Retour à Luang Prabang, Laos

Luang Prabang, les bords du Mékong, 2002


Les adieux sont proches: je te souhaite un bon voyage, une vie heureuse avec une femme et douze enfants! Je ne veux pas te dire adieu pour que l'on puisse se revoir avec ta femme et tes enfants, me dit Mama en essuyant une larme au coin de l'oeil. Je lui souhaite également de pouvoir refaire sa vie en montant dans le tuk-tuk qui doit m'amener au petit aéroport de Luang Prabang.

26 avril 2002 - Luang Prabang, Laos

Arrivée en avion depuis Bangkok, avec une escale à Sukhotaï, dans un bimoteur tout à fait réceptif aux turbulences pour la plus grande joie des passagers. Je me rends à une guesthouse décrite dans mon guide. Elle est à deux pas de l'ancien palais royal, aujourd'hui transformé en musée. C'était la demeure du roi du  Lan Xang, le royaume au million d'éléphants. La décontraction est le maître mot de ce pays somnolent et je trouve la transition avec Singapour très agréable.

Champa, rencontré sur la colline Phousi

A la sortie du musée je me dirige vers la colline de Phousi qui domine Luang Prabang, couronnée par un temple et son stupa doré. J'y fait connaissance de Champa, un jeune moine au nom de fleur, celle du frangipanier. Il étudie à Chiang Mai en Thaïlande en dehors de son temps de moine. On discute un peu du bouddhisme et il me confie qu'il ne croit pas à la réincarnation, que cela n'existe que pour ceux qui en ont un souvenir. Et puis dans un registre de temporalité plus présent, que les gens ici ont une relation assez élastique avec l'heure: les gens peuvent arriver à 14h ou 15h pour une rendez-vous à midi.
Après cette conversation entourée des temples de la colline, je rentre dîner en prenant soin de ne pas manquer le coucher de soleil sur les rives du Mékong. Une terrasse assez animée attire mon attention. Je m'y installe tranquillement. La patronne arrive, elle s'assoit en face de moi pour excuser ses amis qui chantent passablement éméchés pour fêter leurs retrouvailles. Elle me demande si je ne veux pas l'accompagner au temple parce que c'est le Nouvel An Lao. Je trouve l'idée épatante. Nous partons à vingt heures avec sa fille adoptive. Elles sont remarquablement pomponnées et parfumées. Peu avant de partir, les clients sont remerciés: aujourd'hui c'est jour de fête, on ferme plus tôt, bonsoir.
Nous arrivons trop tard pour la procession autour du temple en tenant un cierge à la main. Nous avons acheté un bouquet de fleur, un cierge couleur safran et un bâtonnet d'encens.
La cour du temple est en effervescence et tout le monde est sur son "trente et un". Pour l'occasion on vient faire des offrandes à une statue dorée de Bouddha que chaque fidèle arrose d'eau parfumée. Un haut-parleur diffuse la voix d'un moine qui récite des psaumes d'une façon un peu nasillarde qui contribue à donner à l'endroit une ambiance de kermesse. 

au temple, Nouvel An Lao

La patronne, Mama, comme la surnomme ses employés me demande si je la trouve jolie ou bien si je préfère sa fille adoptive qui est apparemment en âge de se marier. Je lui rétorque que je suis moi aussi presque marié. Les offrandes sont expédiées en quelques minutes. Les deux femmes vont ensuite tirer au sort un papier de bonne aventure. Mama n'est pas satisfaite de son avenir sentimental.
En cette période de fête, l'intérieur des temples est illuminé et les bouddha dorés brillent de tous leur feux, écharpés d'étoffe de soie couleur safran.
De retour à la Guesthouse, Mama me propose d'aller en discothèque. J'accepte vu que je n'ai rien d'autre de prévu, que ma curiosité est piquée par sa sollicitude et qu'en même temps c'est une occasion idéale de découvrir la vie locale de l'intérieur. Au bout d'un certain temps nous parvenons en moto taxi à la discothèque. L'endroit est animé et jeune, un groupe beugle des chansons lao-thaï. Les décibels rendent la conversation avec Mama et ses deux employées un peu laborieuse en plus de la barrière linguistique. On décide de changer d'endroit vers vingt-trois heures et faisons une halte dans un bar de nuit. J'apprendrais par la suite que c'était le point de rencontre gay de la ville. Mama se procure un jeu de carte et essaie d'y lire notre avenir. Pour elle, il n'y a pas de rencontre dans l'immédiat et pour moi non plus, ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose vu que je n'ai pas d'ambitions concernant Mama. Nous partons et sur le chemin du retour elle me confie qu'elle ne souhaite pas me revoir le lendemain parce qu'elle m'aime bien et que ça pourrait la faire souffrir. Ainsi soit-il.

27 avril 2002 -  l'histoire de Mama

Le lendemain, je prends mon petit déjeuner en terrasse après une nuit trop courte bercée par le vrombissement ininterrompu des motos que les parois trop minces de ma chambre étaient impuissantes à atténuer. Au programme ce matin, visite des nombreux temples de la ville et Dieu sait s'il y en a. J'échange avec des moines qui veulent pratiquer l'anglais. Deux étages de galettes et de viande sont mis à sécher sous le soleil brûlant. En rentrant à ma Guesthouse, je me fais interpeller par une voix qui émane du premier étage d'une maison en construction. C'est Mama qui m'invite à monter découvrir sa future Guesthouse qui promet d'être plus luxueuse que celle qu'elle a de l'autre côté de la route. Elle a visiblement changé d'avis sur le fait de ne plus vouloir me revoir et me propose d'aller aux cascades de Kouangsi dans l'après-midi. J'accepte une fois de plus. Le départ est prévu pour midi, ce qui me laisse le temps d'aller jeter un oeil à quelques temples que je n'ai pas encore visités.

chansons aux chutes de Kouangsi

Mama a décidé de fermer le restaurant et d'emmener tout le personnel voir les cascades. L'observation de Champa sur la relativité du temps se confirme. Nous nous installons à deux heures et demi dans un minibus qui doit nous amener aux cascades à une trentaine de kilomètres de là. Nous voilà une belle équipée. Il y a même une guitare qui fait partie du voyage. Les cascades sont jolies, l'eau turquoise et la baignade rafraîchissante. 
Le soir j'accompagne de nouveau Mama et sa fille adoptive au temple avant d'aller dîner avec elles. Mama raconte sa vie mouvementée. Elle a trente-sept ans et est en cours de divorce. Au Laos, ce n'est pas chose facile pour une femme de demander le divorce car le mari est le seul autorisé à signer les papiers du divorce. Elle explique qu'elle s'est mariée à dix-neuf ans, car à l'époque il n'était pas concevable de se marier après vingt ans. Elle a eu quatre garçons et son mari la trompait allègrement avec le personnel. L'accumulation des maîtresses de son mari a fini par la mettre hors d'elle. Pour obtenir le divorce elle a dû abandonner tous les commerces à son mari. La construction de la Guesthouse près du Palais Royal est donc pour elle un nouveau départ. Et pour nuire à la réputation de son mari, elle sort avec des Etrangers, ce qui est mal vu au Laos.

28 avril 2002 - voyage à Muang Ngoi Neua

Départ pour Nong Khiaw, bourgade située sur la rivière Nam-Ou. Le transport se fait en camion bâché avec deux bancs latéraux en métal attachés aux flancs de la plateforme arrière. On part à plein. Un couple d'étrangers, une Hollandaise et un Français qui se sont rencontrés en Australie, voyage avec un coq. Ils l'ont acheté en arrivant au Laos par la frontière cambodgienne et qu'ils mangeront peut-être avant de quitter le pays. Au milieu des deux bancs, sur lesquels il serait impossible de loger une paire de fesses supplémentaire, s'empilent les sacs de vivre (riz, légumes, oeufs). Une plaque de tôle s'est envolée du toit du camion. On s'arrête, on la ramasse et on repart. Deux filles, les dernières arrivées, sont assises sur le marche pieds du camion, au moins elles peuvent profiter du paysage. Au bout de trois heures et demi de route, nous atteignons Nong Khiaw situé au pied d'une imposante montagne et doté d'un pont pour franchir la rivière Nam Ou, ce qui est sans doute pour beaucoup dans le développement de cette bourgade. Le paysage est grandiose. 

la rivière Nam Ou entre Nong Khiaw et Muang Ngoi Neua

Après déjeuner, nous montons dans un bateau pour remonter la rivière en direction de Muang Ngoi Neua. On est entassé comme dans le camion mais la vue du paysage compense l'inconfort du transport. Le niveau de la rivière n'est pas très haut, il nous faut débarquer sur un banc de sable et le traverser à pieds pour récupérer notre embarcation de l'autre côté du banc. On croise quelques bateaux en bois à fond plat qui servent de transport pour les habitants de la vallée dépourvue de route de ce côté là. Les pêcheurs s'en servent aussi pour attraper des poissons avec des filets. Des buffles profitent de l'eau. Il y a un mélange de bruns et de blancs albinos.
Muang Ngoi Neua est un groupement de cabanes en bambou sur le bord de la Nam Ou avec une rue principale en terre battue qui longe la rivière. Les enfants jouent dans l'eau et les buffles prennent le frais en ne laissant que leur museau et leur oreilles dépasser à la surface de l'eau. Le soir à la veillée, les Etrangers amateurs d'opium peuvent s'y abandonner après en avoir fait la demande auprès du père de notre famille d'accueil qui sait comment s'en procurer. Il y a un certain nombre de touristes curieux d'en faire l'expérience. Le point le plus chaud est Muang Sing, plus au Nord d'où certains ne repartent jamais, dit-on. Je passe mon tour sur l'opium et goûte en revanche au lao-lao, un alcool local qui à la suite des quelques bières précédentes assure un réveil un peu lent.

29 avril 2002 - une journée à la campagne

Le crépitement de la pluie, le chant du coq et la sonnerie de téléphone portable que j'ai oublié de désactiver en tant que réveil achèvent de me réveiller. Me voilà prêt à me lever pour une journée de farniente. Brunch avec un groupe d'Anglais qui fantasment sur l'existence des "pixies". J'ai du mal à les suivre, mais ce n'est pas bien grave. Le Français a l'air assez fatigué après son expérience d'opium. Vers midi il prend le soleil en pyjama assis sur le plancher de la terrasse en essayant de retrouver ses esprits.
Il y a plusieurs grottes à visiter dans les environs, nous allons en voir une assez profonde qui contient une source et la seconde qui est ornée d'une statue de bouddha en béton avec une tige en fer qui dépasse de sa tête à la manière des Teletubbies. Je poursuis la promenade en solo en direction d'un village que je ne trouve pas. Je débouche dans les rizières qui attendent les nouvelles pluies pour se remplir d'eau. Je remarque des sangsues dans l'herbe, signe que l'endroit n'est pas pollué. Le paysage est par certains aspects semblable à celui des Cévennes avec ses formations rocheuses calcaire.
Le soir, la patronne nous a préparer une soupe de canard à la citronnelle. Les fumeurs fument et tout le monde va dormir.

30 avril 2002 - retour à Luang Prabang

Pour marquer le départ, nos hôtes organisent de bonne heure une cérémonie de départ si bien que seul Fuchsia, une Anglaise en vadrouille, et moi y sont conviés parce que nous sommes les seuls debout. Résultat: six nouveaux bouts de ficelle attachés à chaque poignet. Je reprends le bateau à moteur vers Nong Khiaw content d'être venu jusqu'ici et rêvant une autre fois de poursuivre la remontée de la Nam Ou jusqu'à la frontière chinoise. Ensuite pour rentrer à Luang Prabang, je monte dans un camion qui donne rapidement l'impression de participer à un rallye avec scéance de rodéo autour des nids de poule.
L'après midi, je traverse le Mékong pour aller visiter Wat Chompet construit sur une colline au bord du fleuve. Je dîne dans un restaurant à la mode, tenu par une Hongroise mariée à un Laotien, avec Mama qui essaie de me faire croire qu'elle est allée à Nong Khiaw en moto, peut-être après tout! Ma salade de boeuf épicé, appelée laab, est excellente.

1er mai 2002 - Pak Ou et adieux

C'est la fête du travail et les magasins sont ouverts. Personne ne semble concerné par cette commémoration. Je loue un bateau pour aller voir les grottes de PakOu en amont sur le Mékong. Elles sont célèbres pour leur collection de statues de bouddha offertes par les fidèles en quête de bonne fortune. La balade sur le fleuve est agréable et ce matin le soleil, qui perce à peine à travers la brume, donne au paysage des tons feutrés. Quelques pêcheurs sont de sortie et des buffles s'apprêtent pour leur bain quotidien qui les protège de la rigueur du soleil. Des bateaux ultra-rapides avec un moteur disproportionné par rapport à la taille de la coque et qui font un bruit épouvantable qui résonne dans toute la vallée, sont pour le moment amarrés et bâchés. On accède à la grotte par un escalier taillé dans le roc. J'ai la chance d'être seul avec le guide dans la grotte principale pour profiter de la sérénité du lieu et de la vue sur les montagnes de l'autre côté du fleuve.

pêcheurs sur le Mékong

C'est mon dernier jour à Luang Prabang. 
Suite à mon amicale invitation à dîner de la veille, "just friends" comme disent les Anglais, Mama, qui s'appelle Nao, m'a promis une salade de boeuf épicé. Je me rends au Luang Prabang Bakery et la trouve d'humeur riante attablée avec une de ses anciennes employées. John, le guitariste de la cascade, arbore un t-shirt "Ben Laden" sous une chemise noire ouverte. Les filles chantent des chansons laotiennes et en recopient les paroles pour s'exercer. Une des serveuses qui nous avait accompagné à la discothèque semble être jalouse des attentions que Mama a pour moi. Je passe commande d'un laab et à ce moment Mama se frappe le front, elle a oublié d'en prendre au marché. Elle expédie John en acheter. Pendant ce temps rires et chansons se poursuivent. L'ancienne employée commande une bière avec une double paille. Elle me tire les cartes sans me révéler ce qu'elle y voit. Elle sort son kit de rouge à lèvres cinq tons et se peint les lèvres avec le numéro 3. John s'empare du pinceau et se tartine de rose nacré. Il lance un "smack" en direction de l'autre fille et se qualifiant de lady-boy. Il prend une serviette en papier et y imprime une vigoureuse trace de ses lèvres qu'il contemple ensuite. Tout le monde éclate de rire. Et puis à force de rire, Nao se met à pleurer pour de bon. La salade de boeuf est servie avec un assortiment de feuilles vertes. Elle est très bonne mais surtout fort épicée. Il est temps de faire mes adieux.

Dix sept ans plus tard, février 2019

le palais royal, rue Sisavang Vong, 2019

Il est midi au coin du Palais Royal sur la rue Sisavang Vong. Les touristes en short sont nombreux et la rue est animée, je me dirige vers la Luang Prabang Bakery. En vérité, je ne reconnais pas vraiment les lieux. Tout a changé. Ce qui était dans mon souvenir une rue poussiéreuse de village à quelques centaines de mètres du Mékong est devenu un centre ville dont les maisons coloniales ont été rénovées et transformées en boutiques, en restaurants, en cafés et en hôtel boutique. La rue est goudronnée pour faciliter la circulation des voitures et des motos. Les arbres sont demeurés, la colline de Phousi, couronnée de son temple au stupa doré, est toujours là laissant à Luang Prabang, vue de l'autre rive du fleuve l'allure d'une bourgade endormie dans la verdure toujours propice à l'épanouissement des nombreux temples bouddhistes qui contribuent à l'atmosphère paisible de la ville. Les frangipaniers odorants, les arbres couverts de fleurs colorées les acacias, les bougainvillées, les manguiers et beaucoup d'autres espèces offrent une ombre salutaire à cette heure de la journée. La terrasse surélevée de quelques marches par rapport au niveau de la rue est déjà bien fréquentée du fait de la proximité de l'heure du déjeuner. L'endroit est agréable mais pas aussi rutilant que les nouveaux restaurants et bars de la rue plus à l'Est. On sent que l'endroit est dans son jus. Le temps s'y est un peu attardé mais sa proximité avec le Palais Royal compense la fatigue du temps. C'est à la sortie du marché d'artisanat qui sépare le musée de la colline de Phousi. 
J'ai conservé une carte de visite de Nao, qui m'a permis de retrouver l'endroit et de pouvoir demander aux serveurs si Nao était là. Ils ne la connaissent pas sous ce nom. Peut-être qu'il l'appelle Mama aussi. Je pousse la porte de la boutique. Le comptoir de la pâtisserie est bien éclairé. Le reste de la pièce est plutôt sombre avec des meubles foncés. Au fond de la salle, à gauche dans la pénombre, est assise à une table une dame vêtue de noir, un peu ronde, dont la peau du visage éclaire sa robe et ses cheveux couleur jais. Face à elle un enfant fait ses devoirs à la même table. Elle regarde dans ma direction et se lève, je la salue et lui montre la carte de visite pour savoir si elle connaît Nao. Elle ne répond pas directement et demande plutôt ce que j'ai à voir avec Nao. Je lui relate en quelques mots ma visite il y a dix-sept ans. Elle sourit et demande si je suis marié maintenant et si j'ai des enfants. Non, elle ne s'est pas remariée, elle est restée à Luang Prabang pour s'occuper de sa pâtisserie et de la guesthouse. Nous sommes maintenant dans celle qui était en construction il y a dix-sept ans. On se trouve un peu bête au milieu du magasin, avec cette brève rencontre du passé dont la matière était plutôt maigre. Elle demande si je suis accompagné, j'acquiesce. Elle propose que l'on viennent déjeuner le lendemain. Je pense qu'il est poli d'accepter sans s'engager et une bonne idée de ne pas venir. Laissons au passé les choses qui lui appartiennent!

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