk de Sana'a
| le souk de Sana'a par une nuit de Ramadan |
L'équilibre du pouvoir a toujours été précaire dans cette géographie tribale qui ressemble davantage à une juxtaposition de fiefs dont les frontières sont établies par les siècles et l'occupation géographique du sol par les membres des tribus. Le relief joue un rôle important. Les tribus des montagnes qui couvrent le plateau centre-ouest et descend vers la mer rouge à l'ouest et vers Marib à l'est n'ont pas forcément les mêmes intérêts que celles plus à l'est vers le désert qui s'étend de l'Arabie Saoudite au nord au plateau de l'Hadramaout, à l'est en direction d'Oman, avec son climat si sec qu'il est possible de construire des immeubles en pisé, en brique de terre séchée, qui peuvent atteindre plus de dix étages dans la ville de Shibam. Au sud il y a la province de Shabwa qui borde l'océan indien au bleu si intense et lumineux qu'on se demande un moment si ce n'est pas un mirage. Le territoire de Shabwa est riche en minéraux, ce qui occasionne des rancoeurs entre les populations locales et les sociétés étrangères qui exploitent ces minéraux pour le compte du gouvernement de Sana'a. Pour pacifier cette complexité, chaque chef de tribu, le cheikh, perçoit une allocation trimestrielle proportionnelle à la taille de son clan.
Le Yémen est un pays où la vie est rude mais avec la saveur enivrante des plantes sauvages dont la force du parfum traduit l'aridité et le miracle de la vie. Se promener dans les montagnes ou traverser les étendues désertes donne l'impression de respirer la liberté à pleins poumons. La force figée du minéral, le génie du végétal et la liberté des grands espaces. L'eau est si rare qu'elle en devient extraordinaire. L'environnement, comme partout, façonne le caractère des hommes qui y habitent. Les structures tribales ont permis de survivre dans ce milieu âpre et sans concession et le sens de l'hospitalité est devenu naturel par la nécessité de survie: on doit compter sur les autres. Les hommes ont aussi appris à vivre de façon simple et économe, en particulier dans les villages à l'écart des villes principales.
| Bab el Yemen, Sana'a en 2005 |
| les dattes, essentielles pour la rupture du jeûne |
Certaines ruelles sont dédiées aux corps de métiers, les ébénistes, les forgerons, les verriers, les fabricants de jambiyas, de ceintures, etc... il y a aussi le marché de nourriture avec les bouchers, les poissonniers, les fruits et légumes. La vieille ville dispose de rares placettes étroites. L'une d'entre elles sert de restaurant à ciel ouvert avec quelques tables métalliques et des bancs disposés près de braseros, qui emplissent l'atmosphère de nuages de fumée odorante, pour faire griller des kebabs, brochettes de viande hachée aux herbes que l'on déguste avec des petits pains plats et chauds auxquels on peut ajouter un jus de fruit ou un thé. Il y a aussi les boutiques de bijoux et d'antiquités dont certaines ont des arrière-boutiques pour exhiber des trésors de l'époque pré-islamique, des temps de la reine de Saba. On peut acheter des perles d'ambres et une multitude de bijoux en argent qui sont utilisés dans les parures de mariage. L'agate est à l'honneur pour les bagues. Les hommes en portent fréquemment. On peut trouver presque tout dans le souk de Sana'a, il faut juste savoir où aller. Les rues résonnent du joyeux vacarme alimenté par la frénésie des achats et l'habitude qu'ont les habitants de se parler à voix haute d'une montagne à l'autre.
| un jardin citadin secret |
Ce soir, je suis avec deux amis, Taher et Shibab pour parcourir les ruelles et photographier ce moment hors du temps, pour tenter de saisir l'atmosphère festive et parfois amollie par la consommation de qat. Tous les marchands ont une joue protubérante remplie des feuilles de qat, qu'ils mâchonnent avec délice avant de les stocker dans leur joue, et dont le goût amer ouvre un univers de lucidité délivrée de la conscience du temps. Nous passons devant quelques échoppes atypiques dont celle d'un marchand de frites. Les murs sont tendus de tissu blanc qui par son pendant fait penser à l'intérieur d'une tente bédouine. Une guirlande de fleurs artificielles rouge et bouquet en plastique de grosses fleurs de tournesol et des sourates sur une affiche font office de décor. Et puis sur le dessus du réfrigérateur on trouve une série d'objets assez kitsch dont un gros ourson à lunette et d'une figurine de stroumpf. A quelques rues de là, le portrait d'un personnage de dessin animé occidental a été dessiné en grand sur un mur blanc à proximité duquel nous croisons deux adolescents dont l'un arbore une robe de chambre en velours cramoisi avec un col noir qui lui donne l'allure d'un personnage de théâtre.
| les koalas pourraient finir par être jaloux |
Le passé s'accroche plus qu'ailleurs aux vieilles pierres qui encadrent ce lieu digne des 1001 nuits dans l'imaginaire européen. Mais quand est-il aujourd'hui après quinze ans d'une nouvelle guerre, avec son lot de bombardements et d'épidémies et de barbarie et de misère? J'imagine que l'habitude de mâcher du qat au son du oud (un cousin du luth) sur des mélodies intemporelles est toujours un remède prisé pour supporter le quotidien en s'évadant quelques heures de la réalité.
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