une nuit de Ramadan au souk de Sana'a

le souk de Sana'a par une nuit de Ramadan
"Ya sadik! wahid chai halib, zucker rafif": Eh l'ami! un thé avec du lait et pas trop de sucre. Voilà le parfait remontant avant de s'enfoncer dans le dédale, couleur pain d'épices rehaussé de blanc à la chaux, de la vieille ville de Sana'a par une nuit de Ramadan. Nous sommes en 2005, encore inconscients du sort terrible qui attend le Yémen pour les quinze ou vingt prochaines années. Il serait faux de dire que la situation du pays est parfaitement apaisée. Ali Abdullah Saleh, le président, règne sur le pays depuis 1978 avec toute l'habileté et la ruse d'un vieux renard qui ne s'en laisse pas compter. Il faut dire que l'histoire du Yémen, tel qu'on le connait aujourd'hui, a toujours été tumultueuse et remplie de souffrance et de combats. Le territoire du Yémen actuel est la réunion de deux pays: au nord-ouest la République Arabe du Yémen formée en 1968 suite à une guerre civile engendrée par la mort de l'imam Ahmad bin Yahya en 1962 et qui était le dernier représentant de la monarchie Mutawakkilite; au sud-est la République Démocratique Populaire du Yémen formée en 1967 qui fut le résultat de la lutte contre la présence britannique établie à Aden; le sud était soutenu par les pays communistes et le nord par l'Arabie Saoudite, l'Angleterre et la Jordanie. Le Nord et le Sud furent réunis en 1990 sous la houlette d'Ali Abdullah Saleh.
L'équilibre du pouvoir a toujours été précaire dans cette géographie tribale qui ressemble davantage à une juxtaposition de fiefs dont les frontières sont établies par les siècles et l'occupation géographique du sol par les membres des tribus. Le relief joue un rôle important. Les tribus des montagnes qui couvrent le plateau centre-ouest et descend vers la mer rouge à l'ouest et vers Marib à l'est n'ont pas forcément les mêmes intérêts que celles plus à l'est vers le désert qui s'étend de l'Arabie Saoudite au nord au plateau de l'Hadramaout, à l'est en direction d'Oman, avec son climat si sec qu'il est possible de construire des immeubles en pisé, en brique de terre séchée, qui peuvent atteindre plus de dix étages dans la ville de Shibam. Au sud il y a la province de Shabwa qui borde l'océan indien au bleu si intense et lumineux qu'on se demande un moment si ce n'est pas un mirage. Le territoire de Shabwa est riche en minéraux, ce qui occasionne des rancoeurs entre les populations locales et les sociétés étrangères qui exploitent ces minéraux pour le compte du gouvernement de Sana'a. Pour pacifier cette complexité, chaque chef de tribu, le cheikh, perçoit une allocation trimestrielle proportionnelle à la taille de son clan.
Le Yémen est un pays où la vie est rude mais avec la saveur enivrante des plantes sauvages dont la force du parfum traduit l'aridité et le miracle de la vie. Se promener dans les montagnes ou traverser les étendues désertes donne l'impression de respirer la liberté à pleins poumons. La force figée du minéral, le génie du végétal et la liberté des grands espaces. L'eau est si rare qu'elle en devient extraordinaire. L'environnement, comme partout, façonne le caractère des hommes qui y habitent. Les structures tribales ont permis de survivre dans ce milieu âpre et sans concession et le sens de l'hospitalité est devenu naturel par la nécessité de survie: on doit compter sur les autres. Les hommes ont aussi appris à vivre de façon simple et économe, en particulier dans les villages à l'écart des villes principales.
Bab el Yemen, Sana'a en 2005
Ce soir l'enceinte de la vieille ville de Sana'a, construite en pisé, est décorée de guirlandes électriques pour marquer l'esprit festif du mois de Ramadan. Elle est percée de plusieurs portes. Bab el Yemen, la porte du Yémen, est l'entrée principale dont l'allure massive rappelle celle des châteaux-forts. A l'extérieur de la porte, une rangée de véhicules sont garés avec le chauffeur à l'intérieur car on n'a pas le droit de stationner là. Une foule d'hommes est en mouvement, habillés de robes blanches, appelées thawb, ceintes d'une ceinture brodée à laquelle est attachée une jambiya, un poignard traditionnel dont la lame a une pointe recourbée, qui marque l'honneur viril de son propriétaire et dont il serait déshonorant de se servir pour se battre. Plus rares sont les femmes, habillées le plus souvent de noir de la tête aux pieds et dont on distingue rarement le visage, tout au plus les yeux. Parfois le noir fait place à un voile en coton coloré, un imprimé à la bordure bleue avec des motifs floraux principalement dans les tons de rouge et vert pour le carré central. Ce sont de vieilles femmes de la campagne qui s'en enveloppent. On se presse pour pénétrer dans la vieille ville, entre les épaisses portes qui ouvrent sur une esplanade pavée où des vendeurs de grands sacs pour transporter ses courses, comme on en trouve chez Tati, proposent leurs marchandises au gens venus faire leurs achats en cette saison de fête. A défaut de sac, on peut louer les services d'un pousseur de brouette, l'arabiya. La nuit de Ramadan est synonyme de réjouissance, on oublie la rudesse du jeûne jusqu'à l'aube suivante. Le marchand de thé est bien occupé. Il s'affaire tout prêt de ses gamelles fumantes sur le feu pour servir les clients dans des verres en Pyrex.
les dattes, essentielles pour la rupture du jeûne
Et puis il faut choisir de poursuivre tout droit ou de bifurquer à droite ou à gauche selon le type d'achat que l'on veut faire. En allant tout droit, vers la grande mosquée, qui est bâtie sur les vestiges d'une église pré-islamique, on croise une variété d'échoppes, un pharmacien, un vendeur de corans dont les murs sont recouverts d'édition multi-volumes, un étal d'amandes et de raisins secs, un vendeur de café, une marchand de dattes, une boutique d'objets en métal, plateaux, narguilés, des outils de cuisine, des tissus, des vêtements comme les châles brodés que l'on apparie avec l'étui de sa jambiya et qui servent parfois à s'essuyer le front ou la bouche. On peut acheter des chaussures. Pour les hommes, selon leur fortune, on peut porter des sandales en plastique ou pour les plus affluents des chaussures de cuir. Tout près de là, dans une ruelle adjacente, on trouve quelques magasins aux devantures chatoyantes et scintillantes. On y trouve des vêtements féminins qui se portent dans les réunions de famille entre femmes à l'intérieur de la maison et qui contrastent par leur extravagance avec la sobriété du noir de l'abaya que les femmes portent en public.
Certaines ruelles sont dédiées aux corps de métiers, les ébénistes, les forgerons, les verriers, les fabricants de jambiyas, de ceintures, etc... il y a aussi le marché de nourriture avec les bouchers, les poissonniers, les fruits et légumes. La vieille ville dispose de rares placettes étroites. L'une d'entre elles sert de restaurant à ciel ouvert avec quelques tables métalliques et des bancs disposés près de braseros, qui emplissent l'atmosphère de nuages de fumée odorante, pour faire griller des kebabs, brochettes de viande hachée aux herbes que l'on déguste avec des petits pains plats et chauds auxquels on peut ajouter un jus de fruit ou un thé. Il y a aussi les boutiques de bijoux et d'antiquités dont certaines ont des arrière-boutiques pour exhiber des trésors de l'époque pré-islamique, des temps de la reine de Saba. On peut acheter des perles d'ambres et une multitude de bijoux en argent qui sont utilisés dans les parures de mariage. L'agate est à l'honneur pour les bagues. Les hommes en portent fréquemment. On peut trouver presque tout dans le souk de Sana'a, il faut juste savoir où aller. Les rues résonnent du joyeux vacarme alimenté par la frénésie des achats et l'habitude qu'ont les habitants de se parler à voix haute d'une montagne à l'autre.
un jardin citadin secret
La vieille ville c'est aussi une zone d'habitation. A l'écart de l'effervescence des rues commerçantes se trouvent des ruelles plus calmes qui parfois mènent à des jardins citadins, cultivés en parcelles par les riverains qui y font pousser des légumes. Ces jardins sont les endroits secrets de la vieille ville, propices à venir admirer le ciel étoilé au dessus des maisons à étages qui les bordent. Il n'est pas rare de croiser un âne au détour d'une rue ou quelques chèvres. Un meunier utilise encore un chameau pour moudre son grain.
Ce soir, je suis avec deux amis, Taher et Shibab pour parcourir les ruelles et photographier ce moment hors du temps, pour tenter de saisir l'atmosphère festive et parfois amollie par la consommation de qat. Tous les marchands ont une joue protubérante remplie des feuilles de qat, qu'ils mâchonnent avec délice avant de les stocker dans leur joue, et dont le goût amer ouvre un univers de lucidité délivrée de la conscience du temps. Nous passons devant quelques échoppes atypiques dont celle d'un marchand de frites. Les murs sont tendus de tissu blanc qui par son pendant fait penser à l'intérieur d'une tente bédouine. Une guirlande de fleurs artificielles rouge et bouquet en plastique de grosses fleurs de tournesol et des sourates sur une affiche font office de décor. Et puis sur le dessus du réfrigérateur on trouve une série d'objets assez kitsch dont un gros ourson à lunette et d'une figurine de stroumpf. A quelques rues de là, le portrait d'un personnage de dessin animé occidental a été dessiné en grand sur un mur blanc à proximité duquel nous croisons deux adolescents dont l'un arbore une robe de chambre en velours cramoisi avec un col noir qui lui donne l'allure d'un personnage de théâtre.
les koalas pourraient finir par être jaloux

Le passé s'accroche plus qu'ailleurs aux vieilles pierres qui encadrent ce lieu digne des 1001 nuits dans l'imaginaire européen. Mais quand est-il aujourd'hui après quinze ans d'une nouvelle guerre, avec son lot de bombardements et d'épidémies et de barbarie et de misère? J'imagine que l'habitude de mâcher du qat au son du oud (un cousin du luth) sur des mélodies intemporelles est toujours un remède prisé pour supporter le quotidien en s'évadant quelques heures de la réalité.

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