Route de la Soie: Turpan - Lanzhou

caravane de la Dune Chantante, Dunhuang, Gansu


Oasis, grottes bouddhiques, des pistes devenues routes, axes de communication et transport de marchandises, tels sont les vestiges de la Route de Soie que l'on peut trouver de nos jours. Cela donne l'impression d'un fil d'Ariane dans l'immensité des plaines désertiques bordées de chaines montagneuses qui captent l'eau nécessaire à la survie des hommes et des animaux qui sont inéluctablement remplacés par des moteurs, sauf lorsqu'il s'agit de tourisme.

Turpan - 30 Septembre 2008 

La ville de Turpan, au Nord du désert du Taklamakan, n’a pas échappé au récent processus de modernisation à la chinoise. Grandes avenues bordées d’arbres et d’immeubles à étages, à ceci près que la vigne y est plus présente.  Une rue complète a été convertie en une tonnelle géante. Il fait 30°C dans la journée, sans doute plus par endroit. 

Nous allons visiter les grottes bouddhiques de Bezeklik qui sont taillées dans une falaise des gorges Murtuk. Au début du vingtième siècle, deux explorateurs européens, Le Coq, un Protestant Allemand, et Aurel Stein, un Juif naturalisé Anglais à son retour triomphal d’expédition, ont rapporté des morceaux de fresques en Europe. Ceux de Le Coq ont été détruits pendant la seconde guerre mondiale à Berlin. Les fresques restées sur place à Bezeklik n’ont pas non plus été bien menées. Des vandales, sans doute par conviction religieuse, ont fait disparaître les yeux, les nez et les bouches des personnages, d’autres auraient utilisé les pigments comme engrais. Quoiqu’il en soit le site est poignant grâce à son emplacement en surplomb de la vallée et les restes des peintures qui sont encore assez évocateurs en dépit des emprunts et les destructions. Le site est au cœur des « montagnes flamboyantes » aux couleurs soutenues et aux formes complexes façonnées par l’érosion.

La chaleur et l’air sec du climat de la région, où la vigne prospère, ont tout naturellement permis de développer la production de raisins secs. L’endroit regorge de séchoirs à raisin bâtis en brique. Nous allons visiter le village de Tuyoq, un oasis charmant. Il est situé dans une vallée verdoyante avec un torrent qui permet d’irriguer les vignes. Les maisons sont majoritairement construites en pisé avec des ossatures en bois. Beaucoup sont en piteux état. Notre guide nous invite dans une des maisons à l’entrée du village. Une grande cour arborée pour la vie l’été avec une tonnelle de vigne pour protéger des rayons du soleil. On nous sert une collation, du thé à la rose, du riz aux fruits secs, des raisins secs et des lacets de pâte frite qui sont présentés en couronne. Le principe est que l’on donne ce que l’on veut pour participer à la collation. Nous jetons un coup d’œil à l’intérieur de la maison, avec la pièce d’été au Nord dotée de murs épais et de fenêtres à rideaux et la pièce d’hiver dont la plus grande partie est surélevée et sous laquelle circule une tuyauterie raccordée à un poêle à charbon, comme dans les yourtes, qui permet de chauffer l’estrade en hiver comme un chauffage central.

Les autres maisons du village sont bâties sur le même principe. Les plus éloignées du torrent sont les plus abîmées et sont construites en pisé, alors que les plus belles sont en briques. La mosquée a des allures de fête avec sa façade aux couleurs devenues pastel avec le temps et ses quatre minarets étoilés de morceaux de miroir.


tombeau, Tuyok

Des chameaux en fibres de verre ont été installés le long du chemin qui mène à des caves bouddhiques et qui est momentanément fermé pour raison de sécurité. Nous quittons ce village musée en voie de disparition. Un jour peut-être, les chameaux en fibre de verre et les commerçants remplaceront les habitants d’origines qui n’auront plus envie de vivre du tourisme.

Le même scénario s’est produit au minaret Emin, vieux de deux cent ans, à la forme ogivale caractéristique de l’Asie Centrale, construit tout en briques arrangées de façon à produire des motifs floraux ou géométriques. Le lieu est envahi de cohortes de « marchands du temple » qui vendent de superbes reproductions pour des antiquités. Un palais « royal » vient juste d’être construit à côté pour fournir une attraction supplémentaire aux visiteurs et diluer ainsi l’importance historique de son voisin.

La journée s’achève par la visite des ruines de la ville millénaire de Jioahe installée sur une île, qui consiste en un plateau de terre surélevé au milieu de la rivière, assurant ainsi une protection naturelle. Le plateau, de près de deux kilomètres de long et d’un demi de large s’étire en amande à cinquante mètres au-dessus du niveau de la rivière. Il s'agit des ruines d'une ville de garnison construite tout en pisé. Aujourd’hui on aperçoit les restes de la ville, amas plus ou moins évocateurs de murs en terre, qui a été reconstruite plusieurs fois au cours de l’histoire. L’étendue des bâtiments sur la quasi-totalité du plateau offre un panorama vraiment impressionnant. 

Nous dînons dans une  « brasserie » locale , une Hanzade au décor fourni et kitsch, mais pas désagréable.


Turpan – Liuyan  - 1er Octobre 2008 


Nous profitons du bus qui doit nous conduire à la gare de Liuyan, éloignée de 58 kilomètres, pour visiter par hasard les vignes entre Turpan et Liuyan. La route normale est en travaux et celle de contournement semble aussi bloquée. Notre chauffeur tente alors de trouver un itinéraire bis à travers les nombreuses vignes de la région.

La gare de Liuyan est imposante comme toute gare chinoise qui se respecte, cependant la barrière entre la salle d’attente et l’accès aux quais n’est pas cadenassée. Notre train arrive un peu en avance. Il est presque vide quand nous montons dedans. On s’installe confortablement sur la couchette inférieure d’un compartiment et nous avons bientôt la visite d’un membre du personnel qui parle anglais et semble bien décidé à faire un brin de causette. Il s’assoit sur la banquette opposée et nous commençons à parler de choses et d’autres. Au fur et à mesure de la conversation ses collègues le rejoignent et s’installent à côté de lui sur la couchette opposée et ainsi que sur les strapontins du couloir. Le train étant vide, autant se divertir en travaillant. On parle de TGV et d’ICE. Notre interlocuteur a maintenant remonté les pattes de son pantalon de service jusqu’au genou pour être plus à l’aise jambes écartées. L’heure de repos du personnel sonne et met fin à l’exercice d’anglais.


Liuyan - DunHuang – les grottes de Mogao - 2 octobre 2008


Nous avons passé la nuit à côté de la gare de Liuyan et sommes maintenant experts en sifflets de trains chinois. Toute la nuit durant, chaque train s’est annoncé poliment en traversant la gare. Au matin nous nous rendons à l’oasis de Dunhuang par une route droite et monotone à travers une grande plaine pierreuse et désertique.

 

employés de la Dune Chantante de Dunhuang

L’oasis de Dunhuang apparaît avec ses peupliers qui poussent en abondance et ses champs de coton en pleine récolte. Des tracteurs équipés de remorques spécialement conçues monopolisent les routes pour aller livrer leur chargement à la coopérative. Les remorques sont grillagées afin de retenir le coton et sur le dessus, des sacs sont empilés, pour éviter que les houppes de coton ne s’envolent. La ville est aujourd’hui une étape touristique incontournable de la province de Gansu du fait de la présence d’une grande dune chantante et des grottes bouddhiques de Mogao. Dunhuang était la dernière étape de la Route de Soie en allant vers l’Ouest, avant la traversée du Taklamakan vers le Karakorum. 

A Mogao, près de cinq cents grottes ont été creusées dans la falaise et décorées de fresques et de statues. Les caravaniers venaient y chercher la bonne fortune avant de poursuivre leur voyages vers l’Ouest ou vers l’Est. Les grottes sont un des plus précieux exemples de culture bouddhique ancienne. Les premières sont apparues au début du premier millénaire de notre ère. Une dizaine sont ouvertes à la visite, notamment celles des bouddhas géants creusés dans le roc (deux assis et un allongé). Elles ne sont pas éclairées, seules les lampes de poches des guides et de quelques visiteurs prévoyants éclairent les fresques de façon subliminale. J’en ai gardé une impression évanescente, celle d’un rêve en clair-obscur. Notre guide qui parle anglais, avec un mélange d’accent américain et d’ennui de Gentleman anglais, nous éclaire sur certaines caractéristiques essentielles des peintures. Il nous explique les différentes influences artistiques visibles de part la diversité d’origine et d’expérience des voyageurs et touristes convertis au Bouddhisme. Plusieurs siècles se chevauchent. Parfois les fresques anciennes étaient simplement grattées pour pouvoir en repeindre de nouvelles, au goût du nouveau commanditaire, dont la famille était généralement représentée sur les bas des murs.

Le gouverneur de la province ainsi que d'autres dignitaires importants étaient eux aussi peints dans le couloir d’entrée. Le reste des fresques représentent des scènes de la vie de Bouddha et d’autres légendes. Plus récemment des figurines en ciment ont été ajoutées dans certaines grottes, avec plus ou moins d’à-propos. L’attrait majeur de ce site tient au fait qu’il n’y a eu aucune destruction au cours des siècles. Seuls quelques « emprunts » ont eu lieu. En particulier au début du vingtième siècle avec la découverte de manuscrits bouddhiques millénaires, regroupés dans l’une des grottes transformée en bibliothèque. Ils ont été apportés d’Inde au dix-neuvième siècle par Xuangzang, un moine chinois, lors d’un pèlerinage aux sources du Bouddhisme. C’est Aurel Stein qui, en dépit de la vigilance de l’Abbé Wang, gardien des grottes de Dunhuang, a réussi avec la complicité de Jiang, l’assistant de l’Abbé, à emporter une partie des manuscrits sous le prétexte de mieux les étudier à Londres. D’autres explorateurs suivront qui réussiront eux aussi, comme Pelliot, à emporter leur part de butin. A cette époque précédent la Première Guerre Mondiale, l’archéologie était en plein essor en Asie Centrale. De nombreuses expéditions anglaises, allemandes, françaises et russes ont été lancées dans un esprit de compétition pour découvrir les trésors disparus ou enfouis le long de la Route de la Soie. Les explorateurs tentaient de ramener pour une étude plus approfondie tout ce qui était transportable (fresques, manuscrits, objets, statues, etc …), au grand dam du gouvernement chinois d’aujourd’hui mais qui alors n’était pas en mesure alors de protéger ses trésors des temps anciens oubliés de tous. Certaines pièces ont disparu à Berlin, pendant la Seconde Guerre Mondiale relativisant ainsi le pouvoir de protection des puissances occidentales.

Le tourisme est le nouvel or de cet oasis de la Route de la Soie mais notre guide ne se fait guère d’illusion sur l’intérêt pour la culture ou l’histoire de la plupart des visiteurs. Ils viennent ici, pour se prendre ou se faire prendre en photo et parce qu’il est à la mode d’y être allé. 

Le nombre de touristes chinois qui affluent à Dunhuang ne cesse d’augmenter du fait de l’enrichissement de la classe moyenne. Une nouvelle gare est en cours de construction à quelques kilomètres des grottes, c’est un signe qui ne trompe pas. Désormais les Chinois qui en ont les moyens s’adonnent à la découverte ludique de leur pays.


les sur-bottes de la Dune Chantante

Dunhuang – Jiayuguan - 3 octobre 2008


On ne peut quitter Dunhuang sans avoir rendu visite à la Dune Chantante, une immense dune de sable fin et clair qui s’élève au dessus de la plaine. C’est un site exceptionnel en matière de tourisme avec la possibilité de louer des sur-bottes en tissu orange pour ne pas abîmer ses chaussures dans le sable. Cette pratique est adoptée par 90% des touristes chinois, en particulier les hommes munis de chapeau de cow-boy, les femmes à la tenue soignée et 100% des groupes. Les sur-bottes d'un orange quasi-fluorescent confèrent au site un je ne sais quoi de surréaliste, un parfum cosmique aux relents de bloc opératoire stérilisé, un ambiance post-nucléaire. Leur utilisation en masse est une manifestation de kitsch communautaire et une illustration de l’homme qui s’approprie tous les espaces pour son bon plaisir.

L’aventure commence dès la barrière d’entrée avec plusieurs activités à la carte: promenade à dos de chameau, photo devant la dune, luge sur le sable de la dune. Si les chameaux ont été supplantés par les tracteurs à la campagne, ils pourraient bien avoir une seconde vie avec le tourisme. Plusieurs centaines de chameaux attendent à l’ouverture du site de la Dune afin d’emmener les touristes à l’assaut de cette montagne de sable dans une caravane sans fin. Au sommet de la Dune, pendant que les chameaux se reposent de l’ascension on peut s’essayer à la glisse sur un flanc de dune très pentu. Les luges sont remontées à pieds sur le dos ou la tête de porteurs qui semblent résignés dans leur rôle de remontée mécanique de la dune. La vue de la caravane géante sur la dune est vraiment l’élément le plus mémorable de la visite, allégorie des caravanes disparues de la Route de la Soie. Pour satisfaire les amateurs de selfie et de coucher de soleil, un temple avec un étang artificiel en forme de croissant de lune a été construit pour ajouter un autre rendez-vous incontournable. Un larme de crocodile à l’oeil nous manquons cet épisode et quittons Dunhuang en longeant les monts Qilian pour rejoindre Jiayuguan par une route plate et rectiligne. De ces montagnes on ne verra pas grand-chose, car elles sont dissimulées derrière une immense masse nuageuse gris foncé annonciatrice d’orage. Nous atteignons Jiayuguan juste avant le début de la pluie. Notre hôtel est à côté de la gare routière. Notre chambre est au dernier étage dont le couloir est décoré par des tableaux alternant paysages campagnards et nymphes à poitrines découvertes. Ce n’est peut-être pas sans lien avec les coups de téléphone que l’on reçoit au milieu de la nuit!

Nous dînons, au coin de la rue, dans un restaurant chinois qui propose poisson, tortue et crustacés en plus des plats habituels. L’ambiance est survoltée en cette période de vacances avec les enfants qui courent dans tous les sens et forçent les serveuses à slalomer.

la forteresse de Jiayuguan

Jiayuguan – Grande Muraille et forteresse - 4 octobre 2008


Jiayuguan était un important élément de défense de l’Ouest de l’empire chinois avec une forteresse qui était le point de passage obligé pour sortir ou entrer dans l’empire. Aujourd’hui il subsiste deux portions reconstruites de la Grande Muraille (en brique de terre cuite essentiellement) qui sont moins impressionnantes que celle de Simatai au Nord–Est de Pékin. Entre les deux tronçons de muraille, un temple taoïste avec une pagode égaye le paysage. Il est gardé par une femme noire.

La forteresse a des murs d’enceinte en pisé hauts de plus de 20 mètres. Elle compte trois tours à l’architecture impériale avec trois étages de colonnades et des toits à bordures légèrement recourbées vers le ciel. À l’intérieur de l’enceinte extérieur, une autre enceinte protége le campement des troupes et les quartiers du général et de sa famille. Pour autant qu’elle soit impressionnante, cette forteresse ne semble pas imprenable.

Au musée de la Grande Muraille, on nous explique que celle-ci s’étire sur plus de vingt-cinq mille kilomètres et que sa construction s’est étalée sur plus de 2000 ans. Il fallait sans cesse de nouvelles troupes pour la défendre et l’on a fait appel pour cela à l’immigration de paysans vers ces zones frontalières pour assurer la subsistance des troupes. Il est résulte un mélange de population ancien.


Jiayuguan – Jintieshan - 5 octobre 2008


le Jintieshan Express

Nous partons pour les mines de fer de Jintieshan. Il s’agit d’un départ volontaire et non forcé! 

Tout commence à 8 heures du matin. Le soleil se lève sur la petite gare de Luhua, en périphérie de Jiayuguan. La salle d’attente vient d’ouvrir. il s’agit d’une salle vitrée dont les murs couleur vert d’eau sont garnis de bancs. Il y a deux autres meubles: une table de ping-pong, luisante et sans filet, et une machine à rayons X pour scanner les bagages. Les premiers arrivants sont coiffés de calottes blanches, ce sont des Musulmans. Leurs bagages, des sacs en toile de riz pleins à craquer, des valises et d’autres types de sacs, sont entassés devant la machine à scanner. Peu à peu, la gare se remplit, pourtant les deux minuscules ouvertures du guichet restent résolument closes comme deux trous de souris qui auraient été condamnés de l’intérieur. Soudain le signal est donné par la machine à scanner, qui se met en route toute seule. Tout le monde se précipite alors pour y passer ses bagages, même si apparemment personne ne contrôle ce que la machine peut bien scanner. D’ordinaire on s’attendrait à ce qu’un préposé visionne le contenu des bagages sur un écran. Une fois le contrôle effectué, on se dirige vers la porte de sortie pour y positionner ses bagages. Les gens continuent d’arriver et pourtant le contrôle des bagages semble terminé. 

Puis nouvelle effervescence, les trous de souris sont ouverts, on peut aller acheter ses billets de train. 4,5 RMB pour un trajet de 74 kilomètres (130 kilomètres par la route). Voilà qui est bon marché! Il faut dire que la clientèle est essentiellement locale, vu que le train mène à la mine et ne dessert au passage que quelques gares fantômes pour le personnel de la ligne ou celui qui travaille sur le chantier d’une route.

Une fois les billets achetés, nous nous dirigeons vers le quai pour attendre le train qui n’est pas encore en vue. Pendant ce temps, une voiture monte sur le quai, pour y décharger des sacs de légumes (choux et poireaux): madame aura soin d’aller les vendre puisqu’elle reste sur le quai, tandis que monsieur repart avec la voiture. Le quai est maintenant saturé de voyageurs avec de gros bagages. Nos voisins immédiats emportent leurs couvertures. Les habitués ont déposé leurs bagages sur les pierres qui jouxtent la première voie. Il se trouve que le train fait son entrée sur la voie adjacente. Chaque wagon est pris d’assaut, dans l’espoir d’y trouver une place assise. Il faut d’abord grimper avec les bagages à l’échelle du wagon dont le barreau inférieur est à 80 centimètres au dessus du sol. Ça y est, nous sommes à bord assis sur une banquette à deux places. Sur la banquette opposée est assis un garçon d’une vingtaine d’année. Il porte un blouson en poil noir synthétique, qu’il échangera plus tard, pour une veste beige bien froissée portant le témoignage d’une longue vie souillée de tâches. 

L’heure matinale et la fin des vacances nationales incitent la plupart des passagers à somnoler. Nous quittons lentement la gare et nous élançons vers la plaine. On traverse bientôt un mur en pisé qui s’étend jusqu’aux montagnes de Qilian. Il s’agit de la Grande Muraille haute de deux mètres. Puis, nous atteignons les premières montagnes avec un précipice qui semble sans fond, creusé par le torrent que nous suivrons jusqu’à la mine et qui bientôt sera beaucoup moins encaissé. L’automne est déjà là. En ce jour radieux, les arbres aux feuilles dorées par le soleil forment un écrin de prestige au bleu turquoise des eaux du torrent sous le regard distants des sommets enneigés. 

Le train s’arrête au terminus. Tout le monde descend dans cette gare sans salle d’attente. Le quai remplit cette fonction. Il jouxte les réservoirs à minerai qui alimenteront les trains de marchandises qui empruntent la même ligne de chemin de fer. Reste à nous orienter. Deux bus verts et jaunes ont été pris d’assaut et sont rapidement pleins, peu à peu le parking se vide laissant quelques voyageurs sur le carreau, avec leurs bagages. Je demande à un petit groupe où se trouve la ville. La plupart sont nouveaux et ne savent pas répondre à mes questions. Puis ayant ciblé un autre groupe à l’écart, je comprends que la ville est éloignée de 2 « gongli » soit 15 minutes à pieds et qu’il y a bien un hôtel. C’est rassurant. Après quelques errances le long du torrent et du parc joyeusement décoré de kangourous en béton, de kiosques-pagode, de palmiers et de banyans en plastique grandeur nature, nous localisons l’hôtel et la cantine, le restaurant d’entreprise qui avoisine l’hôtel. Notre but pour l’après-midi est la visite du glacier du 1er Juillet qui se situe à une vingtaine de kilomètres de la mine de Jintieshan. 


le torrent de la mine, Jintieshan

La ville minière décrite dans notre guide est plutôt l’incarnation d’un campus dédié à l’hébergement des employés de la mine avec plusieurs cafétérias, un centre China Telecom muni d’un accès internet et la supérette qui regorge d’articles alimentaires et de vie courante. Le rayon des duvets et des chapkas est étoffé ce qui laisse supposer un hiver rude.

Impossible de trouver un taxi, il faut avoir recours au services d’un employé de la mine qui accepte contre rémunération de nous conduire au glacier par l’entremise de l’hôtel. Nous déjeunons à la cantine, à côté de l’hôtel, qui propose cinq sortes de pâtes sur un stand et sur un autre stand, qui est déjà fermé, du riz, des légumes et de la viande. Il est 13h. On déjeune tôt. Nous choisissons donc au hasard deux sortes de pâtes : une milieu de gamme qui aura sans doute un peu de viande et la moins chère pour qu’elle soit sans viande. Notre déduction sur la présence de viande s’avère correcte. On nous sert en prime du bol de nouille un verre de thé noir légèrement sucré, ce qui est assez inhabituel en Chine. Le chef du stand de nouilles nous chaperonne en nous faisant servir à table et en nous resservant de thé. Il faut dire que nous serons des clients assidus puisque nous viendrons pour le dîner et le déjeuner du lendemain manger à nouveau des pâtes (mian)!

L’estomac satisfait, nous sommes disposés à affronter l’ascencion du glacier du 1er juillet. L’employés de la mine nous conduit allègrement dans une Jeep 4x4 comme si les nombreux nids de poule de la route n’existaient pas, exception faite de certains trous tellement gros qu’il doit ralentir. Je plains les amortisseurs de la voiture. Nous suivons le torrent et le paysage change au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude: les montagnes ocre et marron s’habillent d’un voile neigeux qui contraste le relief. Puis nous bifurquons à gauche sur une piste qui mène au point d’accès du glacier le long du lit d’un torrent à sec où broute un large troupeau de moutons, gardé par une femme. Le manque d’oxygène rend l’ascension entre 3800m et 4300m assez laborieuse. Chaque pas vers le haut nous demande un effort. Heureusement il n’y a pas trop de vent et le soleil est encore chaud, ce qui rend le sentier boueux par endroit. Le sentier est peu propice aux chaussures de ville comme s’en rendent compte les rares visiteurs qui en portent. A part ceux en costume de ville, les gens portent de chaudes tenues de montagne. Beaucoup semblent surpris de me voir monter en chemise. L’un d’eux emmitouflé pour affronter l’une des pires tempêtes transporte une caméra de télévision qu’il affirme peser 25kg: un vrai chemin de croix avec l’altitude mais sa motivation d’arriver au point de vue sur le glacier ne faiblit pas. Nous arrivons seuls au bout du sentier et contemplons la blancheur de la couche neigeuse et la glace qui se termine en mottes arrondies. Le glacier est selon la note d’introduction « clean, crystal, brilliantly dazzling, just like a gigantic picture with abundant beauty in it » et la couche de glace mesure entre 70 et 120m d’épaisseur. 

Le chauffeur qui a dû retourner travailler pendant notre promenade revient nous chercher à 18h30 et nous ramène à la mine vers 19h où nous trouvons in-extremis le stand de pâtes encore ouvert avec uniquement une sorte de plat disponible. Nous sommes les derniers clients. Afin d’égayer la soirée, nous nous rendons au centre ville pour quelques achats à la supérette qui se distingue par son rayon d’alcool. La patronne honorée de notre visite envoie son fils qui parle anglais chercher un sac plastique avec deux anses. Nous achetons de la bière: c’est la plus fraîche de tout le voyage et pourtant elle n’est pas réfrigérée. Dans la chambre il est judicieux de ne pas trop se découvrir. Le double-vitrage des fenêtres est avant tout à usage psychologique. Heureusement couettes et couvertures nous garantissent une nuit au chaud.


retour à Jiayuguan - 6 octobre 2008


Le temps est couvert. La mine est beaucoup moins riante que la veille sous le soleil. Nous suivons la route qui longe le torrent jusqu’au bout de la mine. Les ouvriers sont déjà au travail dans les montagnes avoisinantes et nous ne rencontrons que quelques camions chargés de pierres qu’ils vont déposer ailleurs comme remblais.

Le train de passager fait l’aller et retour à Jiayuguan une fois par jour. Il arrive à 11h40 et repart à 13h40. Le train c’est un peu comme le Messie qui apporte à la mine mais qui en délivre aussi.  Quelle délivrance, en effet, après une période de travail ininterrompu de repartir vers la liberté! Une ambiance de soldats partant en permission prévaut au départ du train qui nous ramène à Jiayuguan. Alors que nous nous rendions à pieds à la gare, les deux bus verts et le bus jaune nous ont dépassés à vive allure, aussi chargés que la veille à notre arrivée, apportant à la gare le lot de permissionnaires qui descendirent enthousiastes avant de s’engouffrer dans les wagons du train à quai. La promesse de congés et de revoir des êtres chers ou de pouvoir se livrer à ses occupations favorites se manifestait par un haut degré de fébrilité dans tous les compartiments.


game over, sieste après l'euphorie

A bord, il nous faut un moment pour s’habituer à la fumée qui donne au wagon des airs de tripot. Des groupes de joueurs se sont formés. Ils jouent compulsivement en mangeant des pépites qu’ils crachent sur le sol. Les exclamations ponctuent les multiples sources de musique en compétition. Avec la révolution du numérique, chacun peut écouter et faire écouter sa musique préférée. Le train s’ébranle accompagnant le brouhaha des jeux. Au revoir la mine. À mesure que le train progresse le long du torrent et que nous laissons derrière nous les sommets enneigés, la fièvre retombe peu à peu. Le sommeil s’abat progressivement sur les joueurs repus qui se reposent sereinement au milieu des épluchures de pépites et des mégots de cigarettes. Nous atteignons bientôt la plaine de Jiayuguan. La ville se profile au loin avec ses cheminées qui crachent une épaisse fumée blanche. Le personnel de bord fait le ménage. On balaye pour effacer l’enthousiasme des mangeurs de pépites, ce qui n’est pas une mince affaire. On passe la serpillière en demandant aux passagers de lever les pieds. Le train s’arrête une dernière fois, dans une gare fantôme. Tout le monde semble savoir qu’on peut en profiter pour une pause toilette. Les voyageurs s’alignent dos au train face à la plaine et commencent à uriner en admirant le paysage.

Le train repart et nous retraversons la grande muraille.

À Jiayuguan, le soleil de fin d’après-midi brille et réchauffe les habitants qui ont sortis de petits tabourets pour discuter dans la rue devant le mur de leur maison. Les hommes jouent aux cartes, les femmes échangent les derniers potins.


le Fleuve Jaune, Lanzhou

Lanzhou - 7 octobre 2008


Le fleuve jaune a donné vie à Lanzhou, dans une vallée au milieu d’une mer de montagnes polies par l’érosion. Les champs sont délimités par des petits murets herbeux qui servent de chemin. Le riz et d’autres céréales occupent la majeure partie de la surface cultivée. Il y a aussi des serres construites en terre pour produire des légumes. La ville s’étend le long du fleuve. Elle pousse avec la célérité d’une champignonnière par vagues successives et parallèles de hautes barres d’immeubles qui empiètent inéluctablement sur la surface cultivable et les fermes traditionnelles en briques. 

Les déchets s’accumulent sur les pentes des ravines formées par de petits cours d’eau. À mesure que l’on approche du centre ville, les maisons se resserrent sur les collines formant un labyrinthe de minuscules ruelles de terre avec parfois une tranchée pour les eaux usées en leur milieu. Il a plu et le ciel est encore à la pluie. Une brume obstrue l’horizon laissant les immeubles apparaître comme des fantômes à mesure que l’on s’en approche. Nous entrons en la gare. C’est le terminus de notre train. La foule se presse dans les couloirs. Nous sommes à nouveau dans une grande ville. Hanzhou a trois millions d’habitants. Notre hôtel est situé sur la place de la gare ce qui nous évite de devoir chercher trop longtemps dans la grisaille.

Le hall est accueillant, avec un grand panneau rouge dans lequel une vue traditionnelle de la ville est gravée en jaune. Les chambres sont confortables et chauffées. Du 14ème étage, nous tutoyons les autres immeubles au milieu de la brume. Il fait bon profiter de notre nid douillet. 


Musée de Lanzhou, section Route de la Soie

Nous prenons un taxi pour le musée qui a récemment fait peau neuve. Un étage est dédié aux squelettes de dinosaures qui pullulaient dans la région. Il y a aussi de nombreux fossiles de plantes, de poissons et de reptiles, d’oiseaux et de tortues sans oublier les squelettes de mammifères comme l’éléphant aux défenses géantes. Une autre partie est dédiée aux poteries de Dawidan qui sont présentées selon la thématique de l’évolution des décors au fil des siècles. La région de Lanzhou est habitée de longue date. On y a retrouvé des poteries vieilles de 8000 ans. Une dernière partie du musée est consacrée à la Route de la Soie. 


paix et bonne humeur au Temple du Nuage Blanc, Lanzhou

Nous nous rendons ensuite au Temple du Nuage Blanc après avoir déjeuner dans un restaurant de brochettes, de crêpes et d’une soupe de nouilles. Nos voisins ont siphonné une quantité astronomique de bière, ce qui se perçoit distinctement au volume sonore de leurs exclamations. Ils jouent au jeu du nombre de doigts. Tous les joueurs doivent afficher en même temps un nombre de doigts de leur main. Celui qui a le nombre le plus faible ou le plus élevé, je ne sais plus, doit boire un verre. 

En chemin, nous traversons un marché remarquable par la diversité de ce que l’on peut y trouver de vivant (grenouilles, crapauds, serpents, divers poissons, crabes, et écrevisses, volailles…).

Le temple est en plein activité. Deux bâtiments latéraux sont en cours de rénovation. Des ouvriers s’activent avec talent à la construction des murs en bois ajouré. Près de chaque bâtiment du temple se trouve un moine barbu qui frappe un bol de bronze avec un morceau de bois pour marquer chaque offrande d’encens. L’ambiance est décontractée. Les couleurs vives des temples ornés de sculptures parfois grotesques, l’épaisse fumée blanche de l’encens, la brume qui éloigne artificiellement les hauts immeubles qui entourent le petit temple, les conversations des fidèles qui se retrouvent, tout cela contribue à créer une bulle de paix dans la jungle de la ville. Un morceau de nature apprivoisée et sereine sous le feuillage en dentelle des arbres de la cour. Un capharnaüm tranquille. Le temple est situé de l’autre côté du boulevard qui longe le fleuve. La plage est toute proche. Les gens peuvent venir se promener sur les berges de sable rouge, jouer au volley, boire ou manger sous des tentes. Une télécabine traverse le fleuve pour mener au Parc du Nuage Blanc qui porte bien son nom dans la brume de ce jour. C’est l’occasion d’une jolie promenade au milieu des collines boisées en face du pont de Zhongshan. Les occasions de se divertir ne manquent pas: on peut traverser un ravin suspendu à un câble en métal, faire des galipettes en l’air au bout d’un élastique ou encore boire une bière sur la terrasse panoramique de la Pagode du Nuage Blanc aménagée dans la galerie de bois rouge qui fait le tour du bâtiment. Trois jeunes Chinoises sont toutes excitées à la perspective d’essayer le câble et l’élastique. Elles nous encouragent à en faire de même. Elles assument leurs chaussures à talons, leurs minijupes et leurs sacs en bandoulière. Rien n’entame leur détermination à goûter aux joies de l’élastique. Nous poursuivons notre promenade dans la verdure avec comme toile de fond délavée, la vue sur les immeubles innombrables sur l’autre rive du Fleuve Jaune. Son cours est rapide. Il charrie les alluvions des montagnes du Qinghai et s’apprête à traverser la Chine en de nombreux méandres. La nuit tombe alors que nous traversons le pont Zhongshan. Les immeubles s’égayent d’enseignes lumineuses multicolores. Nous entrons dans le monde commerçant des shopping malls qui n’ont rien à envier à ceux que l’on peut trouver ailleurs dans le monde. Le luxe est désormais partout et certains peuvent visiblement se l’offrir. 


Lanzhou centre, pub et néons

Dans le taxi qui nous ramène à l’hôtel, nous voyons défiler les innombrables façades illuminées, chacune cherchant à surpasser la voisine. Puis nous devons faire demi-tour face à une grande banderole blanche qui barre la rue que nous voulions emprunter: une manifestation. Notre chauffeur refuse de nous faire payer le prix total du compteur du fait de son imprévoyance.


Epilogue - Pékin - 8 octobre 2008


Nous arrivons à Pékin trop tard pour visiter la Cité Interdite. Au pas de charge nous filons acheter des billets pour un spectacle d’acrobatie, en traversant la rue commerçante de Qianmen Daxie, ou plutôt future rue commerçante vu qu’elle vient d’être entièrement rénovée et que tous les locaux sont nus et vides. Pourtant la foule s’y presse déjà et se photographie. Les allées latérales sont fermées, par des panneaux en bois peints. Ce sera sans doute bientôt une des rues les plus chics de la capitale. Nous continuons au pas de course vers le Temple du Ciel (Tian Tan) pour tâcher d’arriver avant la fermeture. Finalement le temple ferme plus tard que prévu. Il est majestueux, circulaire, vibrant de dragons et de phénix dorés, de croix bouddhiques à l’extrémité des poutres rouges vif soutenant les toits de tuiles bleues vernissées. 


spectacle d'acrobatie, Pékin

Au spectacle d’acrobatie, un groupe de jeunes gens, probablement issus d’une école de mode occupe le premier rang de la salle. C’est une collection d’attitudes, de paillettes, de crêtes de cheveux, de cheveux laqués, de robes loufoques, de fausses perruques teintes en blond. Les acrobates sont au rendez-vous, souples, agiles, avec des lumières superbes même si la musique n’est pas toujours adaptées aux numéros des artistes. L’ensemble est néanmoins bluffant: les assiettes sur tiges, les contorsionnistes, les jongleurs de chapeaux, l’équilibriste sur planche et cylindre, les cyclistes jonglant avec des bols, les amoureux suspendus aux rubans rouges, les grimpeurs de poutres lisses, les joueuses de yoyo.

Qianmen Daxie est toujours aussi fréquentée le soir, les promeneurs admirent les éclairages, à défaut des vitrines toujours vides. Les lumières de Qianmen s’éteignent à 21h30, l’heure de rentrer dormir.

Pékin a fait réellement peau neuve pour les Jeux Olympiques avec l’ouverture de plusieurs lignes de métro et du train qui relie l’aéroport en vingt minutes. Les rues sont soigneusement propres et fleuries. Les murs peints avec des slogans à la gloire de la Chine et des Jeux Olympiques de Pékin « impossible is nothing » tel est le message sur fond de nid d’hirondelle qui décore un mur, derrière lequel pousse encore un arbre majestueux au milieu d’un terrain vague où se trouvait jadis des hutongs et où demain des immeubles de plusieurs dizaines d’étages verront le jour. Cet après-midi, sous l’arbre étaient assises trois personnes qui avaient apporté leur tabouret sans doute pour discuter comme au bon vieux temps. Il y avait aussi, à quelques centaines de mètres de là, sur une pelouse bordant la Qianmen Daxie, un vieil homme qui déplaçait une cage à oiseau dans un arbuste devant un mur peint au slogan olympique «One World, One Dream ». Avait-il coutume de faire prendre l'air à ses oiseaux dans les environs avant les travaux de transformation des Jeux Olympiques?


l'homme qui parle à ses oiseaux comme au temps des Hutongs, Qianmen Daxie, Pékin


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