Une forêt au Yémen
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| Abdulatif scrutant la profondeur des vallées |
Tout a commencé par une rumeur. Celle de l'existence d'une forêt dans une vallée des montagnes du haut-Yémen, plus connu pour son aridité que pour sa luxuriance. Il y a deux saisons des pluies, une petite autour de février-mars et une plus importante entre juin et août grâce aux vents qui apportent l'humidité de la mer Rouge vers les hauts-plateaux plus à l'est.
1/ Les agates
J'ai habité Sana'a entre 2004 et 2006 et j'avais pour habitude le vendredi, qui était le jour de repos hebdomadaire, d'aller avec des compagnons de marche Yéménites, arpenter les montagnes environnantes pour prendre l'air et partir à la rencontre du monde rural.
J'en profitais pour remplir mes poches avec des pierres que je trouvais intéressantes au point de commencer une collection, avec les plus belles, dans mon salon et sur la terrasse. Parmi celles-ci se trouvaient quelques éclats d'agates souvent grises.
Dans la vieille ville de Sana'a, de nombreuses échoppes vendent des bagues pour homme en argent montées d'une pierre polie. Les agates ont la cote parce qu'elles sont décoratives et abordables. Tout homme qui se respecte se doit de compléter sa tenue par une où plusieurs bagues de cet acabit. Les agates colorées, les rouges en particulier, sont très appréciées. La couleur est parfois obtenu par un traitement thermique, nous avait expliqué un marchand. La plupart sont importées d'Inde où se trouvent les meilleurs ateliers de polissage. Nous avons demandé au marchand d'où provenait ses agates rouges locales. Il a mentionné le nom d'un village à une trentaine de kilomètres au sud de Sana'a où avons trouvé quelques pierres bleu-clair.
Puis quelqu'un d'autre nous a mis sur la piste d'un village au Sud-Est en direction de Khaolan pour en trouver des rouges.
C'est ainsi que nous sommes arrivés un vendredi de 2005 au check-point qui contrôle la route au sud-est de Sana’a qui mène au district de Khaolan. C'est l'une des trois routes qui traversant la tribale qui s'étend à l'est de Sana'a jusqu'à vers Marib.
Les étrangers ne peuvent pas franchir le check-point sans autorisation, nous apprend le soldat de service, par crainte d'enlèvement. Il faut dire qu'à l'époque il y avait toujours quelques cas d'enlèvements isolés orchestrés par des groupes tribaux en dispute avec le pouvoir, notamment ceux dont un ou plusieurs membres étaient emprisonnés. Les personnes enlevées étaient en général bien traitées, au point qu'un article avait fait sensation dans la presse autrichienne suite au récit d'un groupe de touristes autrichiens qui après avoir été enlevés et libérés contre rançon avait raconté que ce avait été le meilleur moment de leur vacances.
La raison d'être du check-point est aussi de contrôler les cargaisons des véhicules et les mouvements de masse. Nous n'avons pas réussi à infléchir la volonté du soldat du fait que je n'avais pas d'autorisation. Nous nous sommes donc arrêtés là et sommes partis à pieds dans la montagne au gré de notre intuition. Nous avons trouvé quelques agates mais rien de vraiment extraordinaire, en particulier aucune de couleur rouge. C'est un peu comme pour les ceps, celui qui connaît un bon endroit en garde jalousement le secret.
En revanche nous avons découvert nos premiers amandiers en fleurs dont la beauté valait bien les agates. En redescendant nous avons traversé un village au delà du check-point et fait la connaissance de Mohamed F., un jeune homme du village qui nous a paru tout de suite sympathique. Tout cela suffit pour nous donner envie de revenir visiter les lieux en sa compagnie, suite à son invitation.
Sur le chemin du retour dans un virage de la route qui coupait à vif la paroi rocheuse, des infiltrations d'eau avaient créé un phénomène surprenant de cristallisation de minéraux qui ressemblaient à s'y méprendre à des végétaux fossilisés. C'était une autre raison de revenir.
2/ Avec Mohamed F.
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| Mohamed dans son village |
Quelques semaines plus tard, Taher, Mabkhood, Shihab, Saleh et moi faisons une seconde incursion dans ce territoire. Arrivés au check-point dans un taxi local, le préposé ne me remarque pas et nous passons comme si de rien était et nous arrêtons au premier village, celui de Mohamed F. qui nous avait proposé de nous faire découvrir sa montagne, comme on fait le tour du propriétaire. Avant de débuter la visite, il nous propose un thé chez lui que nous ne refusons pas. Il nous accueille dans le grand mafrage sans fioritures de la maison familiale construite en pisé. Se joignent à nous quelques membres masculins de la famille. La collation consiste en du thé aromatisé avec des herbes sauvages et du pain. Ensuite tout le groupe nous accompagne dans la montagne qui domine le village et d'où s'offre un point de vue sur la vallée cultivée de pieds de vignes hauts sur pattes et dont le feuillage vert tranche crûment sur le l'ocre de la roche et de la terre. Bien à l'écart du village, Mohamed nous propose de tirer avec sa Kalashnikov, comme on le fait pendant les mariages. Ici les armes à feu sont choses communes, presque aussi banales pour les hommes que les sacs à main le sont pour les femmes.
Au retour, la visite se termine par l'escalade d'une paroi à 45 degrés d'inclinaison. Monter est plus facile mais il est tout de même préférable de l'aborder pieds-nus malgré la chaleur de roche exposée depuis le matin aux rayons du soleil. L'ascension en vaut la peine.
En redescendant Mohamed nous raconte que les gens de la région ont encore en mémoire les épisodes de résistance à l'envahisseur. Lors de la précédente guerre civile, des sentinelles du village pouvaient rester en embuscade immobile des heures durant couchés dans un repli de roche en surplomb de la vallée, le corps et la tête barbouillés en camouflage pour être indétectables et se confondre avec la roche, prêts à tirer sur l'ennemi telle une menace invisible et implacable.
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| le tour du propriétaire |
En discutant de l'agriculture et de l'aridité du terrain, Mohamed nous apprend qu'il existe une forêt pas très loin d'ici. Évidemment les indications sont peu précises mais l'idée de voir une forêt dans cette environnement minéral et aride enflamme notre curiosité. Voilà qui ferait un excellent but pour une prochaine sortie un vendredi. Il faut aller au delà du mont des amandiers (Djebel al Lawz). Nous promettons à Mohamed de revenir le voir à l'occasion. C'était vraiment une belle rencontre. Nous rentrons en taxi collectif à Sana'a, le check-point est désert, c'est du qat. Nous descendons au rond-point qui sert d'entrée sud-est à Sana'a. Nous cherchons un autre taxi qui nous amèrera dans le centre. Ça y est, en voilà un. Quand soudain quelqu'un court dans notre direction, c'est le chauffeur du précédent taxi qui nous hèle avec mon portefeuille à la main. Ce dernier à glisser de ma poche sur le siège avant sans faire de bruit. Nous le remercions vivement, incrédule pour ma part.
3/ Le mont des amandiers - 23 janvier 2006
Nous sommes de retour sur la route goudronnée qui mène aux pieds du mont des amandiers pour en apprendre davantage sur cette forêt qui titille nos esprits. Une forêt au Yémen! C'est presque un concept fantastique. Au check-point on raconte une histoire aux soldats de garde. On finit par dire que nous allons rendre visite à notre ami Mohamed F. Celui-ci appellera plus tard Mabkhood pour lui dire que l'on ne doit pas recommencer à donner son nom. La police est allée vérifier, il ne veut pas d'histoire avec elle. On s'excusera platement.
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| fleurs d'amandiers |
Mabkhood connaît un ancien militaire, qui s'appelle lui aussi Mohamed et qui habite dans un village de Khaolan à proximité du mont des amandiers. Il nous offre un petit-déjeuner dans son grand salon simplement équipé d'un sol en linoléum et d’un tapis en guise de mafrage, d’habitude un léger matelas avec des coussins adossés au mur. Le pain, encore chaud et moelleux, est à tremper dans du lait salé aromatisé aux herbes de la montagne. Mohamed doit être un ancien pilote d’hélicoptère si l'on en juge par la photo agrandie qui est négligemment posée sur une étagère à côté de son portrait moustachu en uniforme. Il nous fait présent d’un sac de raisins secs, une des ressources importantes de la région tout comme les amandes. Il nous dit que la forêt se situe à deux heures d'ici. Voilà qui nous ravit, aujourd'hui nous n'aurons pas le temps de faire l'aller et retour dans la matinée car, nous avons pour projet de grimper sur la montagne en surplomb du village. Il n’y a pas de chemin défini, simplement un enchevêtrement de pierres et de roches, parfois égayé de thuyas verts et odorants. La perspicacité de Mabkhood nous conduit au pied d’une coulée verdoyante, fait rare au Yémen, qui sert à l'écoulement des eaux de pluie du plateau au dessus de nous. Au sommet s'offre à nous un paysage de causse pierreux avec des champs en terrasses et une vue superbe sur les alentours malgré la brume de chaleur.
Il s’agit maintenant de retourner au village par un autre itinéraire. Nous empruntons un autre couloir d’écoulement des eaux, à la roche sombre et luisante qui forme par endroit de petits bassins rectangulaires, comme des bacs pour enfants. Puis on aperçoit en contrebas une tâche colorée, un champ d’amandiers. Les arbres sont couverts de fleurs aux pétales blancs rehaussés de carmin à leur base et du jaune des étamines. L’atmosphère est printanière avec les fleurs légères et neigeuses qui rompent avec la rigueur de l'océan de pierre qui nous entoure. Un adepte de Don Quichotte gravit une pente caillouteuse sur le dos d’un âne blanc assorti à la couleur de sa tunique et d’un petit nuage qui coiffe leur silhouette dans le bleu du ciel.
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| tels des félins |
Nous approchons du village constitué de maisons en pisé et qui est entouré de petites terrasses consacrées aux amandiers, parfois un seul arbre par terrasse. Quatre hommes nous rattrapent au pas de course, portant leur fusil mitrailleur en bandoulière sur leur veste de costume. Taher leur demande de pauser pour une photo. Ravis, ils s’exécutent joyeusement en s’alignant comme de grands enfants prêts à guerroyer pour de vrai, fiers d’arborer leur fusil sur l’épaule avant de repartir en bondissant dans un nuage de poussière et de disparaître bientôt derrière un rideau de fleurs d’amandiers avec une souplesse féline nullement incommodée par le franchissement des murets des terrasses. Nous croisons d’autres villageois auxquels Taher recommande d’être gentils avec les Occidentaux qui viennent au Yémen afin d’éviter d’avoir à en découdre avec le pouvoir central. Ici les gens que nous rencontrons ont le port fier et sont bien habillés. On perçoit une certaine aisance.
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| le mont des amandiers |
Le fils de notre hôte fait le taxi avec un pick-up et dessert les villages des alentours sur une piste poussiéreuse. Nous le croisons sur le chemin du retour et il nous prie de monter à bord. L’ami de Mabkhood insiste pour nous garder à déjeuner malgré l’heure tardive. Une collation est préparée à notre attention dans un autre salon que celui du matin. Toute la famille s’active pour servir le déjeuner. Nos hôtes nous reconfirment qu’il existe bien une forêt derrière une autre montagne de l'autre côté du plateau où se trouve le village d'Al Jirada. Elle se situe dans un wadi arrosé par un petit cours d’eau. Cela achève de piquer notre curiosité et nous nous promettons de revenir dans les plus brefs délais.
4/ Al Jirada
Quelques semaines plus tard, nous sommes de retour au village de Mohamed le pilote. Et nous traversons à pieds le plateau pierreux en passant par une piste cahoteuse bordée de murets en pierre sèche. Nous marchons probablement près de deux heures avant d'atteindre le village d'Al Jirada qui se situe aux pieds de la montagne dont nous a parler Mohamed. Nous entrons en conversation avec un groupe de villageois qui nous demandent ce que nous venons faire ici. Nous leur racontons que nous sommes à la recherche d'une forêt. Le leader du groupe s'appelle Abdulatif. Il nous dit qu'effectivement il y a bien une forêt derrière la montagne. Mais il faut quelques heures pour l'atteindre. Le temps s'assombrit un peu. Nous ne verrons pas la forêt aujourd'hui.
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| les gens d'al Jirada |
C'est évident nous devons revenir pour enfin trouver cette forêt qui semble maintenant ne plus pouvoir nous échapper si elle existe vraiment. De retour au village de Mohamed, ce dernier nous explique que les deux heures dont il avait parlées sont deux heures en voiture. Petite incompréhension!
5/ La forêt
Cette fois-ci nous sommes bien décidés à découdre avec notre forêt quoiqu'il arrive. Nous partons avec des tentes un jeudi après-midi dans la voiture de Sylvie, un Land Rover blanc un peu poussif mais 4x4. Elle a une autorisation pour passer le check-point vu qu'elle travaille pour une organisation avec un statut diplomatique. Notre plan est d'aller camper à Al Jirada et qu'Abdulatif puisse nous conduire à la forêt le lendemain. Nous parvenons péniblement au village. On s'annonce. Abdulatif n'est pas encore là alors nous cherchons un endroit plat pour monter nos tentes. Une fois le matériel déballé et presque monté, Abdulatif arrive et nous invite chez lui pour passer la nuit. Il est impensable, dit-il, qu'il nous laisse dormir dehors, il nous doit l'hospitalité. Nous sommes à la fois gênés et en même temps reconnaissants. Le temps semble un peu maussade. Nous passons le reste de la soirée dans le grand salon du deuxième étage, Abdulatif et deux autres hommes, Shihab, Mabkhood, Taher, Saleh, Sylvie et moi. La conversation se déroule en arabe, je n'en comprends que quelques bribes à la lueur des néons du salon. Et puis quelqu'un allume le poste de télévision une fois le générateur électrique a été mis en route. Le programme consiste en une série de rayures noires et blanches qui défilent verticalement, presque aussi hermétique que la conversation. Nous dînons simplement et puis l'heure de s'endormir arrive rapidement. On répartit les matelas de mousse entre nous. Sylvie et moi occupons une extremité du salon aux murs peints en rose. Taher, Shibab, Saleh et Mabkhood sont à l'autre bout et Abdulatif et un autre homme s'allongent au milieu de la pièce près de la porte.
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| la forêt |
Nous descendons dans le wadi jusqu'à trouver le cour du ruisseau. L'un des villageois qui nous accompagnent dévale sur les rochers en sautant d'une pierre à l'autre à toute vitesse comme s'il volait au-dessus d'eux en s'aidant d'un long bâton de bois. Un sorcier sur un balai ne ferait pas meilleure impression.
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| picnic "on the rocks" |
Nous reprenons notre marche après avoir aspergé le rocher table déjeuner d'un peu d'eau du ruisseau pour le nettoyer. Nous parvenons bientôt à une sorte de piscine naturelle avec plusieurs bassins où un troupeau de chèvres est venu boire. Un berger les accompagne. Mabkhood lui demande s'il est possible de goûter au lait frais. Qu'à cela ne tienne. On lui donne une petite bouteille plastique et il attrape la patte arrière d'une chevrette noire pour l'immobiliser et commence à la traire avec aisance. Nous goûtons au lait chaud, bien gras et au goût musqué. Il faut s'y habituer mais ce n'est pas désagréable, juste un peu délicat à digérer.
Il est temps de repartir vers la village, nous quittons le wadi en remontant sur la droite le long de l'escarpement qui nous dévoile des montagnes arides aux arêtes vives dans un voile de brume de chaleur. On est bien sur la terre, mais dans un coin inhabituel qui nous fait nous poser la question. En toute simplicité Abdulatif brandit vers le ciel sa Kalashnikov devant le panorama d'une vallée béante pour prendre la pause. Avec ses savates en plastique sa tunique remontée sur le manche de sa jambiya pour libérer le mouvement de ses jambes, il incarne la liberté fière et farouche. Son apparence n'est pas sans lien avec les Afghans des montagnes, c'est en tout cas l'idée qui me passe par la tête en le regardant. Il est chez lui ici. C'est là où il a grandi et est devenu adulte puis père de famille.
Il ne nous reste plus trop longtemps à marcher avant de retrouver le plateau du village d'al Jirada. Les premières terrasses apparaissent avec leurs amandiers défleuris. Le minéral se mêle à la terre arable assoiffée. Nous arrivons au village un peu sonnés par la chaleur. Nous montons pour déjeuner dans le mafrage aux murs peint en rose. Il doit être deux ou trois heures de l'après-midi. Le moment est venu de se réhydrater. Le thé chaud et sucré est le bienvenu. Tout les hommes de la famille sont réunis avec nous, le grand père et les enfants d'Abdulatif. Au moment où le repas touche à sa fin, les fillettes de la maison en profitent pour passer la tête par l'embrasure de la porte, curieuse de voir les étrangers, en particulier Sylvie dont les cheveux blonds détonnent tout comme son piercing au dessus de l'oeil. Nous remercions avec quelques présents la famille d'Abdulatif de nous avoir accueilli avec tant de gentillesse.
Nous sommes un peu triste de devoir partir, mais cette fois nous rentrons à Sana'a avec un sentiment de mission accomplie!










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