Lumières du lac Kivu
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| mon kayak sur une eau miroir |
Gratien arrive vers 17h30 sur la plage du Paradis Malahide. C’est là sur les bords du lac Kivu, à quelques kilomètres de Goma et de la République Démocratique du Congo, que nous avons rendez-vous un peu avant le crépuscule. Nous sommes à Rubona, au sud de Rubavu, le nouveau nom de Gisenyi. Au Rwanda, pour effacer les traces du génocide des années 90, le nom officiel de nombreuses villes principales a été changé. A Kigali, le nom des rues à aussi été remplacé dans le même but par un système de lettres et de chiffres. KG457 est notre rue. Disons que c’est un peu déroutant mais on finit par s’y faire. Et il faut reconnaître que le lien avec le passé finit par s’effacer. Les langues officielles ont changé aussi, marquant une nouvelle orientation géopolitique. L’anglais est devenu langue officielle au début des années 2000, le swahili a été ajouté en 2017. La transition n’est pas simple. En 2009, l’anglais a remplacé le français comme langue d’enseignement dans les écoles sans pour autant que les professeurs aient été bien préparés à ce changement. Beaucoup ne parlaient pas anglais du tout.
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| Paradis Malahide au coucher du soleil |
Gratien nous fait un brief des trois prochains jours que nous allons passer ensemble pour rejoindre Karongi, anciennement Kibuye, en kayak. Nous serons cinq à faire le voyage avec Claudia, Antonio, Sylvie et moi. Les préparatifs sont succincts. On fixe l’heure du départ pour le lendemain et il ne nous reste plus qu’à sélectionner les quelques effets et provisions indispensables pour le voyage et qui devront tenir dans les compartiments étanches à l’avant et à l’arrière des kayaks. En résumé de l’eau, de la nourriture, des vêtements pour la journée, d’autres pour le soir, du matériel de camping pour la seconde nuit sur une île. Gratien nous donne des sacs étanches pour emballer nos affaires. Nous dînons dehors à l’abri d’un grand parasol en dépit des quelques gouttes de pluie qui parachèvent cet après-midi qui a été marqué par un bel orange sur les collines à l’est du lac. Une lumière mauve, jaune et grise teinte l’atmosphère pendant les quelques minutes avant de laisser place à la nuit.
Le départ
Ce matin le ciel est dégagé. Nous petit-déjeunons sur la plage en goûtant le calme du moment. Nous sommes les premiers clients à sept heures.
Les kayaks sont alignés sur un carré de pelouse au bord de l’eau. Le chargement est effectué en quelques minutes le temps de répartir les quelques sacs étanches et les provisions dans les différents compartiments étanches. Gratien passe en revue les consignes de réglages des repose-pieds, de la jupette pour éviter que l’eau ne rentre dans le compartiment central. Et nous voilà partis pour quelques ronds dans l’eau histoire de se remémorer comment utiliser la double-pagaie et tourner s’il le faut.
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| le marché de Rubona |
Nous sommes fin prêts pour l’aventure avec un premier galop d’essai de quelques centaines de mètres pour aller jusqu’au marché un peu plus au Nord sur la rive. Un bateau en métal qui a vécu y décharge les régimes de banane à dos d’homme. La foule est bigarrée et masquée. C’est un des points qui m’a frappé depuis que je suis arrivé. Tout le monde a un masque même dans les villages reculés à la campagne. La plupart des masques sont estampillés d’une marque ou d’un message et ont dû être achetés. Tout le monde ne les porte pas toujours au dessus du nez, sans doute un tiers des gens, un autre tiers se protège la bouche et le reste a un joli cache menton. Sur le kayak nous sommes dispensés de porter le masque, ce qui n’est pas désagréable.
Après cette visite à distance sous un soleil déjà brulant, nous mettons cap au sud. Nous allons suivre plus ou moins la côte jusqu’à Kibuye. La mer est calme et les kayaks glissent sur l’eau avec aisance. Pas de bruit de moteur, juste le bruit des pagaies qui fendent l’eau. Il faut dire que la présence d’un gouvernail est forte utile pour affirmer la direction de progression.
Nous passons à côté d’un îlot qui se loue dix mille dollars la journée pour les cérémonies de mariage. L’endroit est certes boisé et entouré d’eau de toute part mais le coût de location paraît exorbitant. Un peu plus loin se trouve une source d’eau chaude qui émerge de la terre à 80 degrés Celsius. On voit quelques gens se baigner à proximité dans le lac.
L’étape du jour est modérée, environ quatorze kilomètres jusqu’à la plantation de café de Cyimbili. C’est néanmoins un bon exercice de mise en route vu que nous ne sommes pas tous au même niveau de forme. A mesure que nous progressons vers le Sud, le soleil irradie l’air. Par endroit le vent cesse et la surface de l’eau devient un miroir déformé par des ondulations paresseuses des vagues qui réfléchissent le ciel.
Méthane
On aperçoit à l’horizon des bouées rose-fluorescent qui relient la côte à une plateforme d’extraction de méthane au milieu du lac. C’est le nouveau pari du gouvernement d’exploiter le gisement de méthane qui est dissout dans les couches les plus profondes du lac Kivu du fait de l’activité des volcans Nyiragongo et Nyamuragira qui alimentent des sources d’eau salée et riches en gaz carbonique qui se transforme en méthane avec la pression au fond du lac. Cela doit permettre d’augmenter la production d’électricité locale et donc de soutenir le développement du pays qui est faiblement électrifié. La présence du gaz est connue depuis longtemps de part les échappements qui se produisent de temps à autres et qui peuvent se révéler mortels pour quiconque se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Ce phénomène volcanique expliquerait qu’il n’y aie que de petits poissons qui puissent survivre dans le lac du fait de la haute concentration de l’eau en gaz carbonique, cinq fois supérieure à un lac normal. Ce sont les fameux sambazas qui sont servis en friture un peu partout le long de la côte. Ils sont pêchés la nuit par des bateaux à rames traditionnels groupés par trois pour poser un filet de grande envergure et qui ressemblent à l’horizon à des insectes aux longues antennes qui flotteraient sur l’eau.
Nous parvenons aux bouées roses qui matérialisent un couloir d’accès à la plateforme d’extraction en cours de construction. Il y en a une autre près de Rubavu et aussi une près de Kibuye qui alimentent la centrale électrique de la presque qu’île de Rwiza.
Fournaise
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| ciel et lac fusionnent |
Nous profitons d’un îlot d’une centaine de mètres de large et peut être du double de long pour accoster et y pique-niquer. La brise est bienvenue et le soleil poursuit son oeuvre cuisante. Vers 13h30 nous repartons. Les nuages s’amoncellent sur les collines à l'Est. Pourtant dans un premier temps nous pagayons sur une eau calme qui fait écho au rayons du soleil qui darde sans merci. La lumière nous enveloppe de toute part comme dans un mirage. En regardant vers le Congo, l’horizon a disparu, l'eau a fusionné avec le ciel. L’évaporation qui diffuse la lumière rend l’atmosphère presque palpable. J’immobilise mon kayak face à ce néant ou ce tout de lumière et contemple ce spectacle aux allures d’éternité jusqu’à ce qu’un cormoran fasse surface rompant ainsi le charme qui m’a possédé en me ramenant sur terre. Je reste immobile encore un moment et étends mes mains sur la jupette, en m’abandonnant à la chaleur du soleil. J’ai l’impression d’être dans un four, céleste ou terrestre, je ne sais pas. Enfer ou Paradis? Tout se résume en trois mots: Immobilité, Eternité, Cuisson.
L’orage gronde sur les collines avoisinantes et les nuages débordent sur la rive du lac, le vent se lève et quelques gouttes de pluie marquent la surface de l’eau. Le soleil se cache, les vagues de côté se forment, elles mouillent la pointe avant du kayak, nous voici maintenant dans le concret. Il faut pagayer pour atteindre notre île point de repère dans la grisaille. Et puis un peu plus tard, le soleil refait son apparition, l’orage ne sera pas pour nous. Retour du beau temps. Il est 15h. Des enfants se baignent dans le lac depuis une plage, où leurs mères lavent du linge qu’elles font ensuite sécher à plat sur l’herbe. Les jeunes repèrent nos kayaks colorés en criant “amazungu”, étrangers en langue locale. Deux d’entre eux nagent dans notre direction à une centaine de mètres du rivage curieux de nous voir de plus près.
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| lessive au bord du lac |
Café
Nous accostons sur la plage de Cyimbili. Nous allons passer la nuit dans une guesthouse qui est gérée par une association religieuse qui administre les plantations de café des environs par le biais d’une coopérative. Jean Nebo en est le gérant. Il nous accueille avec emphase et nous propose de boire le café produit sur place, un arabica aux notes chocolatées, ce qui n’est pas pour nous déplaire après nous être rafraichi un peu. Nous faisons une promenade sur les hauteurs en fin d’après-midi. S’élever par rapport au niveau du lac offre une perspective intéressante sur les îles qui paraissent flotter sur une mer de lait. Les villageois profitent de la lumière du soir pour se promener ou finir leurs travaux pour la journée avant l’arrivée de la nuit. Certains portent des fardeaux végétaux sur leur tête d’un pas résolu. On ne distingue qu’à peine leur visage enfoui sous les herbes. Il y a les porteurs d’eau avec un jerrican de vingt litre sur la tête. Le livreur de bière avec des caisses empilées sur le porte-bagage de son vélo telle une pyramide dont on ne peut s’empêcher de questionner l’aplomb. Il y a aussi ceux qui transportent dans des bidons arrondis d’une couleur jaune sale la bière de banane et dont le bouchon est souvent une banane verte. En contrebas de la route, le long du rivage un sentier permet de rejoindre les différentes plages au fond des replis du relief qui permet à l’eau de pluie de converger vers le lac. Nous y croisons au crépuscule des villageois qui se hâtent pour rentrer chez eux. L’un d’eux porte un canot en bois sur l’épaule et marche d’un bon pas comme si de rien était. En face de la côte les îles sont utilisées pour la culture du café. Nous arrivons à la nuit tombée à notre logis du soir en devinant tant bien que mal notre chemin dans l’obscurité. Le dîner est prêt. Gratien nous dit que c’est toujours la même chose depuis qu’il y est venu pour la première fois il y a six ans. Soupe de courge très salée, du riz, des pommes de terres frites, des patates douces rôties, des feuilles vertes comme des épinards qu’on appelle dodo, des cubes de boeuf tendres à l’intérieur et légèrement secs en surface, je pense qu’ils sont frits, une sauce tomate pour les accompagner et de petites bananes bien sucrées en dessert. Nous nous régalons en dépit de la lassitude de Gratien.
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| Cyimbili au crépuscule |
Vers notre île
La suite de notre parcours en kayak nous conduit sous un superbe soleil vers le sud en longeant la côte et d’autres îles. C’est l’occasion d’observer les oiseaux et on remarque pour la première fois sur l’une des îles des déchets plastiques qui s’accumulent dans les roseaux. Nous faisons une longue pause à Rushell dans un lodge qui dispose d’une jolie plage de quelques centaines de mètres de long. On observe de plus en plus de constructions sur les premières collines qui bordent le rivage avec une vue imprenable sur le lac. Je profite de la pause pour commander des sambazas et des frites à l’ombre de palmiers plantés là providentiellement. On fait la connaissance d’un Bhoutanais qui est instructeur de plongée en apnée. Il est enthousiaste à l’idée de plonger dans le lac même si la visibilité n’excède pas cinq ou six mètres selon lui. Ce qui importe c’est le calme de l’eau.
Nous repartons en début d’après midi, de nouveau dans la fournaise, même si l’orage s’annonce sur les collines et que quelques gouttes tombent au dessus de nous. Il nous faut simplement patiemment pagayer jusqu’à notre point de mire à l’horizon.
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| Ile vue d'une île |
Le soir nous avons prévu de faire du camping sur une île privée qui appartient à l’un des hôteliers de Rubavu. Il s’agit d’une petite île tout en relief. Nous plantons nos tentes au sommet qui est arboré et assez plat. Il offre une belle vue aérienne sur le lac. C’est aussi l’endroit où a été aménagé une cuisine et des toilettes. Gratien fait la cuisine, végétarienne car il ne pouvait pas transporter de viande au frais sur le kayak pendant deux jours. Avec l’aide du gardien de l’île ils réussissent a préparer des spaghettis avec une sauce tomate oignons, des pommes de terre cuites à l’eau et des haricots rouges. Simple et efficace. Le tout est avalé au clair de lune avant d’aller s’asseoir auprès d’un feu de bois digne des Indiens d’Amérique et de se coucher de bonne heure.
Napoléon, vaches nageuses et cochons martyrs
La dernière étape de notre parcours en kayak jusqu’à Karongi devait être assez courte en distance, en effet la baie de Karongi était déja en vue avec ses îles plus nombreuses et ses sommets, dont le mont Karongi qui dépasse les deux-mille cinq-cent mètres d’altitude.
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| natation bovine |
L’ensemble se présentait en dégradé de tons gris-bleu vu que nous étions partiellement à contre-jour. Nous mîmes le cap vers un ensemble de quatre îles séparées par un petit bras d’eau. Sur l’une d’elle des vaches étaient gardées par un berger bientôt rejoint par un autre individu qui coupait du bois sur l’île d’en face. Notre guide ne nous avait sans doute pas amené là par hasard. D’une part les filles voulaient faire une pause toilette après une heure et demie de pagayage et d’autre part il avait sans doute à l’idée de nous montrer que les vaches savent nager d’une île à l’autre. Pour ma part, j’était persuadé d’avoir lu ou appris quelque part que les vaches ne pouvaient pas être trop longtemps toute entière dans l’eau sans risquer de couler du fait que l’eau pouvait remplir leur arrière train. Or Gratien, après s’être entretenu avec le berger nous annonça que nous allions assister à une démonstration de natation. Le berger muni d’un bâton poussa ses vaches vers la rive en leur frappant l’arrière train pour les enjoindre à nager vers la rive d’en face. Il y avait deux vaches adultes, deux veaux et une dernière presque adulte. Les deux adultes, l’une marron et blanche et l’autre noire, oreilles couchées en arrière, consentirent avec beaucoup de réticence à s’engager dans l’eau pour faire leur exercice de nage. Les trois autres animaux mirent les pattes dans l’eau avant de se rétracter vers la terre ferme. Une fois sur l’autre île, les deux vaches adultes semblaient se demander ce qu’elles étaient venues faire sur cette île où l’herbe était beaucoup moins verte que là d’où elles venaient. La noire se mit à meugler en écho aux meuglement de son petit veau resté de l’autre côté. Le berger se mit à faire des sifflements bas et répétés, un peu comme la cadence de la traite, pour appeler les deux vaches à faire la traversée en sens inverse. Elles finirent par y consentir en nous jetant des coups d’oeil inquiets pendant la nage retour. Pour sûr, elles ne sentaient pas à leur aise dans cette eau où elles n’avaient pas pieds. Une fois arrivées sur l’autre rive, la vache noire se mit à meugler avec insistance en nous regardant. Il lui fallait bien manifester son mécontentement au sujet de cette baignade.
L’île Napoléon tient son nom de la forme de son relief qui ressemble, avec un d’imagination, à un bicorne napoléonien et qui s’élève davantage au dessus du lac que ses autres collègues îles. C’était notre destination suivante, à une bonne distance avec un vent qui défiait notre cap. Je m’approchais de l’île un peu avant les autres et trouvait refuge à l’ombre des arbres du rivage. Nous fîmes le tour de l’île en observant les oiseaux et un gros lézard au corps orange et à la tête et la queue d’un bleu azur perché dans un arbre. On accosta à la pointe sud de l’île où trois hommes nous aidèrent, qui étaient là pour défricher les abords afin d’entretenir le chemin qui mène au sommet de l’île. On partagea avec eux des biscuits au chocolat qu’ils mangèrent assis dans l’herbe comme des enfants sages. Des otaries firent leur apparition, subliminale, je ne les vis point. Une fois reposés et rassasiés de nos biscuits, nous répartîmes vers Karongi, vers Rwiza plus exactement où l’on devait rejoindre le bateau qui nous ramènerait avec les kayaks à Rubavu. Ce fut une traversée un peu longue, avec le vent et les vagues qui contrariaient notre progression. Pourtant avec application nous finîmes par arriver aux bouées qui marquent l’accès à la plateforme d’extraction de méthane de Rwiza. Chaque bouée servait de perchoir à un cormoran.
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| les cochons martyrs |
Nous n’étions plus loin du lodge de Rwiza où nous devions retrouver le bateau. En s’approchant un brouhaha se fit entendre et à mesure que nous approchions se transforma en une litanie d’horreur. Des barges étaient entrain d’être chargées d’animaux pour le Congo. En particulier des cochons qui hurlaient de tout leur saoûl en devinant la mort prochaine qui les attendaient et qui étaient jetés sans ménagement dans la barge, attrappés par une patte, une oreille ou simplement poussés. Ce procédé était visiblement une affaire habituelle car personne ne s’en émouvait particulièrement. C’était connu qu’aux périodes de fêtes, des chargements de cochons étaient acheminés à grand cris vers le Congo. En voyant la dureté de l’embarquement je ne pouvais m’empêcher de penser à la ferme de George Orwell. Ainsi s’achevait sur une note stridente notre aventure en kayak sous un soleil de plomb.
Nous déjeunâmes de brochettes et de frites avant d’embarquer sur le bateau avec les kayaks vers Rubavu. Sur le jetty, un couple de jeune gens profitaitent de l’eau tiède du lac pour se baigner à tour de rôle au son d’un petit haut-parleur portable qui faisait oublier le stress des cochons tout proches.
Sur le retour, nous eûmes un autre passage de fusion entre le lac et le ciel, cette fois en tons de blanc. Décidément, la lumière était la marque de fabrique de ce lac teintée d’îles qui apparaissaient comme des jaunes d’oeufs sombres sur le blanc du lac.









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