Route de la Soie: test de mandarin entre Pékin et Xian

la Grande Muraille, JinShanLing

Arrivée en douceur sur la piste de l'aéroport. Mes yeux sont encore collés de sommeil suite à cette nuit d'avion trop courte. Départ 2h20 du matin, avec deux heures de retard. Encastré dans mon siège qui me contient tout juste, je n'ai songé qu'à dormir en dépit de l'interruption repas où il fallait choisir entre nouilles et congee. Par bonheur j'échappe au congee (j'avais réussi à distinguer le mot "nouille" dans le discours de l'hôtesse). Peu avant l'atterrissage, j'aperçois dans la brume matinale de nombreuses usines bien rangées et une chaîne de montagnes à l'horizon. Le paysage est soigneusement façonné, domestiqué par l'homme, comme ce canal aux berges recouvertes d'herbe un peu jaunie.

Je suis impatient de découvrir Pékin après une première tentative avortée. Une longue histoire. Je travaillais à Singapour et avais pris six mois de cours de mandarin. C’était en 2001. Je m’étais lancé comme défi d’aller passer deux semaines seul en Chine au printemps 2002 pour valider mes acquis linguistiques fraîchement acquis. C’était sans compter l’épidémie de SRAS qui causa la fermeture des frontières de la Chine aux voyageurs étrangers. Mon visa ne servirait à rien, tout tombait à l’eau, il fallait bien se rendre à l’évidence qu'il s’agissait d’une force majeure. Il faudrait patienter pour découvrir l’extrémité orientale de la Route de la Soie. L’été passa et les choses semblaient s’améliorer. Je reprogrammai mon voyage début novembre, j’irai fêter mes trente ans sur une montagne sacrée, le concept était hors des sentiers battus, digne de l’occasion.


la muraille de la Cité Interdite


2 novembre 2002 - la Cité Interdite


L'aéroport est spacieux et les formalités de douane se déroulent sans encombres. Un taxi me conduit à mon hôtel, je m'épargne un plan potentiellement galère en bus. Ma "mini-room'' n'est pas encore prête. Je dépose mon sac à dos et pars en direction de la place Tiananmen et me retrouve à l'entrée de la Cité Interdite. 

Le ciel, d'un bleu majestueux, est émaillé de quelques gros nuages blancs, du coton hydrophile céleste. La proximité de l'hiver confère aux ombres une taille respectable. Elles font partie intégrante du paysage, notamment celles des arbres plantés le long du mur d'enceinte de la Cité, des peupliers et des gingko biloba dont les feuilles ont viré à un jaune vif et doré. L'entrée de la Cité, estampillée d’un portrait géant de Mao, fait face à la place Tiananmen. Le lieu accueille une foule de touristes chinois et étrangers. Les drapeaux des groupes volent au vent, ce qui ne dérange en rien la grandeur de la Cité Interdite qui est conçue pour dominer la foule, vu les dizaines de milliers de personnes qui y vivaient. Les cours extérieures sont grandioses et relativement dépouillées, une allure martiale. Le raffinement croît à mesure que l'on progresse vers le coeur de la Cité. En effet, la partie "interdite" de la Cité servait à héberger l'entourage de l'empereur en un dédale de cours, de ruelles, de passages clos par des portes en bois laqué de rouge. Tout est en bois à l'exception du sol en pierre et des tuiles des toits. Le bleu, le rouge et le vert se côtoient ornés d'animaux peints à l'or fin: dragons, phoenix, etc... Les cours sont agrémentées de grandes vasques de bronze et d'animaux mythologiques dans le même métal: tortues à tête de dragon, grues, cerfs, etc...). Les toits sont recouverts de tuiles vernies jaunes tout comme le faîte des murs mitoyens. 

Dès que l'on franchit la séparation du domaine réservé à l'empereur et à ses concubines la cohue disparaît, le calme s'impose même aux groupes du fait de l'espace restreint des cours intérieures et des ruelles crépies de rouge. Des arbres, conifères aux troncs veineux, sont plantés dans des bacs: le tronc est entouré à sa base par un cercle ou un octogone de pierre qui peut servir de banc. Cette verdure ajoute de la douceur et du naturel à l'ensemble, on s'y sent à l'aise, radicalement coupé des réalités du monde extérieur. En somme, c'est une représentation du paradis sur terre aménagée pour le plaisir de l'homme. Les rafales de vent apportent occasionnellement une odeur de poussière sablonneuse. 

Je fais une pause dans le salon de thé de la Cité pour un Dong Ding Oolong, qui selon la serveuse facilite la digestion et la perte de poids,  même si, ajoute t-elle, je n'en ai pas besoin. La plupart des pavillons exposent des objets sensés représenter ceux de l'époque. Peu sont originaux du fait des pillages durant l'occupation japonaise et lors du départ de Chang Kai Chek pour Taiwan. Vers 15 heures, la lumière du soleil enflamme le rouge des laques et du crépit des murs. Au Nord de la Cité, on traverse un grand jardin avant de quitter de la partie interdite. On y trouve des troncs d'arbres mêlés pour symboliser l'union et l'unité. En face de la sortie Nord se trouve le parc de JingShan, avec trois temples-pavillon sur une colline d'où l'on peut contempler les toits ocres de la Cité qui tranchent avec la modernité ambiante.

De retour à l'hôtel, ma "mini room" est prête. Il s'agit en fait d'une chambre à deux lits simples qui paraît assez confortable au premier abord. Je sors pour assister à un spectacle d'acrobatie digne des plus beaux numéros que l'on voit dans les cirques à l'étranger avec des équilibristes qui empilent des bols, en les projetant du bout d'une planche en équilibre sur un cylindre, suite à une impulsion qu'ils donnent à la planche sur laquelle ils se tiennent debout. Des contorsionnistes s'empilent dans la position du lotus; douze filles sur un vélo, version économique et très sophistiquée des transports en commun; des tigres humains en équilibre sur une boule qu'ils font grimper sur une balance; des filles qui, en pleine contorsion, font tourner des assiettes au bout de longues tiges.


une ferme près de la Grande Muraille


3 novembre - la Grande Muraille


Départ matinal pour JinShanLing pour une randonnée sur la Grande Muraille jusqu'à Simatai. Le trajet depuis Beijing montre toute sorte de paysages et une transition entre la civilisation moderne et la Chine agricole traditionnelle. On quitte rapidement les grandes avenues pour l'autoroute bordée d'un rideau de peupliers, et bien sûr occasionnellement traversée à pieds par des habitants du coin. Sur les bords de la route se trouvent des usines, des entrepôts, des baraques et parfois la ville nouvelle en construction avec des airs de Disneyland. Un dôme capitolien en sucre couronne un hôtel. Un morceau de Grande Muraille émerge d'un rond-point le tout à grand renfort d'enseignes lumineuses pour que la nuit soit moins triste. Puis avec l'altitude apparaissent de plus en plus fréquemment des maisons en briques peintes avec un toit traditionnel et de grandes baies vitrées qui donnent sur une cour fermée. Elles sont parfois alignées en rangées. Tout à coup un attelage débouche d'un chemin latéral, c’est une carriole menée par une femme en bonnet blanc et tirée par un âne vigoureux au poil d’hiver laineux. De nombreux vendeurs de fruits proposent des pommes, des kakis et aussi des poissons de petite taille soigneusement rangés sur un tamis comme pour sécher au mépris du froid. Il faut dire que l'air est particulièrement sec. Plus près de la Grande Muraille, les fermes ont un caractère plus discret et mieux intégré au paysage.

Ça y est notre minibus se gare à un endroit où un sentier permet rejoindre la voie sur la muraille, nous avons une trentaine de tours à traverser sur la ligne de crête des montagnes, habillée de cette muraille de pierre qui fait fi du relief pour matérialiser la frontière entre la Chine et la Mongolie. Chaque pas offre une vue différente qui laisse le visiteur pantois devant la majesté du paysage de montagne à perte de vue.


l'homme à la pipe, JinShanLing

A l'ombre ils subsiste quelques traces de neige. Les montagnes ont revêtu leur manteau d'hiver, quelques rares tâches de vert subsistent dans un océan de bruns et de reflets feux. Le soleil colore les pierres de la muraille avec chaleur en contraste avec le bleu intense du ciel. Je fais le parcours en compagnie de deux Ecossais en vacances pour quelques semaines en Chine. L'un est chimiste, l'autre dans l'immobilier. Sur le chemin nous nous faisons vite rattraper par des hommes assez âgés qui nous accompagnent dans l'espoir de nous vendre un livre, un t-shirt ou des cartes postales. Le plus vieux, de 72 ans, demande un peu d'argent pour ce faire prendre en photo avec une pipe à laquelle pendent des peluches. Bien évidemment leur persévérance finit par porter ses fruits, nous voici chacun avec une babiole et il faut bien qu'ils soient de bons commerçants pour arriver à vendre un livre plus cher que le prix conseillé au dos!

Posé contre une tour, on voit un écriteau "billeterie mobile de la Grande Muraille - Simatai". Puis il faut s'acquitter d'un billet, pour franchir un pont suspendu de deux cent mètres de long. Celui-ci nous est réclamé à la sortie du pont pour une raison mystérieuse. Peut-être craint-on les contre-façons? J'échange quelques mots avec mes voisins chinois qui semblent ravis.

De retour à Pékin vers 18 heures dans les embouteillages du soir, je pars prendre quelques photos nocturnes. Place Tiananmen, tout est illuminé à grand renfort d'ampoules pour souligner le contour des bâtiments qui ont des proportions gigantesques. Des palmiers en pots sont apportés en camion près d'immenses enseignes lumineuses installées au milieu de la place, sans doute une occasion officielle. Sur Wangfujing, une rue piétonne, deux jumelles, qui se disent étudiantes en art, m'abordent et me proposent de venir voir leur dessins. Nous entrons dans un salon de thé, les aquarelles sont exposées dans une salle à part. J'en achète quelques unes qui feront bonne figure à Noël. Les jumelles m'apprennent quelques mots de chinois et m'offrent une infusion de chrysanthème avec la fleur entière qui s'épanouit joliment dans l'eau chaude. Je dîne au marché de nuit tout proche: une suite d'échoppes vendant toutes sortes de brochettes (scorpions, criquets, chrysalides, étoiles de mer et plus banalement des abats, du boeuf, du mouton et du poulet). J'achète une brochette de fraises et pour finir une crêpe fourrée avec des légumes et du porc revenus sur une plaque en fonte. De retour sur Wangfujing se trouve une jolie église très élégante et superbement éclairée.


Xian, centre ville


4 Novembre - Xian et son armée enterrée


Il est cinq heures et le réveil sonne en prévision d'une douche. J'avais oublié la sensation d'une douche en hiver. Dans cet hôtel tout en longueur, la chaudière doit être située à l'autre extrémité du bâtiment car il faut bien cinq bonnes minutes avant que l'eau ne tiédisse. Je me suis bien accoutumé à ma chambre après quelques péripéties: les toilettes qui ont débordé en inondant la salle de bain car elles était bouchées, "l'inconvénient du sani-broyeur" déclare en experte une Française avec qui je suis allé voir le spectacle d'acrobatie la veille. Il y a aussi un autre élément de décor insolite pour une chambre banale: une petite culotte blanche, avec un léger filet de dentelle qui sèche depuis vraisemblablement plusieurs nuits sur la lampe de chevet du second lit. Pour une raison obscure, les femmes de ménage n'ont pas osé ou pas pris la peine d'en débarrasser la lampe.

Ainsi de bonne heure et de bonne humeur je pars pour Xian. Le taxi me fait la conversation, leçon de chinois matinale et bienvenue. Au bout du voyage je pourrais certainement me présenter décemment en mandarin. Le vol, avec un siège près d’un hublot, me permet d'admirer le spectacle des montagnes qui se trouvent sur le trajet vers Xian. Quelques sommets sont enneigés et la Grande Muraille fait de temps à autres son apparition comme un liseré blanc sur la crête des montagnes. Je suis assez dubitatif malgré tout qu'on l'on puisse l'apercevoir de la lune! 

A l'aéroport de Xian, l’envie de prendre le bus m'abandonne à nouveau. Je me dirige vers un taxi en tentant de négocier le prix indiqué comme raisonnable dans mon guide de voyage et qui est visiblement en dessous du prix réel. L'aéroport est à quarante ou cinquante kilomètres du centre ville. Finalement mon taxi se gare dans un coin pour attendre un second passager pour partager le vrai prix! Un homme finit par mordre à l'hameçon présenté par une femme énergique qui m'a attrapé dans ses filets un quart d'heure plus tôt. A ma surprise l’homme a accepté de payer davantage que moi. La course jusqu'au centre ville se déroule dans une épaisse brume qui laisse malgré tout filtrer la lumière crue du soleil. Le nuage de pollution était visible depuis l'avion quand nous nous sommes approchés de l'aéroport, le ciel bleu présent sur tout le trajet a disparu au profit d'une mélasse blanche presque opaque. De grandes cheminées fument au milieu des champs. La terre agricole semble fertile et bien utilisée. L'entrée dans la ville n'en finit pas. Des tours de trente ou quarante étages côtoient fièrement des baraques en briques et des attelages tirés par des mulets qui s'engagent à l’occasion dans le flot de voitures et de camions: Xian a plus de six millions d'habitants. La circulation est lente et le faufilement tout un art, dont la médaille revient néanmoins aux Napolitains ou aux Turcs. Au bout d'une bonne heure, nous arrivons enfin à la porte Nord des remparts. Une demi-heure plus tard nous voici rendus au centre près du Zhongdou, un édifice qui ressemble à un temple et qui abrite une imposante cloche en bronze. J'ai réservé une chambre à côté. Je négocie ferme avec le chauffeur, du moins j'en ai l'impression, pour qu'il m'amène à Bingmayong, le site de l'armée enterrée des soldats en terre cuite. Le temps passe vite et il faut encore parcourir cinquante kilomètres dans une autre direction. Nous finissons par nous entendre sur le prix. Sur le trajet je parviens à demander au chauffeur en chinois quelle est la règle en vigueur sur le nombre d'enfants autorisé par famille. Ici les Musulmans, qui sont en minorité, peuvent avoir deux enfants et les Chinois Han un seul. La lenteur du trafic permet d’observer la ville et less gens. les filles sont plutôt jolies, élancées, aux longs cheveux noir et aux traits réguliers, le nez droit et des yeux bien dessinés. 


officier de l'armée enterrée, Xian

Nous approchons du site de Bingmayong que mon chauffeur affirme être la huitième merveille du monde. Les abords sont encombrés d'une foule de bâtiments qui ont poussés là pour les besoins du tourisme, des centaines de mètres d'étalages proposent des fourrures, des fruits, des statuettes en terre cuite, des tapis dits de soie, du jade, etc... On se croirait dans une zone industrielle assortie aux trois hangars qui protègent

les guerriers enterrés. La mise en scène est assez décevante, l'endroit est très sombre et on ne distingue pas très bien les soldats. J'avais pris les services d'un guide qui parlait anglais et avait mauvaise haleine. Il paraissait dix ans plus vieux que ses trente-cinq ans. A chaque fois qu’il me parlais je détournais la tête pour mieux l'entendre de mes oreilles sans odorat. L'histoire des guerriers en quelques mots: ils ont été créés pour incarner l'armée de l'empereur Qin Shi Huang de la dynastie Qin, connu pour avoir initié la construction de la Grande Muraille, unifié les Sept Provinces et imposé une monnaie unique dans tout son empire. Son armée a été reproduite en terre cuite et enterrée avec lui pour lui permettre de continuer à régner au ciel. Ainsi donc une armée d'archers, de soldats, d'officiers et de généraux ainsi que leurs chevaux ont été modelés avec un souci extrême de réalisme. Aucun n’est identique à un autre. Une partie des soldats est encore ensevelie dans l'attente de trouver un traitement chimique qui stabilisera les pigments de la peinture dont ils sont recouverts. L'ampleur de la reconstitution de l'armée est vraiment impressionnante. Après la mort de l'empereur, les Qin furent envahis et le site funéraire attaqué et presque réduit à néant, laissant les soldats dans un piètre état. Le guide s'appliquait à trotter pour abréger la visite et moi à traîner la patte pour le faire tourner en bourrique. J'eus bien évidemment droit à l'incontournable visite du magasin de souvenirs où j'appris à reconnaître le vrai jade: il contient des impuretés; le jade raye le verre; quand on frotte deux morceaux de verre l'un contre l'autre il y a une odeur qui se dégage, ce qui n'est le cas pour le jade.


l'armée enterrée, Xian

On emprunta des petites routes pour rentrer à Xian, ce qui n'était pas pour me déplaire. Pendant le trajet j’étais frappé par l’omniprésence de murs en brique de deux mètres de haut, de part et d’autre de la route, et occasionnellement peints en couleur ou avec des idéogrammes. Le pignon des maisons en brique était parfois utilisé comme surface publicitaire: il suffisait de le peindre. Le chauffeur me déposa à la pagode de la Petite Oie Sauvage, un lieu de sérénité, au coeur de l'agitation citadine, avec ses bâtiments ressemblants à des temples et une magnifique pagode à quinze étages. Le soleil couchant, le chant des oiseaux mêlé à la douceur du soir, un homme faisait du Tai-Chi. Un autre lisait le journal assis près d'un bâtiment donc la devanture été ornée de bonsaïs. J'engageai la conservation avec lui. Il parlait très bien français, alors je me suis assis et nous avons discuté de choses et d'autres. Il vendait des peintures exposées dans le bâtiment derrière lui. Celles-ci était de très jolies reproductions. Je me suis bien évidemment laissé tenter par une scène de cavaliers. 300 yuans au départ, 200 yuans pour toi qui parle français ou même 150 yuans, me dit -il, elle est très jolie!

Le soleil avait déjà disparu derrière l'horizon des immeubles quand je parvins à la Porte Sud des remparts. La brume faisait son retour avec la nuit. Les étals de restaurant étaient en pleins préparatifs pour le dîner à venir, des barbecues de fortune s'allumaient ça et là. J'allais dîner dans le quartier musulman, près de la grande mosquée à l'architecture chinoise traditionnelle. J'ai pris des brochettes de mouton et une sorte de gloubi-boulga tout à fait mangeable avec de la semoule et du mouton et puis une sorte de foccacia, une pâte garnie d'épices cuite au feu de bois, délicieuse. On trouvait un grand choix de nourriture: beignets, volaille rôtie, des brochettes de légumes, des fruits secs et confits. On avait envie de goûter à tout. J'étais frappé par la cohabitation apparemment paisible dans cette ville entre richesse, pauvreté, modernité et traditions. Et l'essentiel semblait tenir au dynamisme à faire des affaires sans relâche, mais de façon relativement courtoise et dans un climat où l'on se sentait en sécurité. Ainsi, bien que seul, je ne me suis pas d'ennuyé une minute, fasciné que j’étais par le tourbillon d'activité autour de moi. Ici pas question de rester à ne rien faire, le maître mot était ACTION.


le jardin de la mosquée, Xian


5 novembre, 30 ans ça se fête


La nuit a été fraîche et le petit déjeuner chinois servi à l'hôtel fait figure de repas tout à fait normal avec des légumes conservés dans le vinaigre, des oeufs frits, des churros à tremper dans du porridge, des gâteaux fourrés aux haricots le tout sans thé ni café ni sucre. Avant de partir pour Hua Shan, je vais rapidement visiter la mosquée qui est perdue au milieu d'un dédale de ruelles. De ma chambre avant de quitter l'hôtel, j'entends une petite musique provenant de la rue, l'air de "joyeux anniversaire". Le soleil se lève et sur la place entre le Zhongdou et le Gulou des gens profitent du jour qui fait son apparition, un groupe de femmes, un éventail à la main, fait une chorégraphie au son d'une musique joyeuse issue d'un radio cassette. D'autres personnes manient des épées et d'autres profitent simplement des rayons du soleil en discutant d'affaires plus ou moins sérieuses. Les vélos défilent dans la rue et j'approche de la mosquée. Les boutiques à huit heures du matin sont encore endormies. L'architecture de la mosquée pourrait être inspirée de la Cité Interdite pour ses portiques et ses tours qui sont alignés en travers du jardin. La quiétude du lieu est troublée uniquement par le chant des oiseaux et les frottements d'un balai. Le sol de la salle de prière est entièrement recouvert de tapis. Seule exception à la coutume arabe de ne pas représenter d'êtres vivants sur les murs, fresques ou sculptures: deux dragons figurent sur le portique principal en bois de l'entrée. Il y a aussi quelques inscriptions en arabe, sans doute réservées aux initiés. Les hommes portent le plus souvent un bonnet blanc plat en coton.

Cette fois, fini les taxis, je vais me rendre à Hua Shan en bus. A la gare routière, il faut trouver le bon bus. C'est au bout d'une laborieuse explication sur le prix proposé qu'un homme me conduit au point de départ des bus pour Hua Shan. Notre minibus est presque rempli quand la moitié des passagers, qui ne vont pas jusqu'à Hua Shan, descendent pour prendre un autre bus. La femme en charge du bus nous fait signe de descendre aussi, le bus ne part plus aujourd'hui, il n'y a pas assez de passagers! Un jeune Chinois de Fujian qui se rend au même endroit que moi, m’aide à trouver un autre bus. Après quelques errances nous trouvons un bus rempli de types à l'air louche, ce qui fit dire à mon nouvel ami qu'il valait mieux chercher notre fortune ailleurs. En vain, après plusieurs tentatives infructueuses nous remontons comme si de rien était dans le bus aux gens louches, habillés de noir. Je faisais figure d'attraction sympathique du fait des quelques mots de mandarin en ma possession. Heureusement les questions se suivent et se ressemblent, ce qui facilite le choix de la réponse attendue par l'interlocuteur. Le bus finit par partir à 11h30 sans les gens louches, descendus sans autre explication et remplacés par d'autres gens. Au bout d'une heure de route on fit une bonne pause avec découverte des toilettes communes, un grand espace ouvert aux quatre vents où il faut viser juste entre les deux planches sur lesquelles on se positionne au vu et au su de tout le monde; sandwich au porc cuit dans une sauce brune. On arrive à Hua Shan, vers 15 heures.

Dans les bus, il semble souvent y avoir une femme chargée de collecter l'argent des tickets passager et de faire le rabattage des voyageurs. La notre était jolie et coquette avec son jean brodé de fleurs sur les pattes et quelques paillettes disséminées sur les paupières et sur les lèvres. A la pause, mon ami Chinois me dit qu'elle semble m'apprécier :"she has good feeling for you!". A la gare routière de Hua Shan, notre bus est accueilli par de rares pélerins. Je prends congé de ma copine à paillettes au moyen d'un léger sourire. Un type nous propose de passer la nuit à sa guesthouse. Mon ami Chinois pense que c'est une bonne idée car les chambres au sommet de Hua Shan, une des montagnes sacrées en Chine, sont coûteuses, au moins 300 yuans et ce que confirme un des acolytes du rabatteur. Mon ami propose donc de dormir en ville et partir pour l'ascension de la montagne à deux heures du matin comme le font certains pélerins, a t-il lu sur internet. Je ne suis pas très motivé par cette grimpette nocturne sac au dos. 


30 ans au sommet - Hua Shan

Aussi prends-je congé à regret et monte au sommet par le télécabine Doppelmayr. Le paysage est grandiose: d'immenses falaises de granit tombent à pic. De rares arbres sont parés des couleurs d'automne. Après quelques pérégrinations, le sac au dos, j'aboutis au Beijing Fandian, l'hôtel de Pékin, et prends une chambre double pour un prix elevé pour une chambre sans eau courante. Deux bassines et un seau font office de salle de bain, assortie d'une serviette timbre poste qui n'essuie pas. Le chauffage est symbolisé deux couettes. Le privilège de dormir au sommet de la montagne mérite bien quelques sacrifices! Le dîner est sommaire car le restaurant est fermé: un bol de nouilles deshydratées et quelques prunes séchées achetées la veille à Xian. Je ne suis pas seul, il y a aussi un Anglais qui se plaint aussi d'avoir payé un prix exorbitant pour un tel niveau de service et puis un Américain et un Luxembourgeois d'origine chinois qui font un reportage télévision sur le Shaolin. L'Anglais justifie la politique de défense de Tony (Blair) et George (Bush) sur l'invasion du Koweit par l'Iraq. Nous nous séparons pour une visite aux toilettes communes, en plein air, derrière un rocher.

J'ai amené un cigare que je savoure seul sur un rocher isolé en contemplant la montagne de nuit. Les étoiles brillent de tous leurs feux et rendent le ciel clair par rapport à la silhouette sombre des montagnes. L'air est immobile et frais, mais il fait bon être assis là. Ça valait la peine de ne pas dormir dans la vallée.


Hua Shan

6 novembre 


Lever aux aurores pour assister au lever du soleil depuis le pic Nord de Hua Shan, le BeiFeng, juste à côté de l'hôtel. Sur la terrasse rocheuse qui domine le pic, un couple de Chinois se repose après être montés pendant la nuit. Je ne reverrais pas mon ami Chinois de la veille. Le lever de soleil n'est pas extraordinaire car le ciel est légèrement nuageux. On observe juste un rosissement du ciel au dessus de la crête du massif opposé. Le petit déjeuner est aussi symbolique avec un sachet de thé trempé dans de l'eau chaude. Je m'en vais découvrir les trois autres pics avant de récupérer mon sac et de redescendre à la gare pour ensuite aller à Taihuan.

Le pic Est est vraiment impressionnant de par ses à-pics. La montée est assez laborieuse mais la vue au sommet est une belle récompense. Un petit temple, à la façon d'un kiosque, est perché sur une crête avec pour y accéder des passages étroits le long de la falaise, au dessus du vide, simplement sécurisés par une chaîne. Le pic Sud a un temple qui est accessible en marchant sur des planches installées à même la falaise au dessus d'un à-pic de plusieurs centaines de mètres. Je ne suis pas allé au bout. Plusieurs jeunes m'ont demandé de prendre une photo avec moi. J'étais visiblement une attraction en particulier pour trois filles qui ne semblait pas vouloir s'arrêter de prendre des photos avec tout leurs appareils. Le paysage de granit avec ses arêtes vives est surprenamment complexe et chaotique. Et puis la végétation a réussi à s'accrocher dans les anfractuosités les plus inaccessibles. Les oiseaux et le vent ont fait un bon boulot d'ensemencement. Des pins et d'autres essences forment des tâches de couleur sur le beige de la pierre. Dans un autre temple accessible par une entaille dans le roc faite le long de la falaise, un moinesse garde les magnifiques statues des Immortels vêtus de satins colorés. Elle porte des vêtements bleu-marine avec des chaussettes blanches. Elle a le teint hâlé et ses cheveux sont coiffés en chignon maintenu par une broche en ambre. Elle refuse d'être prise en photo, il en va de même pour les Immortels. Mon fan club arrive sur la partie étroite du chemin et me hèle pour une nouvelle scéance photo. La moinesse regarde discrètement et disparait derrière un rocher dès que l'appareil photo menace.


moine lisant au soleil, Hua Shan

Le pic Ouest est assez proche du pic Sud. Il porte un temple en bois rouge assorti aux colonnes laquées d’un rouge vif. Un moine âgé lit placidement dans un vieux fauteuil installé au soleil dans la cour du temple. Lui aussi est vêtu de bleu-marine avec des chaussettes blanches et des chaussons en tissu noir. Il porte un chapeau oval dont le centre est évidé et laisse apparaitre l’arrondi de son crâne. En redescendant vers le pic Nord, je croise une armée de touristes chinois endimanchés pour aller faire une randonnée dans la montagne. Qui avec une veste de costume, une cravate, des chaussures de ville. Evidemment pour celui qui veut se distinguer encore davantage, rien n’égale une médaille d’or. C’est chose faite grâce à une grosse médaille dorée suspendue au bout d’un ruban rouge et jaune que près de la moitié des touristes achètent aux marchands installés le long du chemin et qui gravent la date de la visite au dos de cette médaille souvenir. On peut aussi acheter des rubans rouge vif pour, j’imagine, faire un voeux en les attachants aux branches de l’un des arbres de la montagne. Les chaînes qui bordent les escaliers du chemin, taillés dans le roc, sont couvertes de cadenas attachés par les visiteurs. Dans l’escalier on croise assez fréquemment des porteurs qui montent, la sueur au front, des matériaux de construction (briques, tuiles, ciment, etc…) destinés à l’entretien ou l’extension des temples de la montagne. Ils portent leur charge dans des paniers sur leur dos ou suspendus de part et d’autre d’un balancier. Les temples et les escaliers de Hua Shan rappellent aux visiteurs la détermination de l’homme à aménager la nature à sa convenance, aiguillonné par le défi de l’impossible. Ainsi donc il est possible d'y venir en costume cravate! Je m'étais fait la même réflexion au sujet de la ténacité humaine sur la route entre Xian et Hua Shan où les terres sont cultivées en terrasse pour faciliter les cultures. C’était d’autant plus impressionnant que les terrasses n’étaient pas soutenues par des murets de pierre comme ailleurs. Je ne sais pas comment ces terrasses résistent à l’érosion. 

La brume est visiblement d’origine industrielle. Près de Hua Shan nous sommes passés à côté de quatre centrales nucléaires installées sur le bord de la route et visiblement sans beaucoup de surveillance. 

En attendant le train pour Taihuan, je suis allé faire le tour du village à pieds. Les habitants étaient surpris et répondaient à mon bonjour (nì hāo) par de larges sourires. L’un d’entre eux insista pour prendre une photo avec mon appareil. Des femmes tricotaient des pulls en utilisant trois ou quatre broches à la fois pour les manches. Des familles étaient attablées autour d’une partie de mahjong. Tout était plutôt calme. Mon ami Chinois de la veille m’avait expliqué qu’en Chine les gens ne font pas grand chose à moins d’y être poussés. Je n’avais pas eu cette impression auparavant mais cet après-midi la frénésie de Xian était bel et bien absente. 

En descendant de la montagne par le télécabine, il faut prendre un bus pour rallier le centre ville. De là, je voulais me rendre à la gare. Deux types tentèrent de me mettre le grappin dessus en me poussant manu-militari vers leur camion après avoir annoncé leur prix. Par chance un taxi passe par là et je lui demande rapidement combien il prendrait pour m’amener à la gare. Son prix est les trois-quart de ce que veulent les autres. Je monte dans le taxi sous le regard déconfit des deux types qui proposent en dernier ressort de s’aligner sur le prix du taxi.


les billards place de la gare, Taihuan

Nous traversons deux villages aux maisons en brique nue et empruntons une route goudronnée pleine de nids de poule pour arriver à la gare. Les agents m’apprennent que le prochain train pour Taihuan est à dix-neuf heures. La femme a qui je parle insiste pour me louer une chambre pour l’après-midi afin que je puisse me reposer en attendant le train. J'ai tenté de faire semblant de ne pas comprendre ce qu’elle me racontait, mais vu que je ne savais pas quoi faire de mon sac à dos et qu’elle n’avait pas l’intention d’abandonner l’idée de me louer une chambre, j'ai fini par accepter. L’hôtel de la gare, au prix modique, me permet de me laver sommairement dans une bassine et de découvrir l’animation de la place de la gare avec ses quatorze tables de billard, installées en plein air.

Le trajet vers Taihuan sera ma première expérience de train de nuit en Chine. Nous devons arriver à Taihuan vers cinq heures du matin. Mon billet indique un siège dur pour la nuit. C’est bien le cas et je me retrouve dans le wagon de la Chine populaire. Les gens me dévisagent avec curiosité. Je finis pas trouver un place libre et j’entends dire quelqu'un me désignant “Laowai!”, ce à quoi je réponds que oui je suis bien un Etranger “ Wo Shi Laowai”. Cela surprend tout le monde et déclenche un attroupement pour voir et écouter la bête curieuse que j’incarne et qui fait de son mieux pour répondre aux questions qui fusent de toutes parts et que je ne comprends pas toujours. Plus tard, dans le feu de l’action, le contrôleur vient me proposer une place en couchette moyennant un supplément. Je ne dis pas non à la couchette même si cela signifie que je dois dire adieu à mes nouveaux amis. Je le suis donc pour acheter le billet et finis par trouver ma place sans vraiment être sûr que ce soit la bonne, mais peut-importe, je m’endors promptement.


7 novembre, Wutai Shan


Le train entre en gare de Taihuan à cinq heures précises et tout le monde sort pimpant comme si de rien était dans le froid glacial de la nuit. La lumière du wagon-lit s’est allumée à 4h30 afin de réveiller tout le monde en temps et en heure. C’était l’occasion de voir que les gens empilent des couches de vêtements afin de pouvoir, pour les hommes, être à l’aise en costume chemise dans le froid. Le thermolactyl est leur secret. C’était aussi l’occasion d’assister à un concert d’expression corporelle. Mon voisin émit quelques pets sonores sans que personne ne fît mine d’y prêter attention. Rôts, crachats et autres moucheries complétèrent la bande son. 

Ne sachant ni où aller ni quoi faire pendant deux heures en attendant le premier bus pour Wutai Shan je louais une chambre au mini-hôtel de la gare, similaire à celui l’après-midi à Hua Shan. Cette fois il y avait deux personnes qui ronflaient puissamment juste à côté. Je ne tardais cependant pas à sombrer dans un sommeil profond pour me réveiller à sept heures pétantes. Cinq minutes plus tard j’étais assis à bord d’un bus pour Wutai Shan, une autre montagne sacrée. Pouvoir monter à bord d'un bus ne signifie pas qu’il va partir dans la minute. Tant que tous les billets ne sont pas vendus, les jeux ne sont pas faits. On tourna en rond pendant une heure le temps de remplir le bus et d’être contrôlé par la police pour une raison pas très claire. Mon voisin avait de la morve qui pendait au dessus de sa lèvre supérieure et dont la couleur jaune ne passait pas inaperçue. Au bout d’un moment je décidais de lui proposer un mouchoir en papier qu’il refusa jusqu’à ce que son autre voisin ne lui dise de me remercier et d’accepter. Il pris le mouchoir sans rien dire et frotta vaguement la morve en continuant à renifler copieusement. Le chef de bord lui dit d’aller s’asseoir ailleurs et prit sa place pour faire causette en me confiant, après les questions d’usage, qu’il voulait aller aux Etats-Unis mais que cela était au dessus de ses moyens, avec son salaire mensuel de 1000 yuans. Il aurait souhaité que je lui envoies un livre d’anglais. Il me demanda aussi si j’avais besoin des services d’une “TaiTai”, une prostituée, et parut déçu que je lui réponde négativement. Le paysage industriel fit place peu à peu à des champs secs sur fond de montagne marron et pelée. Il y avait aussi les habituels paysages en terrasse. Je constatais que parfois le toit des maisons étaient au dessous du niveau de la route. Il fallait bien trouver quelque part la terre pour faire les briques nécessaires à leur construction. Le ciel était d’un bleu profond et la campagne avait des tons chauds. Dans les champs des attelages tirés par des ânes ou des boeufs retournaient la terre.

On nous demanda de descendre du bus pour monter dans un autre plus petit qui se traîna jusqu’à Wutai Shan en traversant un paysage grandiose avec ses versants Nord enneigés. A Taihuai, qui est le centre de Wutai Shan, l’agriculture cède du terrain au profit de la restauration et de l’hôtellerie pour accueillir les pélerins. Le froid était piquant. 


Wutai Shan, village de Taihuai

Je m’apprêtais à descendre du bus pour aller à l’hôtel Wutai Shan, le Wutai Shan Binguan, quand le chauffeur et un de ses acolytes me dirent qu’ils allaient m’y amener parce que c'était sur leur route. Bien sûr ils m’emmenèrent dans un endroit au nom différent en me soutenant que c’était la même chose. Finalement, comme la vue était plaisante et la salle de bain spacieuse, j’acceptais tout de même de rester là. Je sortais dans la foulée pour profiter des quelques heures de soleil restantes et pour visiter les temples colorés de la ville. J'entrais dans un restaurant pour manger un morceau. La carte était en idéogrammes, je me décidais au hasard. La serveuse me regarda bizarrement en me demandant si je voulais autre chose. Non, répondis-je. Elle m'apporta un bol de cacahuètes, ce que j'avais commandé sans le savoir. Confus, je pointais sur l'assiette de mes voisins qui mangeaient des nouilles et commandais la même chose! La vue sur les montagnes alentour était magnifique et les couleurs d’après midi d’une rare intensité. Au moment du coucher de soleil, je grimpai les 1100 marches qui mène à un temple avec une vue panoramique. Un bel endroit pour prendre de la hauteur. Pour dîner j’essayais une spécialité locale: des champignons, TaiMo, dans une excellente soupe épaisse avec des pommes de terre rissolées. L’eau chaude n'était pas connectée à la salle de bain en dépit des robinets installés. La douche s’avèra ainsi être à nouveau un bref exercice à l’eau froide avec les dents qui grelottent vu qu'il n'y avait pas de chauffage.


8 novembre, Datong


Réveil avant le lever du soleil, à cinq heures du matin l’envie de dormir s’envole. Il faut dire que je suis tombé dans les bras de Morphée à 20h45. Je me prépare pour le trajet vers Datong qui sera je l’espère moins pénible et moins long que celui de la veille. Petit déjeuner avec porridge, légumes marinées, oeufs durs et du foie de porc à la sauce aigre-douce. Le bonheur pour cinq yuans. Les gens de l’hôtel disent qu’il n’y a pas de bus direct pour Datong, en revanche le leur va à Schahe d’où il est possible d’avoir une correspondance pour Datong. Je sens le scénario de la veille se profiler. Chat échaudé craint l’eau froide.

Coup de chance je discute avec deux clients de l’hôtel, un Chinois et un Japonais qui travaille pour une usine produisant des aimants intelligents pilotés par mots de passe. Ils vont aussi à Datong et ne semblent pas disposés à se faire avoir avec la proposition de l’hôtel. Ils s’éloignent discrètement et je les rejoins sans faire de publicité. Nous partons finalement vers sept heures dans un minibus qui mettra moins de quatre heures pour parvenir à Datong. Le trajet est magnifique. Il faut d’abord sortir de la vallée de Taihuai par une route qui serpente le long de la montagne que les rayons du soleil colorent peu à peu. On voit un temple doré au sommet d’un pic qui luit au soleil. Un portique blanc marque le col qui permet de passer dans la vallée adjacente et encadre la vue d’une mer de montagnes dans la brume. Les passages de la route encore à l’ombre sont glacés. On distingue des fermes en brique cà et là. Ici la vie paraît rude. Dans la vallée suivante, plus large et plane, on cultive des céréales. Nous parvenons à Schahe, une bourgade aux allures de far-west sous-titré en idéogrammes. Le froid est toujours intense. Beaucoup de gens portent des parkas de l’armée, kaki avec des boutons dorés frappés d’une étoile et un grand col en fourrure marron. On retrouve petit à petit les flancs de montagne découpés en terrasses dans lesquelles se dessinent des crevasses. Les animaux de traits ont un poil luisant et épais, signe de la rudesse de l'hiver. Un nuage de pollution fait son apparition dans la vallée suivante. On se résigne à ne plus voir le ciel bleu et à ce que l’air sente le charbon.


Yungang Shiku, grottes bouddhiques, détail

Datong est une ville moderne qui a grossi autour des quelques vestiges antiques. On trouve facilement un bus pour les Yungang Shiku, un site qui abrite des grottes bouddhiques avec des sculptures datant de la fin du cinquième siècle de notre ère. A l’origine les sculptures étaient peintes de couleurs vives qui ont disparues dans la plupart des grottes. Un bouddha monumental d’une vingtaine de mètres de haut fait exception, il sert de pilier à la grotte qui l’abrite. En face des grottes se trouve une gigantesque mine de charbon qui ne doit pas manquer de mettre un peu de poussière dans l’histoire. Le site est gardé par des hommes en uniforme dont certains font la sieste ostensiblement (xiuxi). Un pavillon contient des photos de la vie récente des grottes: leur réhabilitation, les travaux d’étanchéité, l’inauguration par une bande de joyeux drilles en liesse derrière des banderoles rouges marquées d’idéogrammes blancs, le festival du tourisme inauguré en 2000 par une chorégraphie sur une scène colorée sous le regard d’une foule enthousiaste.

 

Yungang Shiku, sculpture polychrome

De retour en ville je visite les principaux bâtiments de la ville en compagnie des mes deux acolytes de voyage. Nous allons ensuite dîner ensemble, ce qui me permet de choisir en connaissance de cause les plats qui me plaisent plutôt que de les tirer au sort sur la carte que je n’arrive pas à déchiffrer. Le restaurant ne paye pas de mine et la facture est très modeste, 45 yuans pour trois. Ensuite, nous allons nous faire masser et au sauna, histoire de se relaxer avant le train de nuit pour Pékin.

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Mes observations de voyageur étranger en Chine:

  • les questions qui me sont posées le plus souvent:
    1. nationalité 
    2. comment se fait-il que je parle chinois? 
    3. suis-je marié? 
    4. combien je gagne? 
    5. ??? question que je ne comprends pas

  • les gens semblent raffoler les films de guerre et d’action, peu importe le réalisme tant qu’il y a de l’action
  • les Chinois sont capables d’abattre des montagnes quand ils y sont contraints ou si la cause est jugée importante. On aime le défi et par dessus tout le jeu.
  • en écoutant les gens parler, on a l’impression que les propos sont agressifs, des invectives. A y regarder de plus près ce serait plutôt une façon d’affirmer ses convictions avec force, d’intimider l’autre et se faire respecter, en particulier pour les femmes qui se comportent parfois comme des dragons sans laisse.
  • le sourire. J’en ai échangé plusieurs pendant le voyage. Au début j’ai toujours eu l’impression d’être considéré comme une bête curieuse. Mais dès que j’échange un mot en chinois, la curiosité suspicieuse fait place à l’intérêt dont découle un flot de questions. J’ai observé les sourires de courtoisie qui sont plus des signes de soumission. Comme mon guide de Xian le faisait remarquer lors de la visite de l’armée enterrée: les officiers avaient un visage affable pour présenter leur plans et récolter les faveurs des généraux qui eux étaient représentés avec embonpoint pour marquer leur réussite sociale.
  • l’habitude de boire de l’eau chaude est, en plus de l’apport de chaleur, une assurance d’avoir de l’eau dont les microbes ont été ébouillantés. On en trouve partout, dans les trains, les chambres d’hôtel. C’est aussi utile quand il n’y a pas d’eau chaude pour se laver.

9 novembre, Pékin, Palais d’Eté


Ponctuel, le train de Datong entre en gare de Pékin à 7h42 du matin. Je suis éveillé depuis un moment. J’ai voyagé dans un compartiment avec trois dames qui devaient avoir la cinquantaine et un goût prononcé pour le commérage. Mes moindres mouvements étaient épiés et commentés. Elles remarquaient avec efficacité tout ce qui dérogeait à leurs usages. Il leur semblait impensable qu’un Etranger voyage seul, à travers la campagne et la montagne en imaginant que seuls les sites touristiques pouvaient les intéresser. Je les laissais cancaner. Au bout d’une heure le commérage prit fin. A six heures du matin, branle-bas de combat au poulailler, elles se remettent à jacasser à gorge déployée. Le commentaire en direct repris par la voix de ma voisine sur la couchette du haut.

  • l’Etranger boit de l’eau minérale et il mange des gâteaux
  • Pourquoi n’utilises tu pas d’eau bouillie? me demande t-elle. Je lui réponds que je n’ai pas de tasse!

le lac Kunming, Palais d'Eté, près de Pékin

Je n’étais pas fâché de quitter mes pipelettes et d’arriver à l’hôtel pour une vraie douche. On me donna la même chambre que la fois précédente. La petite culotte était toujours à poste sur la lampe de chevet.

Je louais un vélo pour me rendre au Lac Kunming sur les bords duquel est installé le Palais d’Eté. L’affluence des vélos fait qu’au moins une voie de circulation leur est réservée. Aujourd’hui la pollution est élevée, la brume est tenace et dense. La Colline des Parfums est émaillée de plusieurs temples dans le même style que la Cité Interdite (dynastie Qing). Le site est immense et demande une journée complète pour l’explorer en détail. La présence du lac apporte une atmosphère de détente et un peu de poésie avec les bateaux qui se perdent dans la brume en ombres immatérielles. Les ponts arrondis ajoutaient à l’harmonie du lieu. Beaucoup de Pékinois viennent se promener sur les bords du lac qui est bordé de saules pleureurs et de roseaux par endroits. Le jaune d’or des feuilles d’automne sur fond de ciel bleu n’était troublé que par les oiseaux du lac qui plongeaient pour attraper des poissons. Un partie du palais est consacrée à l’opéra, avec un théâtre à trois étages. Je n’ai pas eu le temps de visiter le temple des Lamas, occupé par des moines tibétains fidèle au Dalaï Lama.

Je dînais dans un boui-boui en face de l’hôtel, du boeuf à la tomate dans une sauce aigre douce.


parc du Temple du Ciel, Pékin


10 novembre, le Temple du Ciel et YongHe Gong


La matinée s’annonce ensoleillée en dépit de la brume qui tamise les couleurs et fait disparaître de l’horizon les bâtiments éloignés. Le Temple du Ciel est le premier objectif du matin. J’arrive en longeant l’angle rond qui représente le ciel. La terre est symbolisée par un carré. Des centaines de vélos sont garés devant l’entrée Nord du parc. Je laisse le mien dans leur foule. Dimanche matin, le parc fait le plein d’enthousiastes d’exercice, peu de jeunes comparé aux autres tranches d’âge. Certains dansent, d’autres pratiquent le Qi-Gong ou le Tai-Chi. L’essentiel est de bouger. Les vieilles personnes se contentent d’étirements des jambes et de rotations du bassin. Le badminton est populaire tout comme son cousin qui se joue avec une balle qui semble molle. Le but de ce jeu est de recevoir la balle en amortissant son énergie et de la renvoyer une fois maîtrisée.

Au centre de cet entrainement physique collectif, les touristes affluent vers le Temple des Récoltes et le Temple du Ciel. Leur architecture est similaire à celle des palais impériaux dans le style de l’empereur QingLong. Cependant la décoration des portes est plus recherchées. La particularité de cet ensemble tient en partie aux tuiles vernies de bleu. Le Temple du Ciel comporte un toit en cône simple, alors que le Temple des Récoltes a un toit triple.

Le temps se couvrit donnant aux couleurs un aspect assez sinistre qui occasionn la remarque d’une Française “Non, Rémi tu ne prends pas cette photo!” en s’adressant à son copain qui essayait d’en composer une. En entendant cette remarque je souriais intérieurement en pensant à cette Pénible.

Rémi, diplomate ou sage, ne fit pas la photo et ils poursuivirent leur visite.


tout est à vendre au marché de Panjiayuan


Avec mon vélo, je pouvais envisager de me déplacer sur de plus grandes distances qu’à pieds. Ma prochaine étape était le Panjiayuan Qiao, le marché de Panjiayuan: un immense espace où l’on peut trouver pratiquement tout ce que l’on peut imaginer comme objet et où il est indispensable de marchander. Sculptures, peintures sur soie ou papier de riz, porcelaine, théières en terre cuite, minéraux, outils de calligraphie, meubles, jade, un vrai capharnaüm où il ne tient qu’à soi de se ruiner. Il faut rentrer dans le jeu de la négociation. La technique est de laisser le vendeur annoncer son prix, de diviser au minimum par deux et de faire semblant de partir. Si le vendeur vous rattrape c’est qu’il fait encore une marge acceptable. On trouve de beaux objets qui n’ont pas besoin d’être antiques pour être appréciés. Il y avait tout une section de sculptures en marbre, en pierre et en bronze qui représentaient Bouddha, des dragons, des tigres, des femmes, etc… Il y avait aussi des poissons empaillés (requins, poissons lune) et toutes sortes de coquillages et de corail. Et puis pour emballer les achats, des marchands étaient spécialisés en sacs en paille de riz, sacs plastiques et coffrets de carton gainés de tissu. On pourrait passer beaucoup de temps dans ce marché et remplir son grenier si le transport n’était pas une contrainte. J’ai l’impression que la pollution m’irrite le nez. Je mouche de la poussière noire. La dernière visite de la journée est le temple du Lama (Yonghe Gong) qui date de l’époque de l’empereur Qianlong, fin du XVIIIe siècle et est administré par des Tibétains. On retrouve un style proche du Temple du Ciel. Les murs intérieurs sont décorés de motifs tibétains aux couleurs vives et au lignes assez épurées. De nombreuses statues de divinités sont installées dans des autels où de nombreux fidèles viennent présenter leurs prières et de l’encens. Une blonde, vraisemblablement américaine reste étonnamment longtemps devant un autel prosternée la tête entre les genoux et les fesses en l’air, ses deux bottines de cuir noir jointes. 

Ce matin en louant mon vélo, un homme à la barbe chinoise était présent et parlait anglais. Il habite au Canada et dit être à la retraite. C’était une bonne occasion de pouvoir parler de façon moins limitée que ce que mon mandarin me permet habituellement. Ici tout marche à la commission dit-il. L’hôtel prend 50% de commission sur la location du vélo. Il disait aussi que les impôts ne sont pas très sérieusement contrôlés. Il me regardait incrédule quand je lui disait qu’en France on paye presque 50% d’impôts sur le revenu. Ici, il suffit de dire que l’on perd de l’argent pour ne pas en payer. La plupart des transactions sont faites en liquide ce qui rend les contrôles plus difficiles. L’Etat finance ses activités par le biais des entreprises qu’il contrôle (télécom, électricité, train, pétrole, etc…). 

Mon interlocuteur était d’avis qu’au marché les Etrangers payent trois ou quatre fois plus cher que les autres parce qu’ils sont étrangers.


Mao à la Cité Interdite

Ce soir pour dîner je vais dans un restaurant qui a pour spécialité le canard laqué à la Pékinoise, rôti au bois d’arbre fruitiers. La peau était parfaitement croustillante, dommage que le plat aie refroidi si vite. Ensuite je rentre à pieds de Qianmen. Je voulais traverser une nouvelle fois la place Tiananmen qui ce soir est gardée par des soldats et est inaccessible au public après 21h10. Un peu plus loin dans la rue Nandizi, parallèle à Wangfujing, je constate que les coiffeurs sont encore ouverts, tout comme les salons de massage. Par deux fois je suis interpelé par des “Hallo!” venant de jeunes filles installées dans l’entrée de leur habitation et dont la fenêtre était une grande baie vitrée à la façon d’une devanture de magasin. Le second “Hallo” fut modulé de plus en plus sensuellement et complété par un “High Stufffff” qui se perdit dans le calme de la rue.


Hutong, Pékin centre


11 novembre, le musée d’histoire de la Chine et les Hutongs


Le vent est apparu en bourrasque cette nuit, apportant avec lui une forte odeur de poussière de sable. Je ne ferai pas de vélo aujourd’hui car mon palet est gonflé et douloureux, sans doute un coup de froid. Le loueur, un vieux monsieur aux dents blanches, me dit avec un grand sourire que ce n’est pas grave. Cette fois je prends une écharpe et me dirige à pieds vers le Musée d’Histoire en suivant les douves de la Cité Interdite et débouche sur la place Tiananmen. La brume a disparu, chassée par le vent, en revanche le ciel n’est pas aussi bleu que le jour de mon arrivée, les ombres sont timides. La collection des trésors collectés du musée est superbe. On y voit des objets rares. Les chevaux Tang ont de l’allure avec leur émaillage précis. On y voit aussi une pièce en bronze qui représente une scène de sacrifice, un cercueil en jade et des poteries dont beaucoup datent du 18e siècle, comme les poteries Song monochromes. En sortant je me dirige vers un food court, ce sera plus facile de choisir ce que je veux manger. Je poursuis par une balade dans un hutong, un quartier de petites rues bordées de maisons basses aux briques peintes en gris. Le charme résidentiel de ce quartier tient à la verdure des arbres et l’ombre qu’ils apportent. Cela contraste avec le rouge du drapeau chinois étoilé de jaune. L’étroitesse des rues limite la circulation automobile. Les habitants prennent le soleil assis sur le bord de la route, les livreurs de charbon circulent à bicyclette en tirant une remorque remplie de blocs cylindriques percés. Les oiseaux aussi prennent le soleil, même ceux qui sont en cage et que leur propriétaire a pris soin de sortir. Des parties de mahjong ou de cartes regroupent joueurs et spectateurs autour d’une chaise ou à même le sol. Et juste à côté de cette tranquillité, une rue regorge de magasins de souvenirs pour les touristes où l’on peut acheter des pyjamas, des vestes et des robes de style chinois traditionnel et puis aussi de quoi faire de la calligraphie.

 

jeu sur une chaise au soleil, Hutong, Pékin


Sur la carte de mon guide le parc Beihai semble accessible. En réalité l’entrée la plus proche est condamnée. Je dois faire deux kilomètres de plus le long de murs qui n’en finissent pas, un rouge et puis un gris, avant de parvenir à une entrée ouverte. Dans le pavillon principal près de la porte Sud dans la Cité Circulaire, se trouve un bouddha en jade qui ressemble fort aux bouddha birmans du 19e siècle. Le parc s’articule autour d’un lac bordé de saules pleureurs, si chers à Pékin. Le lac a une presque île avec une pagode blanche dont la forme ressemble vaguement à une bouteille et une collection de pavillon de style impérial avec un détail de sophistication supplémentaire: les tuiles vernissées des toits ont des couleurs différentes et sont disposées de manière à créer des motifs géométriques comme les toits des Hospices de Beaunes. Les arêtes des toits sont matérialisées par des tuiles vertes et des chimères jaunes à leurs extrémités. Le soleil, jaune terne, disparait dans la brume à l’horizon. C’est assez sinistre. 

Je m’arrête dans une maison de thé traditionnelle pour meubler les quelques heures qui me restent avant de prendre l’avion. Les deux serveuses qui n'ont pas grand chose à faire vu qu'il n'y a que trois autres clients dans une autre salle viennent m'expliquer en mandarin le nom des instruments de service du thé pour que je leur traduise en anglais, je suis bien en peine de pouvoir les aider. Nous poursuivons notre bavardage mandarin/anglais. J'évoque mon voyage et ce que je fais à Singapour. Elles me servent avec attention. Une nouvelle serveuse fait son entrée avec un cahier d'exercice anglais/mandarin. Il s'agit d'une texte de compréhension sur les koalas avec un QCM qui semble laisser la nouvelle serveuse perplexe. Le langage est assez soutenu. J’apprends au passage que les koalas sont agressifs et qu’ils griffent, qu’ils sont désormais protégés de la chasse et que les petits passent six mois dans la poche de leur mère et six mois sur leur dos. La patronne arrive, les filles disparaissent et vont lui raconter mon histoire. Elle m’offre du pamplemousse, je suis touché, il est temps de partir pour l’aéroport. 


Mon test pratique de mandarin est validé! 



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