Route de la Soie : Pamir et Taklamakan

Muztagh Ata, Karokorum Highway depuis Kashkorgan

Pamir, Karakorum, Taklamakan. Ces lieux enflamment mon imagination alors même que je n’y suis jamais allé. Ils dégagent un parfum d’aventures et d’inconnu. Ils évoquent l’exaltation qui résulte d’avoir vaincu un obstacle exceptionnel tel que des conditions climatiques terribles ou des dangers des chemins que l’ont a parcouru. Je rappelle la lecture des récits d’aventuriers Européens partis au début du siècle dernier sur les traces des caravaniers de la Route de la Soie qui reliaient l’Asie à l’Europe en quête de fortune sur des routes sauvages à travers des déserts et des plateaux d’altitude, là où le mot survie prend tout son sens.

Cette fois, ces noms allaient se teinter de réalité. 

Kashgar - Lac Karakul  - 22 Septembre 2008 


L’air du désert est empli de poussière, on voit à peine le bout de la rue. Nous quittons Kashgar en voiture avec guide et chauffeur sur la route du Karakorum qui relie le Pakistan par le col de Kunjerab. Nous nous arrêtons au marché d’Upal et à ce moment là le guide s’aperçoit qu’il nous manque le permis nécessaire pour franchir le check-point qui mène au lac Karakul au milieu du plateau du Pamir. Le chauffeur doit repartir à Kashgar. Nous mettons à profit les quelques heures d’attente pour une visite approfondie du marché d’Upal qui ne fait que commencer. Les gens continuent d’affluer jusqu’en fin de matinée car certains viennent de loin avec leur bétail.


prêts pour le marché d'Upal

Le marché est installé, près de la rivière, sur une grande étendue boisée et résolument poussiéreuse. Un rémouleur a transformé sa bicyclette en un outil de rémoulage qui utilise la chaîne pour actionner son outil d’affutage. La police fait des rondes, un carnet de contravention à la main, pour vérifier que les commerçants ont bien acquitté leur taxe de location d’emplacement sur le marché. Je suis fasciné par la partie des vêtements, où chacun apporte la toile rouge qui abritera son stand et doit faire l’installation sur des piquets de bois. Beaucoup de femmes en tenue de ville sont perchées sur des échelles, avec des perches pour positionner les toiles, ce qui donne à cette partie du marché une allure de ballet contemporain et campagnard. L’une d’entre elles s’attaque même au terrassement de son stand, pelle à la main, résolue et en talons.


le coin des chèvres, marché d'Upal

Les moutons et les chèvres sont disposés sur deux rangs qui se font face, avec les têtes intercalées, créant ainsi une surface laineuse étrange dont les têtes émergent avec plus ou moins de stoïcisme, Les corps sont réduits à l’immobilité sauf à faire marche arrière. Un peu plus loin, un âne est dans tous ses états exhibant son sexe gonflé touchant presque le sol sous le regard amusé des vendeurs de bétail qui m’encouragent à le photographier.

Finalement, le permis arrive et nous reprenons la route. La brume de sable disparaît au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude (Kashgar est à 1200 mètres d’altitude et le lac de Karakul à 3600 mètres), la route serpente le long d’une rivière dont le lit occupe toute la largeur de la vallée, de plusieurs centaines de mètres de large, ce qui est nécessaire pour recueillir toute l’eau qui s’écoule à la fonte des neiges et pendant les pluies. Les montagnes sont gigantesques avec des sommets à de plus de 7000 mètres qui sont tout enneigés et couronnent la vue. La vallée se transforme ensuite en une vaste plaine humide, puis en un lac quand l’eau abonde. Elle est bordée d’une immense dune qui a l’apparence d’une montagne dans les tons marrons et beiges. Le massif du Kunlun, sur la gauche, impose sa silhouette au sommet blanc tandis que des yacks paissent tranquillement l’herbe qui a poussé dans le lit de la rivière alimentée par les glaciers environnants. Le lac Karakul apparaît enfin d’un trait turquoise surmonté de la capuche neigeuse du Muztagh-Ata. 

C’est dans une des yourtes kirghizes installées sur le bord du lac que nous allons passer la nuit. Nos hôtes nous font goûter au chaï (thé au lait de yack salé). C’est assez plaisant, le lait de yack a un goût de cardamome mais le sel surprend.

Réchauffés par le thé nous partons pour faire le tour du lac dont les eaux sont incroyablement bleues avec des pics enneigés en toile de fond. On traverse une vaste prairie sous le regard prudent des yacks et des chameaux de Bactriane. Il faut franchir des ruisseaux qui serpentent dans la plaine avant d’arriver à un village kirghize. Un homme ramasse les excréments d’animaux qui serviront à préparer les galettes de combustible pour les poêles qui chauffent maisons et yourtes. Les habitants ont le teint fortement hâlé. En fait les enfants ont souvent les joues rougies, comme brûlées par l’ardeur du soleil. Un vent terrible rend la promenade glaciale. 

Le soir, la famille Kirghize, qui nous accueille, a préparé un excellent dîner à base de riz et de légumes qui rappellent le couscous. Notre yourte sert de salle à manger et de salon de thé, plusieurs voisins y passent pour boire du thé qu’ils avalent, en l’aspirant bruyamment pour le refroidir, et l’accompagnent d’un morceau de pain. Les hommes kirghizes portent des chapeaux de laine blanche avec des arêtes noires en “S” et des motifs floraux brodés sur les côtés.


près du lac Karakul

Karakul et Tashkorgan  - 23 Septembre 2008


Il a un peu neigé cette nuit, une fine pellicule de flocons glacés a recouvert tous les environs du lac et des montagnes qui l’entourent. Une frange de glace s’est formée sur la rive du lac. Le soleil est encore dissimulé par les nuages. La lumière va du bleu au gris en dégradé pastel avec des pointes d’orangé quand les nuages sont moins épais. Au fur et à mesure que le soleil monte dans le ciel une partie plus importante des montagnes se pare d’or.

Le petit déjeuner est composé de pain et de thé au lait de yack. Nous avons l’intention de nous rendre au pied des glaciers de Kunlun qui ne semblent pas être très éloignés du fait de l’air particulièrement pur. Nos amis nous disent une heure et demie à cheval ou en moto. Pourtant ils ont l’air si proches. Nous partons à pieds avec le guide qui jeûne durant la journée. Au fur et mesure que nous progressons de nouvelles montagnes intermédiaires apparaissent sans que les glaciers ne semblent réellement se rapprocher. Nous nous trouvons face à une tranchée creusée par une rivière à fort courant. Il me semble que la balade pourrait s’arrêter là. Puis en longeant la rive nous découvrons un pont providentiel qui mène à un village aux maisons rectangulaires qui visiblement inhabitées. Un cimetière avec ses tombes ogivales veille la plaine qui sépare le Muztagh Ata du Kunlun.

Après trois heures de marche, les glaciers se sont un peu rapprochés, pourtant il reste du chemin à parcourir et nous décidons de faire demi-tour, tant pis ce ne sera pour cette fois.

À notre retour, la yourte est en pleine effervescence avec les femmes du hameau occupées à préparer des hocaans, des dumplings qu’elles font frire pour les passer ensuite à la vapeur. Ce soir, la famille reçoit pour l’iftar, le repas de rupture du jeûne pendant Ramadan. 

Nous partons en voiture pour Tashkorgan, à 100km de là, sur une belle route comme les Chinois savent les faire, propices au transport de marchandises.


la forteresse de Tashkorgan dans la tourmente


On longe, d’abord pendant près de vingt kilomètres, le Muztagh Ata dont on fait un demi tour puis la route s’étire dans la vallée jusqu’à l’approche de la vallée de Tashkorgan, au cœur de la région autonome Tadjik. Les femmes portent des chapeaux cylindriques souvent recouverts d’un voile. Au moment où nous entrons dans la ville, Tashkorgan est en proie à une atmosphère d’apocalypse avec un ciel noir qui domine les montagnes hautes et aigües sur la droite et des nuées et des nuages de poussière qui balayent les prairies sur la gauche de la ville. C’est un miracle que nous ne nous fassions pas arroser en visitant le fort en pisé qui paraît fatigué par le temps et la pluie. Les prairies forment une grande étendue d’herbe ponctuée de quelques arbres, mais surtout veinée de nombreuses sources et de petits cours d’eau. On y pratique l’élevage de moutons, d’ânes, de chevaux et de vaches.

La ville s’organise en rues perpendiculaires plantées d’arbres pour les grandes avenues. Le marché est situé au Nord de la ville, sur l’avenue principale ornée de statues d’aigles qui sont les oiseaux emblématiques du lieu. Ici la danse des aigles est célèbre. La population est essentiellement Tadjik mais il y a aussi des Hans commerçants et des ouvriers qui travaillent sur les chantiers d’infrastructures. Il n’y a que peu d’Ouïghours.

Près du marché on trouve les marchands de bois et de charbon. Les ouvriers et les enfants, qui jouent à proximité, ont le visage recouvert de suie. Etonnamment, seul un chien beige semble intact, au milieu de cet environnement noirci. Il y a aussi une place avec une dizaine de billards en extérieur, protégés par des bâches maintenues par des pierres rondes pour contrer le vent fort.

De retour à la nuit tombée au lac Karakul, nous nous réchauffons autour du poêle dont le tuyau d’échappement est chauffé au rouge. La réception a lieu dans la yourte voisine. Une jeune femme nous sert le dîner, elle inspire visiblement des sentiments à notre guide. Le chauffeur facilite l’entremise en le présentant au père de la jeune fille qui fait alors la vaisselle d’une façon distraite. Pendant un moment, elle reste sans bouger, un bol à la main qui s’égoutte sur le sol, absorbée par ce qu’elle vient d’entendre. On n’aura malheureusement pas la traduction.


Lac Karakul au petit matin


Un Glacier du Muztagh Ata - 24 septembre 2008


Après notre tentative avortée d’approche de glacier hier, nous partons ce matin vers l’un des glaciers sur la face Nord du Muztagh-Ata dont le nom ouïghour signifie “père de la glace” et qui culmine à 7600 mètres d’altitude. Notre hôte à chapeau de feutre blanc, brodé, rehaussé de lunette de soleil brun clair, se fait une joie de nous y amener en moto avec un autre jeune de la famille. Deux motos chinoises Haobon et Hao… On longe le bord du lac, qui tel un miroir fidèle reflète le bleu profond du ciel et les montagnes. Les animaux sont à l’œuvre dans les pâturages. Un yack, nous regarde surpris, d’un œil noir et brillant, alors que nous passons à trois mètres de lui.

A la sortie du village Kirghize nous nous engouffrons dans une longue vallée aux contours arrondis et veloutés par l’herbe maigre. Ici et là, on aperçoit un petit groupe de yaks, un chameau ou un troupeau de moutons. Nous faisons plusieurs pauses car les motos chauffent. Puis arrivés au dernier village d’altitude, nous devons poursuivre à pieds. Le vent est fort et toujours aussi glacial malgré le soleil. Les maisons sont des blocs rectangulaires en pierres de taille moyenne qui sont scellées avec de la terre. Les ouvertures sont toute petites.

Nous suivons un ruisseau qui prend sa source du glacier. Encore une fois les distances sont trompeuses, il nous faut marcher un bon bout de temps avant d’approcher la ligne de neige. Nous n’irons pas jusqu’au pieds du glacier mais nous ne sommes plus très loin. Néanmoins le temps est compté et nous faisons demi-tour après avoir observé à distance sa surface blanche et modelée comme une glace italienne.

Nous buvons un dernier thé au lait de yack dans notre yourte avant de reprendre le chemin de Kashgar. Cette fois le temps est clair et l’on aperçoit à l’entrée de la vallée les couleurs flamboyantes des montagnes de terre, ciselées par l’érosion, dont les couleurs varient du rouge au gris en passant par l’ocre et le marron.

À Kashgar nous faisons la connaissance de Harry, un hollandais qui est venu d’Amsterdam à bicyclette. Il vient juste d’obtenir son autorisation d’aller jusqu’au col de Kunjerab. On lui a dit que la dernière partie du trajet, entre Tashkorgan et Kunjerab devait obligatoirement être effectuée en bus pour des raisons de sécurité, afin de pouvoir passer au Pakistan. Son périple a pour but de mettre de la distance entre lui et une rupture amoureuse douloureuse.

Nous dînons au restaurant chinois du coin. Nous avons commandé de la couenne de porc et des petits légumes; c’est délicieux. La serveuse est remarquable. Elle s’occupe de sa fille qui pleure d’un bras et sert le thé ou prend les commandes de l’autre. La fillette en question a un pantalon percé comme tous les enfants en bas âge, pour qu’il puisse faire leurs besoins accroupis sans avoir à se déculotter.


Yarkand, portail de mosquée

Kashgar- Hotan - 25 Septembre 2008 


Le désert du Taklamakan est bordé au Sud d’une grande bande dédiée à l’agriculture de façon quasi ininterrompue  jusqu’à Karghilik et puis Hotan, grâce à l’eau des rivières qui prennent leur source dans le massif du Kunlun. On y cultive du coton, du maïs, du riz, des fruits, des légumes et puis il y a du bétail. Les peupliers dans les villages fournissent l’ombre nécessaire à la survie l’été quand le soleil est impitoyable. Ce sont des îlots de vie en compétition permanente avec la sécheresse du désert où il ne pleut pour ainsi dire jamais. Les plantations sont le meilleur moyen d’enrayer l’avancée du désert connu pour le déplacement de ses dunes. Les explorateurs du début du vingtième siècle relatent que des villes pouvaient disparaître en une nuit lors d’une tempête de sable. De nos jours, les villes, qui étaient jadis construites en pisé et de faible hauteur, se sont commuées en géants anonymes suivant le modèle de développement des villes chinoises, avec de larges avenues plantées d’arbres et bordées d’immeubles et de tours qui en imposent. Il y a aussi un parc pour prendre l’air et puis une profusion de lumières pour éclairer la nuit.

Le gouvernement chinois encourage la modernisation des villes et en même temps la disparition de l’habitat local au cœur des villes, en proposant de façon univoque de troquer une maison pour un appartement moderne qui sera financé à moitié par le prix de rachat de la maison ancienne et à moitié par une cotisation mensuelle modérée prise sur le salaire (si j’ai bien compris). Je ne sais pas non plus si les gens ont la possibilité de refuser facilement de quitter leur vieille habitation. Cependant il faut bien se rendre à l’évidence que les vieilles villes sont souvent en décrépitude, faute d’argent pour les entretenir. Ainsi donc toutes les villes que nous traversons, Yinsigar, Yarkand, Karghilik, Hotan et plus tard Mingeng, sont happées par ce phénomène de transformation en ville moderne et insipide. Les monuments principaux, en général religieux, sont revisités ou entourés d’autres constructions pour diluer leur influence sur la vie quotidienne. 

A Yarkand, la mosquée a vu sa place de rassemblement ornée d’un joli bassin circulaire avec des petits arrondis dans le style de la Cité Interdite. Les maisons anciennes sont organisées autour d’une cour, les bâtiments d’habitation étant le long du mur qui entoure la propriété. Il y a souvent un auvent pour s’abriter de la chaleur. Des arbres sont plantés dans la cour et les toits sont utilisés pour dormir en été. Des premiers étages sont parfois ajoutés avec des balcons ou des véranda pour profiter de la brise nocturne. Les rues du centre ville ancien sont encore en terre battue. 

Au détour d’une rue, un tombeau occupe un grand espace entouré d’arbres. Des dizaines de drapeaux blancs sont arrimés en bouquets à la structure. Ce sont des prières de gens malades à un personnage vertueux qui est enterré là. Notre guide nous explique que ce genre de vénération de « saints » est en théorie interdit par l’Islam, mais il est toléré dans cette région musulmane du Sud du Taklamakan.

À Karghilik, célèbre pour sa mosquée dorée dont la façade s’élève en mur face à une grande place, deux kiosques assez laids ont été bâtis pour couper la perspective. L’intérieur est sommaire, la cour est plantée d’arbres avec une partie couverte supportée par des colonnes de bois peint, dans le même style que plafond, en bois lui aussi. La fin du Ramadan est proche. Chaque soir la ville entre en effervescence avant le coucher du soleil. Les étals de nourriture sur la place et dans les rues s’animent. Qui vend du pain fraîchement cuit, qui des yaourts, qui des fruits, qui de la viande (kebabs, poulet ou mouton rôti). Chacun se prépare avec impatience pour l’iftar tant attendu, après une journée de jeûne. Pour nous qui ne jeûnons pas, on peut tout de même acheter pour le déjeuner du pain, des beignets fourrés à la viande de mouton ou du raisin, des pêches et des figues jaunes. Il y a aussi un restaurant chinois qui sert en intérieur.

Nous arrivons à Hotan à la tombée de la nuit. Il nous faut rouler plusieurs kilomètres avant de parvenir à trouver notre hôtel baptisé Mushitage, ce qui signifie Muztagh Ata en mandarin. Très confortable pour les 220 yuans que coûte la chambre.


perché sur un chameau de Bactriane

Chameaux dans le désert. Le 26 Septembre 2008 


Nous  avons prévu de faire un trek à dos de chameau de deux jours, dans les dunes voisines. C’est aujourd’hui vendredi et en plus Ramadan. Nous attendons patiemment le retour d’un groupe d’Américains bien-en-chairs qui arrivent fourbus après deux heures de promenade. Le guide nous explique qu’aujourd’hui c’est vendredi et que les hommes souhaitent aller à la mosquée la plus proche pour prier et que nous partirons ensuite pour deux ou trois heures afin d’établir le campement pour la nuit. En attendant la prière on nous propose des ronds dans le sable pour patienter. Sylvie indique que ce n’est pas ce dont nous avions convenu. En conséquence il faudra choisir entre l’argent et la ferveur: soit nous partons tout de suite pour cinq heures de balade, soit nous partons après la prière et nous ne paierons qu’une demi-journée. Après moultes discussions et haussements de ton un des chameliers part en gesticulant sur son chameau pour le faire trotter. Il donne l’impression d’un pantin ridicule et désarticulé. Le deuxième chamelier est plus pragmatique. Nous apprenons que nous allons partir incessamment avec pour son fils guide, prénommé Abu Bakr. Victoire de l’argent. Nous apercevons en chemin d’autres tombes au milieu des dunes décorées de drapeaux colorés. Deux personnes y prient. 

Nous faisons une pause pour abreuver les chameaux à un puits avec pompe manuelle. L’un des chameaux semble délicat, peut-être n’a-t-il pas réellement soif ? Il renifle l’eau d’un air désintéressé, puis semble réfléchir, c’est un peu comme l’amorçage d’une pompe à eau, enfin il se met à boire par longues gorgées et quand il est désaltéré, relève son encolure en secouant la tête les babines écartées en soufflant à travers ses naseaux comme pour se moucher.

Les dunes se forment au fur et à mesure que nous avançons. A l’heure de la prière de midi. Les chameaux se couchent, les deux guides s’éloignent pour faire leur prière sur le sable. Ils ont fait leur ablutions au puit pendant que les chameaux buvaient. Pendant ce temps nous déjeunons sommairement de pain et de fruits. Nous mastiquons toujours quand la prière se termine. Nous repartons. Peu avant le coucher du soleil, nous nous arrêtons dans un endroit proche de la route d’Aksu. On aurait rêvé, moins bruyant pour une nuit au cœur du désert !

Il nous a fallu trouver du bois pour le feu pour faire griller des kebabs. Nous avons un kilo de mouton que l’on doit répartir sur des brochettes de bois. Les deux garçons se débrouillent bien, c’est la nuit et ils ont bon appétit après cette journée de jeûne. Nous buvons discrètement une bouteille de vin rouge sec, des environs de Turpan, qui nécessite une bonne aération.


Hotan- Chasse au jade. Le 27 Septembre 2008 


Nous avons prévu cinq heures de chameau aujourd’hui. On me laisse manœuvrer ma bête, seul. C’est relativement simple: « cho » pour accélérer et « hoa » pour ralentir ou se coucher. Une bride permet de diriger vers la droite ou vers la gauche. Une brochette de la veille sert de badine pour indiquer de manière plus insistante d’aller vers la gauche ou la droite en touchant la tête laineuse du côté opposé à la direction souhaitée. Pour aller plus vite les coups de talons sont nécessaires ainsi que les coups de badine sur l’arrière train. Mon chameau est fortement intéressé par les arbustes qu’il rencontre et oriente sa marche en fonction d’eux. Je décide donc de nouer la bride au pommeau de la selle pour qu’il ne puisse plus baisser suffisamment la tête. Après trois tentatives, il arrête d’essayer de brouter et semble plus docile. Peut-être en guise de représailles il se couche alors que je voulais simplement qu’il ralentisse. Impossible de le faire repartir. Abu Bakr arrive alors et lui flanque un bon coup de badine sur les fesses. Il va de bon coeur car elle se casse en deux. Cela motive mon chameau à repartir.

Au bout de trois quarts d’heure, nous voyons apparaître notre chauffeur au bord de la route d’Aksu que nous avons longé. Ce n’était pas dans le contrat aussi faisons savoir à notre guide, comme la veille, que s’il en est ainsi, nous ne paierons pas la totalité de la journée. Nous repartons de ce fait pour deux heures!  


filage de la soie près de Hotan


Nous reprenons la route et ne tardons pas à faire une halte pour visiter une fabrique d’atlas, de la soie teinte avec des motifs géométriques colorés, et puis celle des fameux tapis de Hotan. Le magasin de l’usine de tapis est fermé car nous arrivons à l’heure de la pause de midi. Des tapis sont étendus au soleil dans la cour sur lesquels des employées viennent faire la sieste.

Notre voiture à une fuite de radiateur, il faut la faire réparer à notre retour à Hotan. Pendant ce temps, nous déjeunons d’une soupe de nouilles dans un restaurant chinois du centre ville. Une grande table est occupée par des militaires. N’ayant toujours pas de nouvelles de la voiture, nous allons à pieds jusqu’à la rivière de Hotan, célèbre pour le jade qu’elle charrierait depuis la montagne où elle prend sa source. Des gens arpentent le lit de galets, les yeux rivés sur le sol, dans l’espoir d’y découvrir la pierre qui les rendra riches. D’autres plus sérieux creusent le lit de la rivière à la pelle pour y trouver ce que les eaux de la fonte des neiges auraient pu y déposer. Des vendeurs de pierres passent voir les promeneurs pour les tenter avec des pierres achetées au marché de jade installé sur la berge orientale de la rivière. Une foule d’hommes s’y presse. Les uns occupés à montrer, d’autres à observer et discuter âprement le prix de pierres. La fièvre du jade est palpable, l’enthousiasme pour les paris et les jeux. Chacun tente d’être plus malin que son voisin et de réaliser de bonnes affaires.


chasse au jade, rivière de Hotan

Certains stands complètent leur offre de pierres par des antiquités, sans doute des répliques. Les pierres sont souvent présentées dans l’eau pour amplifier leur couleur et leur contraste ainsi que pour dissimuler les rayures éventuelles. D’autres sont vaporisées pour leur donner une apparence humide. 

En fin d’après midi le chauffeur nous rejoint avec la voiture réparée. Nous allons dîner au marché nocturne près de la grande place de Hotan qui est dominée par la statue de Mao qui serre la main du père moderne du Turkestan, en le regardant de haut. Le père du Turkestan serait allé à Pékin, à dos d’âne, pour rencontrer Mao afin de discuter le sort du Xinjiang, en particulier pour négocier un statut de République Autonome. Au pied de la statue a lieu le Festival des Cultures des Minorités sur une scène rehaussée d’une bannière géante qui annonce l’évènement en rappelant l’objectif de conservation du patrimoine des minorités et le souci de développement harmonieux selon les principes de Pékin. Des groupes folkloriques du Xinjiang viennent s’y produire pour le plaisir des invités assis sur des chaises alors que tout les autres sont priés de rester debout en dehors du périmètre de sécurité défini par une banderole en plastique inscrite des mots « police, ne pas franchir » et gardé par quelques policiers. Les traditions des minorités sont un sujet exotique à fort potentiel commercial et politique. 

Au marché, je me laisse tenter par une soupe aux raviolis frais farcis à la viande de mouton et Sylvie par des brochettes frites de champignons.


Tarim Desert Highway - 28 Septembre 2008


Dimanche, c’est aussi le jour du grand marché de Hotan. Nous y jetons un œil, avant de partir pour Niya afin d’emprunter l’autoroute du désert de Tarim qui traverse le Taklamakan du Nord au Sud. C’est un marché tout en longueur. Une rue est dédiée à l’alimentation, perpendiculaire à une pour tous les autres objets (motos, vélos, poêles, vêtements, épices, médicaments et à l’intersection des deux rues, les inévitables pierres qui déchaînent toujours un enthousiasme indéfectible.


Etals de jade, marché de Hotan

Le marché aux bestiaux est encore assez vide à cette heure matinale, car les gens viennent de loin. La section Chameau est assez fournie. Un chameau vaut environ 6000 à 7000 Yuans (600 ou 700 euros). Une dame discute le prix de deux oies blanches qu’elle tient par le cou, une dans chaque main.

Dès que l’on quitte Hotan, le désert se présente à perte de vue. Seules quelques rivières alimentent les oasis de Keriya, Damiko et de Mingfeng. À chaque fois on a le sentiment de lutte entre la vie et le désert, dans lequel le dernier arbre planté et survivant est une barrière tangible contre le désert.

Nous déjeunons à Damiko dans un restaurant ouïghour ouvert malgré le Ramadan. Quelques clients locaux s’y font servir à l’abri des regards, derrière les franges en plastique de la porte d’entrée. Les pâtes sont faites maison et le mouton aux légumes est bien accommodé. Nos voisins ont des visages patibulaires néanmoins leur goût à profiter de la vie rend leur air de francs voyous presque sympathique. Ils terminent leur repas par plusieurs cigarettes. Un autre client se sentant sans doute plus coupable, vient boire un rapidement verre de thé avant de disparaître dans la rue, derrière les franges en plastiques.

À Minfeng, la fin du jour approche. Nous nous arrêtons pour faire quelques emplettes pour notre dîner pique-nique: kebab, pain, fruits: la combinaison habituelle. 

La rue déborde d’activité en préparation des fêtes de l’Eid qui se profilent dans deux jours. Le soleil assez bas irradie l’artère du marché où déambulent les femmes en robes aussi colorées que leurs foulards et chaussures à talon. Les hommes ont leurs des styles assez variés: ici le casque de chantier et la corbeille en osier semblent avoir leur place dans la gamme des couvre-chefs à l’égal des casquettes Mao et des calottes ouïghoures. 


remparts contre le désert du Taklamakan

A la sortie de la ville une curieuse transition s’opère vers le désert: la rivière ondule à travers une large prairie où quelques arbres peinent à pousser sous le regard gourmand des dunes de sable fin. La prairie finit par disparaître, alors commence « la plus longue route trans-désertique du monde » soit plus de cinq cent kilomètres à travers les sables du Taklamakan et ses dunes qui se déplacent. La route compte environ cent dix points d’eau ravitaillés tous les deux jours et espacés de quatre kilomètres. Nous roulons de nuit pour éviter la chaleur du désert. C’est un peu dommage car on ne profite pas vraiment du paysage et l’on finit par s’endormir. Le chauffeur s’arrête à mi-parcours de la traversée, au centre du désert, dans une grande station service accompagnée de quelques commerces de proximité. Des filles à la silhouette déhanchée apparaissent en ombres chinoises dans l’encadrure de la porte de leurs chambres éclairées par des lumières roses ou bleues selon l’humeur de la tenancière. Elles sont là pour soutenir le moral des camionneurs! J’ai peut-être une pensée faussement originale en pensant à Las Vegas et en imaginant que des machines à sous et des hôtels pour se marier auraient toute leur place en ce lieu au milieu de nulle part. Je suis convaincu que ce kitsch serait en adéquation avec l’appétit des touristes chinois pour le divertissement. Quoi de plus mythique que de se marier au milieu d’un désert dont beaucoup ne sont pas revenus vivants!

Nous campons une dizaine de kilomètres plus loin près d’un des points d’eau qui jalonnent la route. Un couple de chinois, proche de l’âge de la retraite, nous indique un endroit où camper, un peu en retrait de la citerne dont ils ont la charge. Ils sont sans doute contents de voir du monde et nous accompagnent et nous aident même à faire un feu de bois près de notre campement. Ils sont originaires du Henan et vivent ici dans une simple pièce. Ils nous racontent que le ravitaillement en nourriture et en eau passe tous les deux jours. Ils semblent malgré tout heureux de vivre là. 

Le guide nous propose de partir à cinq heures, le lendemain matin. En dépit de ses justifications de contrôle de vitesse, ce qui est vrai, et du nombre de check-points à franchir, nous estimons avec Sylvie qu’un départ au lever du jour suffira pour prendre notre train à 20 heures à Korla, 450 kilomètres plus loin. Et en plus on pourra voir le paysage.

Le ciel est magnifique, clair comme on a peu souvent l’occasion de le voir. Seule ombre au tableau du cosmos, les phares et le bruit des moteurs de camions qui rappellent un peu le bruit de la circulation parisienne au petit matin.


les sables du Taklamakan


Taklamakan – Korla le 29 Septembre 2008 


Le sable du Taklamakan est extrêmement fin. Ses dunes ondulent comme une straciatella romaine et se déplacent sans nul doute avec célérité. Elles ne brillent pas vraiment par leur taille, mais davantage par leur complexité. Nous les admirons au lever du soleil.

La route qui traverse le désert est plantée d’un bout à l’autre, d’arbustes pour empêcher les dunes de traverser la route. Peu à peu nous sentons que le désert touche à sa fin avec l’apparition d’arbustes vivants ou morts au milieu des dunes. Un paysage réellement fascinant où la vie peut basculer vers la mort à tout moment. A la sortie du désert, nous traversons la plaine pétrolifère de Luntaï. Nous arrivons en début d’après-midi à Korla. Le guide et le chauffeur font rapidement leurs adieux car ils veulent rentrer à Kashgar le plus vite possible afin de préparer la fête qui s’annonce imminente si la lune le permet.

Une fois dans le train pour Turpan, il nous faut décider entre passer la nuit sur les banquettes bondées de la classe assise ou bien tenter d’obtenir des couchettes. Nous optons pour la seconde solution et je pars en quête de billet couchette. Le contrôleur m’indique la voiture 12, quand je mime le fait de dormir.

Voiture 12, un attroupement signale effectivement que des tractations sont en cours. Les gens les mieux placés au centre de la foule tiennent leur billet de train et des billets de banque dans la même main. Ne parlant pas suffisamment chinois pour m’enquérir de la procédure à suivre, Je décide d’observer et de pratiquer la technique du mimétisme. Les places doivent être comptées, car la préposée aux changements de billets n’a pas l’air de s’activer. Puis survient l’heure de la pause du personnel durant laquelle rien ne se passe. La préposée part se détendre et manger un morceau dans la cabine prévue à cet effet. Plus tard, une autre préposée arrive dans la loge à billets avec de nouveaux registres. L’espoir renaît. Un classeur circule pour enregistrer les demandes. J’ai un atout: un stylo dans la poche de ma chemise qui me permet d’entrer en contact avec mes voisins qui ont besoin du stylo pour s’inscrire dans le classeur et je négocie ainsi qu’ils m’inscrivent sur la liste en imitant la position du dormeur. Nous voici inscrits et rassurés. Pourtant rien ne se passe dans l’heure qui suit. Il semble qu’il faille avoir dépassé une certaine gare pour pouvoir allouer les places. Entre temps la nouvelle a circulé que je suis français et je garde un contact oculaire avec ma bienfaitrice qui a demandé le stylo. Une autre voisine, celle de devant, se concentre en disant « Please, wait a moment ». Elle est au courant de ma requête de deux tickets-couchette. Tout roule! Trente minutes plus tard la situation évolue. La voisine de devant me demande mes tickets et puis l’argent pour les couchettes, je la remercie vivement. Xie Xie Ni!


l'extrémité Nord du désert, les arbres apparaissent



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