pêche de nuit sur le Kivu
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| bateau de pêche à poste |
Le serviteur de la brume nous attendait au crépuscule sur son embarcation de bois. Il n'était pas seul à vrai dire même si les sept ou huit autres n'étaient pas tous visibles. La plupart d'entre eux étaient enfouis sous de grandes bâches en plastique pour se reposer en attendant la nuit. Ils étaient répartis sur trois canots de bois qui étaient solidarisés en un trimaran au moyen de troncs d'eucalyptus. Leur capitaine arborait un sweat-shirt portant le nom de Maid of the Mist (serviteur de la brume) en lettres blanches sur fond noir en référence au bateau des chutes du Niagara qui s'approche suffisamment près de chutes pour visiteurs puissent faire l'expérience d'être trempés par l'écume. Il nous accueillit pieds nus dans le canot central. Il avait un pantalon d'un vague rouge dont la teinte exacte figurait peut-être encore dans le repli d'une couture protégée ainsi de la rigueur des éléments auxquels sont inévitablement exposés les pêcheurs professionnels du lac Kivu. Pendant ce temps un garçon était occupé à écoper l'eau de pluie, tombée dans la journée, qui tapissait le fond du bateau où flottaient encore quelques petits poissons morts.
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| serviteur de la brume et génie aux lampes |
Ici, la nuit, on pêche les sambazas, des petits poissons qui ne deviennent pas très grands compte tenu de la concentration en gaz carbonique de l'eau du lac. Le principe de cette pêche nocturne est simple: on dispose des lanternes près de la surface de l'eau pour attirer des insectes qui dans leur aveuglement finissent par se noyer en s'approchant de la surface de l'eau qui reflète l'éclat des lampes à gaz suspendues de part et d'autre du bateau central. Il n'en faut pas davantage pour attirer les poissons qui viennent attrapper les insectes à la surface de l'eau. Au bout de quelques heures on relève les filets qui pendent largement sous les canots. Chaque canot est équipé de deux troncs d'eucalyptus qui le prolongent à l'avant et à l'arrière comme des antennes assez souples et au bout desquelles sont attachés les cordages qui permettent d'actionner les deux grands filets qui vont servir à capturer les sambazas.
Nous nous assîmes sur une planche en bois à l'avant du bateau en regardant vers le poste de travail du capitaine, au centre, qui était assis à côté des six lanternes. On attendait que la nuit tombe pour commencer la pêche. Nous avions rejoint les pêcheurs directement sur leur premier site de pêche en bateau motorisé, affrété par la Coprolaki, la coopérative de transport du lac Kivu qui organise ces visites à Kibuye. La nuit allait être longue pour les pêcheurs, comme chaque nuit. C'est une pratique de longue haleine, une scéance de pêche dure environ trois heures par site et les pêcheurs se rendent à trois endroits différents chaque nuit. Entre deux emplacements les rameurs propulsent le bateau à grand coup de pagaies en chantant pour accorder leurs mouvements et sans doute aussi pour se donner la force d'avancer au milieu de la nuit. La veille nous avions depuis la jetée de notre maison assisté à ses chants rythmés. Malheureusement cette fois nous ne les verrions pas de l'intérieur.
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| l'accrochage des lampes |
Le capitaine commença à fourbir ses précieuses lanternes pour en augmenter la brillance en utilisant une sorte de piston de manière régulière pour activer le gaz autour du manchon avant de les suspendre au dessus de l'eau. En réalité, le capitaine était davantage un génie à la lampe qu'un serviteur de la brume. Il faisait maintenant assez sombre. On entendit le tonnerre retentir à l'Est. On avait vu plus tôt dans cette direction la montagne couverte de nuages et plus inquiétant, un rideau opaque de pluie qui la dissimulait. C'était encore lointain mais maintenant que le tonnerre était de la partie la menace se faisait bien plus précise. Le vent se leva et des vaguelettes courtes se formèrent. Les premières gouttes de pluie se mirent à tomber. L'orage nous arrivait droit dessus. Le capitaine revêtit placidement son manteau en prévision de l'averse qui était maintenant inéluctable. Ses rameurs disparurent encore plus complètement sous leurs bâches en plastique. Tout le monde savait à quoi s'attendre, ils n'étaient pas nés de la dernière pluie, si l'on peut dire. Il fallait juste prendre son mal en patience. Le capitaine fuma tout de même une cigarette avant que la tempête ne batte son plein. Ensuite lui aussi s'abrita sous une bâche en plastique, tout comme nous d'ailleurs. Nous étions fort reconnaissants de ce prêt. On s'agrippa à la bâche tant bien que mal pendant plus d'une heure durant laquelle la pluie tomba à seaux et le vent en rafale tenta régulièrement de nous ravir notre bâche. Assis sur une planche étroite, serrés l'un contre l'autre, nous prenions assez inconfortablement notre mal en patience. Le capitaine faisait des apparitions régulières en dehors de sa bâche pour raviver l'éclat des lampes et les repositionner sur les bords du bateau dont le fond était devenu une piscine. Son manteau paraissait trempé. Il retournait ensuite pendant plusieurs minutes à l'abri de sa bâche avant de réapparaître pour recommencer à prodiguer ses soins aux lampes qui nourriraient l'équipage. On prenait ainsi la mesure du quotidien de ces pêcheurs qui vivaient la tempête d'un calme résigné, confiants qu'ils lui survivraient. La bâche en plastique prenait ainsi une toute autre dimension qu'un vulgaire morceau de plastique. C'était l'équivalent d'une couverture, d'un toit sur la tête et d'un parapluie, bref un réconfort bien utile. Notre position immobile sur la planche en bois avec les bras qui maintiennent la bâche en place commençait à devenir un peu douloureuse vu que l'on devait garder les pieds en l'air pour éviter d'avoir de l'eau jusqu'aux chevilles. Combien de temps encore la pluie allait t'elle tomber et le vent souffler? Impossible d'évaluer la progression des nuages dans l'obscurité. Au moins grâce aux lampes, on n'était pas complètement plonger dans le noir. Il n'y avait, de toute façon, nulle part où se réfugier ailleurs alors autant se contenter de l'horizon de la bâche en plastique.
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| le lever de filet |
Enfin la pluie se calme et le vent disparait. Des têtes émergent des bâches en plastique. On respire et puis le temps s'est écoulé et il va bientôt falloir relever les filets. Les hommes s'activent auprès des cordages qui permettront de remonter les filets. L'assistant du capitaine ponctue ses gestes d'exclamations rythmiques: fight, fight fight (lutte lutte, lutte). Je n'arrive pas à déterminer s'il le fait parce que nous sommes là. Le capitaine de son côté manque de tomber à la renverse en tirant sur une corde qui se rompt. Un des deux filets s'est décroché. Dommage pour la pêche. Le capitaine peste contre l'équipage qui ne remonte pas le filet assez vite à son goût. Tel un lever de rideau théâtral, la couleur pourpre du filet apparaît peu à peu à la surface dans le rectangle défini par le canot central et celui de gauche. Des papillons et d'autres insectes continuent à se faire prendre au piège du reflet de la lampe à la surface de l'eau et se font ensuite happés par les petits poissons qui apparaissent de manière fugace comme tant d'étoiles filantes marines. Le filet est maintenant remonté près de la surface. les poissons s'agitent, toujours vifs.
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| le résultat de trois heures de pêche |
Et finalement le capitaine se saisit d'un grand seau en plastique bleu où le contenu de la prise est versé. Il y a peut être cinq kilos de poissons dont une nouvelle espèce qui a été récemment introduite dans le lac, un poisson pointillé de bleu. Le capitaine estime la prise plutôt bonne étant donné qu'un seul filet a pu être récupéré. Il nous dit que les prises pour un bateau oscillent entre vingt et trente kilos de poisson par nuit, c'est à dire répartis sur trois scéances d'environ trois heures. Tel est le revenu pour tout l'équipage. Le capitaine est celui qui gagne le plus du fait de ses responsabilités de maître des lampes. C'est lui aussi qui est chargé d'aller vendre le poisson au marché le matin suivant avant d'aller dormir quelques heures puis de repartir pour une nouvelle nuit sur le bateau dont il a la charge mais qu'il ne possède pas.
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| mirage funeste: le reflet de la lampe |
Nous faisons nos adieux à l'équipage et rentrons chez nous par le bateau qui nous a amené, tandis que les pêcheurs s'apprêtent à pagayer dans l'obscurité jusqu'à leur prochain lieu de pêche.






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