Angkor, encore

Angkor Wat, lever de soleil nuageux, 2019

31 janvier 2019, Angkor

Les oiseaux avaient annoncé l'arrivée de l'aurore puis s'étaient tus. Dans l'obscurité la pelouse à l'herbe sèche n'avait rien de désert, on distinguait un cortège des petites lampes qui se dirigeaient dans la même direction. A mesure que les minutes passaient, les tours d'Angkor Wat entourées de palmiers commençaient à se dessiner sur le ciel encore sombre et nuageux. Il n'y aurait pas de lever de soleil glorieux ce matin là. Pourtant plusieurs centaines de personnes s'étaient déplacées, comme tous les matins, pour assister au lever du roi soleil avec une ardeur presque semblable à celle des amateurs de son coucher, le courage en plus parce qu'il fallait se lever tôt. Un petit lac était l'endroit de convergence pour voir le reflet du temple à la surface. Les visiteurs patientaient en discutant, certains avaient apporté des provisions et beaucoup brandissaient déjà leur téléphone pour immortaliser la silhouette du temple et son reflet. Au final on ne savait plus ce qui était le plus important: l'aspect du temple sur le ciel ou son rendu filtré sur l'écran du téléphone. Le point culminant fut une ouverture fugace dans les nuages au dessus de la tour centrale. Dès 6h on pouvait accéder à l'intérieur du temple. Une file de gens s'étirait déjà telle le fil d'une pelote de laine tiré par la curiosité et la nécessité d'arriver parmi les premiers dans le sanctuaire afin de pouvoir parvenir au troisième niveau du temple sans devoir trop faire la queue. Pour faire face à l'afflux de visiteurs toujours croissant, en particulier ceux venant de Chine, l'accès au troisième niveau du temple a été restreint à un nombre donné de visiteurs simultanés et l'ascension doit être faite au moyen d'un escalier en bois  extérieur à la structure de pierre. Lors de ma précédente visite en 2002, on pouvait encore gravir les hautes marches étroites qui entourent la base du bâtiment du troisième étage.

La lumière maussade du ciel nuageux nous décida à quitter sans regret notre poste d'observation devant le petit lac et à nous diriger vers le temple par l'angle Sud-Ouest. Au premier niveau, au milieu d'une colonnade, un bonze agenouillé devant un bol en métal rempli d'eau et peut-être de quelques pétales de fleurs semblait se préparer, en scrutant attentivement le contenu du récipient, aux bénédictions dont il aurait la charge auprès des visiteurs qui le souhaitaient moyennant une petite donation. L'éclairage était encore timide et les pierres tristement grises. Au second niveau, il y avait davantage de monde et déjà se formait la queue pour accéder au troisième niveau, celui des dieux et du roi, d'où s'offrait une vue sur l'horizon, par delà l'enceinte du temple. En attendant on pouvait admirer les incarnations raffinées et hiératiques en bas-relief des dévatas, divinités représentées debout et immobiles ainsi que des asparas, divinités féminines, esprits dansant des nuages et du ciel.

Au troisième niveau, on vit le soleil surgir au dessus de la forêt et éclairer faiblement les murs de pierre richement sculptés avec des devatas de styles différents sur fond de dentelle florale. Certaines semblaient avoir été peintes: ici une trace de rouge sur les lèvres ou là sur les joues. Chacune est unique. Au cours des siècles les codes d'esthétique ont évolué, les représentations oscillent entre réalisme et idéal dans les traits, la richesse et la finesse des bijoux d'apparat, des coiffures et des plissés de tissu. 

La brume s'est dissipée et les rayons du soleil viennent colorer les pierres du temple en un jeu compliqué d'ombres et de lumière créé par les formes élaborées des colonnades et l'axe des galeries. Ainsi sont révélés à coup de projecteurs solaires des visages souriants ou ancrés dans la méditation, des corps sensuels, des motifs floraux pétrifiés et les perspectives des galeries qui forment quatre quadrilatères autour du corps la tour centrale du temple dans laquelle est abrité un bouddha de grande taille.

devata et vieille dentelle, Angkor Wat, 2019

Quelques heures ont passé et nous parcourons toujours la vaste étendue du temple, une fois redescendus du troisième étage et nous passons en revue les devatas comme s'il agissait d'une revue militaire tellement elles sont nombreuses. La fatigue se fait sentir et l'esprit sature de ses beautés à contempler. Et pourtant il y en a toujours de nouvelles qui surprennent par leur qualité et l'éclairage. La chaleur se fait sentir ainsi que la pression des visiteurs venus par milliers.

Nous allons poursuivre la tournée des temples que nous n'avons pas encore visités une fois notre chauffeur retrouvé dans la forêt des tuks-tuks garés à l'extérieur du site d'Angkor Wat. Le temple est resté assez fidèle au souvenir que j'en avais de ma première visite en 2002. Simplement l'essor du tourisme a forcé les gérants du lieux à reconsidérer l'usage de l'allée qui traverse le fossé d'eau qui entoure le temple et à le remplacer par un pont flottant, en blocs de plastique remplis d'air, long de plusieurs centaines de mètres. Et puis le troisième étage, dont la structure est fragilisée, n'admettra un jour peut-être plus aucun visiteur.

romance à Ta Phrom, Angkor, 2019

Nous avions visité la veille, Ta Phrom, un joli temple aux prises avec les arbres et dont les galeries de circulation sont plutôt exiguës et peu compatibles avec les groupes de visiteurs chinois qui se déplacent en bloc comme une légion romaine en formation de combat tortue. Gare à ses pieds si l'on est sur le chemin! Ils sont dans leur monde et se suivent les uns les autres comme des moutons de Panurge. L'Inde a pris en charge la rénovation de ce temple et le faire savoir sur des panneaux qui relatent les travaux de restauration. A l'angle d'un bâtiment très richement sculpté un couple apparaît en tenue de mariés. C'est l'heure d'une scéance de photo en préparation du grand jour. Elle porte des baskets et tient les volants de sa robe retroussés dans ses bras pour éviter de la salir avec la poussière.

Une chose est sure, les mystères des temples d'Angkor demeurent intacts et dix-sept ans après ma première visite au Cambodge le monde a changé et le tourisme a explosé avec l'afflux des touristes asiatiques.

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9 février 2002, Phnom Penh


6 heure, le réveil sonne. J’étais déjà réveillé depuis un moment par les klaxons des voitures et des scooters dont le bruit filtre jusqu’à l’intérieur de ma chambre dont la fenêtre donne sur un couloir intérieur. Dans la rue le ciel est gris. J’avais espéré voir le lever de soleil sur les bords du Mékong. Ce sera pour une autre fois. La lumière est faible mais c’est assurément l’heure d’aller travailler. On occupe les routes goudronnées comme les rues en terre battue à coup de klaxons. Les moines vont à l’école sous le regard rigide des cocotiers qui ornent les trottoirs. Un chat guette sa proie. Des gens sont attablés autour d’une table plastique pour petit-déjeuner à coté d’une cuisine ambulante. Ils mangent des soupes de nouille ou du riz. Pour ma part, je me dirige vers le fleuve et m’installe à la terrasse d’un café non loin d’un kiosque ou un uniforme est suspendu à un clou avec une casquette de capitaine. Je commande une omelette que l’on m’apporte avec une demi-baguette chaude avec du beurre, je trouve ce pain chaud très touchant pour me remettre en selle de ma nuit courte suite aux ébats d’un couple dans la chambre juste en dessous de la mienne. Le ballet des motos se poursuit nonchalamment, qui avec toute sa famille, qui avec une remorque de déménagement, qui avec son chargement de banane. Un moine, avec un parapluie ouvert posé sur la tête, passe avec un bol chromé pour collecter sa nourriture du jour. Un peu plus loin s'est formé un petit attroupement d’hommes qui brûlent de faux billets de banque pour leurs ancêtres.


les toits du palais royal, Phnom Penh 2002

Un cyclo-pousse me suit, il veut absolument me conduire quelque part. Cinq cent mètres plus loin, devant le palais royal, je lui dis “plus tard”. Deux heures plus tard il sera toujours là à attendre. Le début de la visite, à cette heure matinale dans la grisaille a quelque chose d’intime. La salle du trône est immense avec un gigantesque tapis rouge en son centre. Les murs sont recouverts de fresques et le trône au fond de la salle est surmonté d’un énorme parapluie à plusieurs étages. Les dorures sont abondantes. Le soleil apparaît et illumine les toits vernis aux tuiles bleues, vertes et jaunes. Leurs arêtes se terminent par des antennes courbées évocatrices de têtes de gazelles allongées et dépourvues de cornes. On visite aussi le théâtre, un pavillon en acier de style Napoléon III en cours de rénovation et plusieurs temples dont la pagode d’argent pavée de cinq mille tuiles, d’un kilo d’argent massif chacune, pour mettre en valeur un grand bouddha émeraude, en cristal vert ainsi qu’un autre bouddha en or massif de quatre-vingt dix kilos orné d’une multitude de diamants. La pagode est entourée d’une gigantesque fresque et la cour est peuplée de sculptures, d’arbres et de fleurs qui forment une vision admirable. Il y avait aussi une maquette d’Angkor Wat.

A la sortie, je retrouve mon fidèle cyclo-pousse, qui n’avait apparemment pas trouvé d’autre client entre-temps. J’accepte de me faire conduire au temple Wat Phnom, un kilomètre plus loin, construit par une riche dame à l’endroit où elle trouva un bouddha sur le bord de la rivière Sap. Le temple abrite une armée de bouddhas colorés auxquels les visiteurs font des offrandes sous forme de billets de banque pliés pour être coincés quelques part sur les statuettes et parfois retenu par une fleur de lotus aux pétales extérieurs repliés en couronne. A l’extérieur il y a des urnes pour recueillir des offrandes de nourriture. 


tigre bien nourri, Wat Phrom, Phnom Penh, 2002

Je m’apprête à photographier un tigre avec deux fleurs de lotus dans la gueule quand un type surgit devant moi pour enlever les fleurs afin qu’une dame puisse loger deux morceaux de viande crue et deux oeufs dans la gueule de ce bon tigre de céramique. Il y a des vendeurs d’oiseaux en cage que l’on achète pour les relâcher dans le ciel. En redescendant vers la route par un escalier bordé de nagas, j’aperçois un éléphant entrain de se faire doucher par son maître, visiblement avec satisfaction. Je retourne près du palais royal pour déjeuner. Une terrasse au premier étage avec vue sur le fleuve me fait de l’oeil. A mon arrivée, Elvis Presley emplit l’air de ses chansons et je recense davantage de serveurs que de clientsLe personnel, jeune, est habillé avec des chemises toutes plus colorées les unes que les autres. Je me souviens de l’une d'entre elles en particulier qui représentait une pyramide sur fond de ciel en gradient électromagnétique et était assortie d'une cravate Mickey. Il y avait aussi un Dilbert qui montrait ses fesses. Le patron, présumément Chinois, couvrait sous un t-shirt sa bedaine avec ostentation. Il portait par ailleurs un short à fleur, des chaussettes blanches et des sandales. 

De retour dans la rue sous un soleil de plomb, j'entre dans un magasin qui vend des articles de soie et qui est tenu par une dame anglaise qui partage son temps entre Siem Reap et Phnom Penh. Elle me recommande un magasin qui vend des bouddhas en bois peint. On verra cela au retour de Siem Reap. Je continue mon chemin vers le musée national, réservoir de la culture Khmer, installé dans un palais rouge, à l’architecture d’inspiration khmère. Il a été créé par des Français au début du vingtième siècle. Les représentations de dieux hindouistes abondent: Vishnu, Brahma, Shiva, Garuda et puis les nagas. Garuda est le fils de Subhna, une des deux femmes de Kapiasa, l’autre s’appelle Kudra. Les deux femmes demandent au mari qui est sa préférée. La réponse doit déterminer qui des deux femmes commandera l’autre. Kapiasa, qui sait Kudra jalouse, la choisit comme préférée pour éviter les impairs. Or celle-ci, sur le champ, ordonne l’exile de Subhna à l’autre bout du royaume. Cette dernière en larmes maudit les enfants de Kudra et exhorte les dieux que son fils Garuda puisse la venger en mangeant les enfants maudits. Kapiasa est embarrassé par l’exil de Subhna. Il supplie Kudra de la rappeler. En échange, Kudra lui demande de se procurer de l’armta, l’élixir d’immortalité gardé par les dieux. Or il se trouve que Garuda à des pouvoirs magiques et son corps d’oiseau lui permet d’aller dérober l’armta chez les dieux. Vishnu furieux l’arrête et l’engage à se battre. Grâce à ses pouvoirs, Garuda résiste pendant vingt et un jours aux attaques de Vishnu. Le conflit doit se résoudre à l’amiable. Garuda rend l’armta à Vishnu afin que celui-ci le porte en personne à Kudra et donnera à ses enfants un corps de serpent. Garuda, ennemi juré des serpents les mangera un à un, exauçant ainsi la malédiction de sa mère. Garuda avait par ailleurs accepté de devenir la monture de Vishnu pour le soutenir dans ses combats. 


divinité souriante, Musée National, Phnom Penh, 2002

A la sortie du musée, après une pause bien méritée dans une cour ombragée avec un bouddha abrité par un kiosque érigé au milieu d’un bassin avec de gros poissons rouges et des lotus, une dame insiste pour que les visiteurs offrent des brochettes de fleurs de lilas comme offrande à une série de bouddhas. Cela implique bien sûr d’ajouter un petit billet plié dans une coupe pour bien faire les choses. J’écoute la conversation d’une Française habitant sur place qui raconte avoir rencontré la veille dans un vernissage une dame versée dans la chiromancie, l’art de lire les lignes de la main, et depuis plusieurs année dans la magie noire. Selon elle, on ne doit pas respirer l’odeur des fleurs que l’on offre car elle doivent être conservée pour l’offrande.

Dehors, la lumière est d’un orange puissant. Je rentre à pieds dans la poussière des rues du centre ville au milieu d’un concert de klaxons de voitures et de motos. La nuit approche. Pour dîner, j’opte pour une soupe à l’oignon avec des croutons de baguette évidemment.


10 février 2002, Phnom Penh - Siem Reap


Lever à l’aube pour la grande aventure: partir à la découverte d’Angkor Wat en ralliant en bateau le lac Tonle sur la rivière Sap afin de se rendre à Siem Reap.

Quand nous arrivons à l’embarcadère, les deux bateaux en partance pour Siem Reap sont pleins à craquer. Ils ressemblent à deux tonneaux flottants. Le toit est équipé de petites rambardes pour permettre d’arrimer le chargement sur le toit. Dans le cas présent, les voyageurs doivent se servir des rambardes pour caler leurs pieds afin ne pas tomber à l’eau. L’intérieur du bateau est puissamment climatisé, un vrai frigo, avec des vitres teintées très foncé, on ne voit presque pas à travers. Je finis par m’incruster sur le toit près des cheminées d’échappement sur un tas de gilets de sauvetage où un petit groupe d’Israéliens est installé. La fille du groupe me lance en souriant, c’est bien que tu sois là comme ça tu m’empêcheras de tomber à l’eau si le bateau tangue. Pour le moment le bateau tangue lentement à l’arrêt. Quand le capitaine met le moteur en marche, au prix d’un épais panache de fumée noire, toute la structure se met à vibrer et propage un bruit étourdissant. Il faut presque se boucher les oreilles. On ne trouve rien d’autre que du papier toilette comme boule-quies: autant dire que c’est assez peu efficace. Les bateaux s’élancent sur la rivière pour un trajet sans encombres durant lequel on observe les rives monotones avec ici ou là un bateau de pêcheur, une hutte sur pilotis recouverte de feuilles séchées de bananier, des vaches ou des buffles et quelques paysans travaillant dans leurs champs. Quand nous débouchons sur le lac Tonle, l’horizon s’élargit, on avance sur une mer calme mais brumeuse. Particularité de la rivière Sap au moment de la mousson, son cours s’inverse. Le pilote semble zigzaguer dans la brume à la recherche de repères visuels. Au bout de six heures de navigation et au grand soulagement de nos fesses endolories on signale Siem Reap en vue. Il faut remonter un affluent sur quelques centaines de mètres sous l’escorte d’un bateau pilote de la police fluviale bien utile pour se faufiler dans les méandres étroits de la rivière qui ondule capricieusement et est bordée d’une multitude d’habitations flottantes. 


maison flottante, Siem Reap 2002

L’eau de la rivière sert à tout faire: élevage de poissons ou de crustacées, la vaisselle, tout à l’égout, baignoire pour les enfants qui y pataugent joyeusement avec une insouciance qui pour nous rime avec inconscience. Le capitaine du bateau a demandé à tous le monde de rentrer à l’intérieur du bateau pour éviter des ennuis avec la police fluviale dont le bureau est une cabane sur pilotis. Nous arrivons au bout du bras navigable. C’est l’effervescence dans la boue de la rive. Le soleil de plomb m’assomme. Je récupère tant bien que mal mon sac à dos dans la mêlée qui se déroule à l’arrière du bateau et descends sur une planche qui sert de passerelle au dessus de la boue. “you want moto? taxi? guesthouse?”. C’est le souriant marché aux touristes comme chaque matin. Un peu résigné, je me rends à la guesthouse Popular, y trouve une chambre simple pour deux dollars la nuit. J’avale un riz frit. Je fais affaire avec un chauffeur pour partir à 16h voir le coucher de soleil depuis le temple de Phnom Bakheng. C’est avec beaucoup de curiosité que j’assiste à l’arrivée sur le site d'Angkor au milieu d’une forêt avec de grands arbres dont l’épais feuillage fournit une fraîcheur salutaire. Le site est immense étalé sur quelques dizaines de kilomètres. Enfin Angkor Wat dévoile ses tours pyramidales. La foule est au rendez-vous et la lumière d’après-midi s’adoucit. Je me dirige directement au troisième étage, au centre du temple, matérialisé par une tour pyramidale dont les flancs matérialisent un escalier de pierre aux marches hautes et très étroites. C’est le point culminant du temple d’où l’on peut contempler tous les environs. Là-haut le calme règne malgré le nombre de visiteurs. Des bonzes sont là pour engager la conversation avec les visiteurs et profiter de la sérénité du lieu. Une heure pour découvrir Angkor Wat rime avec une course au 100 mètres, il faudra y revenir pour y passer davantage de temps. C’est maintenant l’heure de se rendre au Phnom Bakheng, un autre temple d’où l’on peut voir les tours d'Angkor Wat émerger de la forêt et se parer d’or sous les derniers rayons de soleil. Aujourd’hui la brume atténue un peu le contraste du panorama. 


11 février 2002, le petit circuit d'Angkor


Banteay Srei: lever de bon matin, petit déjeuner succinct pour récupérer des piqûres de moustique de la nuit. La campagne est dorée par le lever de soleil. Buffles, vaches, cochons, tout le monde est debout au rendez-vous. Le temple est petit mais d’un raffinement extrême. Malheureusement une corde empêche le visiteur de s’approcher du centre brillamment sculpté. Il faut un oeil exercé pour assister à la révélation des Asparas par le soleil, qui d’un de ses rayons d’apparât habille ces déesses danseuses d’un oranger sensuel. Le ciel est pur et l’air léger.


Banteay Kdei

Une aspara souriante et méditative m’accueille. Le temple en a vu des vertes et des pas mûres mais l’ensemble est d’une dimension inattendue. Le Brahma de la porte du mur d’enceinte fait son effet. Tout près de là se trouve le lac Srah Srang. Je me fais harceler par une troupe d’enfants qui redoublent d’énergie pour vendre leurs objets “Sir, une boisson… Sir, un petit bracelet… Sir, manger…” Je finis par trouver mon chauffeur qui somnole tranquillement dans un hamac. 


Angkor Wat vu de Phnom Bakheng, 2002

Ta Phrom

c’est le royaume des arbres qui poussent impunément sur les murs sans se soucier que leur poids sape leur appui en descellant les pierres.


Preah Khan

Les quatre points cardinaux sont honorés, chacun d’un couloir. Les sculptures sont étonnantes dans ce décor parfois apocalyptique sous la pression des arbres qui poussent au mépris des lieux qu’ils déforment. A l’entrée du temple, deux nagas supportent les des démons et les dieux dans une bataille rangée pour conquérir l’élixir d’immortalité, l’armta. Les dieux vont gagner.


Bayon

C’est l’heure de déjeuner et de faire une pause salutaire pour éviter la saturation vis à vis des vieilles pierres. Le chauffeur m’amène dans un restaurant de ses amis. Sol en terre battue sous un toit en chaume. La serveuse a un jolie sourire, je lui demande si je peux lui tirer le portrait. Elle s’exécute avec le sourire mais semble néanmoins un peu tendue: que va penser sa famille? 

Le temple de Bayon c’est un peu comme Chambord avec ses cheminées. En lieu et place des 365 cheminées le temple compte cinquante quatre tours à l’effigie de Brahma aux quatre visages, le créateur du monde.

Une moine me glisse trois bâtonnets d’encens dans la main au moment où je passe près d’une statue de bouddha écharpée couleur safran. J’avais préparé dans ma poche un billet de cent riels pour une telle occasion. A l’étage supérieur, deux Allemandes discutent de la dyslexie à l’âge de six ans sous le sourire énigmatique de Brahma. Une troisième les rejoint pour raconter avec émotion l’histoire d’une brûlure qui s’est infectée au bout de trois jours. Une autre vieille dame guette mon approche en vue d’une nouvelle séance d’offrande d’encens. Je vais tâcher de l’éviter. Un magnifique bas-relief évoque d’antiques scènes de bataille ainsi que la vie quotidienne d’alors. J’en profite pour m’éclipser à pas de loup.


De retour à Angkor Wat, les vaches paissent l’herbe maigre à leur rythme, traînant dans leur sillage une corde attachée à un pieu invisible qui se déplace au gré de leur fantaisie. Le bas-relief de la galerie extérieure au temple principal est une véritable tapisserie de Bayeux taillée dans la pierre sur plusieurs centaines de mètres pour mettre en scène de glorieux épisodes de l’histoire des dieux et du roi Suryavarman II. Puis on s’enfonce dans le temple avec une première série de cours intérieures qui permettent d’accéder au niveau supérieur et ainsi de suite jusqu’au troisième niveau, à l’origine réservé au roi et au haut-clergé. Des femmes y chantent et des moines honorent les lieux de leur présence, dont une bonne partie pour s’exercer à parler anglais ou français avec les touristes. Ils se positionnent sur les terrasses à colonnade qui offrent une vue superbe sur le paysage alentours. Ici tout est serein, on plane au dessus des contingences de ce bas monde.


12 février 2002, retour à Phnom Penh


Le lendemain je rentre à Phnom Penh en bateau. Il fait un grand soleil qui nous cuit sur le toit du bateau. Ma voisine est mexicaine, Salome de Mexico. Elle étudie en Australie. Elle me demande de lui chanter la Marseillaise car, lui a t-on dit, c’est le plus bel hymne national. Je m’exécute sans trop d’écueil. Et puis elle ajoute une citation dont j’ai oublié l’auteur: les Allemands sont experts pour parler aux chiens, les Français aux femmes et les Espagnols à Dieu.

Au port, c’est le moment des adieux sous le soleil implacable, je pars faire la sieste après avoir déjeuner d’un loclac, du boeuf frit servi avec des frites. L’après-midi je n’ai pas de programme précis. Je trouve un moto-taxi pour aller à la Poste. Plus vite dit que fait car le chauffeur doit s’y reprendre à quatre fois pour trouver le chemin. Au retour je m’arrête à un atelier où l’on sculpte des bouddhas en bois. J’en achète un qui doit faire une dizaine de kilos et qui sur la moto fait figure de passager supplémentaire entre moi et le chauffeur. La plupart des boutiques sont fermées parce que c’est le nouvel an chinois. En signe de bonne amitié, la pagode d’argent du palais royale est ouverte à tous pendant le nouvel an chinois.


Nat, Phnom Penh, 2002

La fin de l’après-midi arrive et c’est le moment de se rendre sur la corniche pour assister à la promenade du soir sous l’or du soleil. J’entre en conversation avec Nat, qui vient de la campagne et souhaite s’exercer à parler français. Il loge à la pagode Botum Botej. C’est l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la vie au Cambodge.

- Le mariage: c’est à lui que revient la décision de choisir une femme, mais il faut l’assentiment de ses parents et un travail pour subvenir aux besoins de la nouvelle famille. Il se figure qu’en France les gens qui s’aiment peuvent vivre ensemble sans les obligations financières. Ses parents sont divorcés et je devine qu’il vit avec sa mère qui a dû se remarier récemment vu qu’il conclut en disant qu’il doit partir et trouver un travail.

- Les bonzes: on devient moine quand on le souhaite. Nat l’a été à vingt-deux ans alors qu’il était très malade, car précise t-il, les moines peuvent manger deux fois par jour - le matin et le midi -  et boire du jus d’orange ou mettre du sucre dans le thé ou le café l’après-midi. Je n’essaie pas de savoir combien de repas par jour sa famille peut s’offrir. La mission du moine est d’apprendre la religion et éventuellement les langues étrangères. 

Pour lui, être moine est une bonne façon de trouver un travail plus facilement grâce à l’éducation que l’on obtient et des langues étrangères que l’on peut apprendre à l’occasion. Le français sert pour travailler dans l’administration et l’anglais pour le business. Nat est passionné de français. 

- Le procès des Khmers rouges: le gouvernement cambodgien souhaite procéder au jugement du leader des Khmers rouges et les Nations Unies voudraient ajourner procès pour des raisons à éclaircir.

On se donne rendez-vous le lendemain pour visiter la pagode où il loge.


Le serveur du Capitol

Nouvelle rencontre. Je suis attablé à la terrasse d’un café devant un thé au lait alors qu’une vieille femme borgne s’approche avec une écuelle en fer pour y recueillir des billets de banque. Ce n’est pas vraiment un acte inédit et elle insiste. Un jeune serveur, qui travaille seulement depuis quelques jours dans le café, suit la scène du regard. Il m’explique, après que la vieille dame Cham soit partie, qu’elle n’a peut-être pas d’enfants pour subvenir à ses besoins et qu’elle est sans doute réduite à la mendicité. Puis il disgresse sur la richesse des Etrangers au Cambodge, en comparaison avec les Khmers pour la plupart agriculteurs, et qui mangent à peine à leur faim. Ils n’ont pas d’usines ou de boutiques comme les Chinois en référence aux filles qui déambulaient sur la promenade Sisawath devant nos yeux et que Nat aussi disait qu'elles travaillaient dans des usines tenues par des Chinois. Et le serveur d’ajouter que les femmes qui quittent la campagne dans l’espoir d’une vie meilleure à la ville se retrouvent souvent confrontées aux maisons closes ce qui fait qu’elles ne sont pas forcément bien vues quand elles retournent au village, du fait de leur coquetterie citadine nouvellement acquise. Il fait allusion à une jeune fille en pantalon noir et chemisier rouge brun, fortement maquillée et arborant une mantille noire sur la tête. Il ajoute ensuite que les Singapouriennes devaient être jolies avec leur teint pâle - je me demande alors comment il est parvenu à cette conjecture. J’objecte que les Cambodgiennes sont aussi ravissantes tout comme les Françaises d'ailleurs. Il concède ce dernier point en ajoutant qu’elles doivent coûter cher! Le serveur continue en parlant de sa propre expérience: ses parents et frères et soeurs vivent à la ferme. Il est le seul à être allé à l’école jusqu’en 11ème classe. Il lui fallait deux heures pour se rendre à l’école tous les jours. Il a dû abandonner l’école pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a pris récemment des cours d’anglais dans une association humanitaire. Cela lui a permis de devenir serveur. Il raconte ensuite, sans doute en rapport à la pauvreté des gens à la campagne, que sa mère est venue lui demander de l’argent pour nourrir ses frères et soeurs et faire fonctionner la ferme. Il poursuit en disant que ces frères et soeurs sont des ignorants et qu’il leur était redevable d’avoir eu la chance de recevoir une éducation. Il s’éloigne en s’excusant, mais il doit repartir faire le service qu’il a négligé quelques minutes pour me raconter son histoire. J’admire sa détermination à s’en sortir et à saisir la chance qui s’est présentée à lui. Je lui souhaite aussi de pouvoir poursuivre l’amélioration de sa situation pour aider sa famille. Le serveur m’avait expliqué que son travail était assez prenant vu qu’il était sur place pour le service en permanence pour un salaire somme toute maigre et providentiel à la fois. L’hébergement est dans la salle de restaurant sur des lits de camps installés après la fermeture du rideau de fer qui donne sur la rue et rangés avant l’ouverture à six heures du matin. Loisirs et vacances sont des mots imaginaires dans son quotidien à la différence de celui des touristes assimilés à des réservoirs à dollars. Le salaire mensuel moyen à la campagne est entre vingt et trente dollars. Ainsi les dollars apportés par les touristes font briller de nombreux yeux, ceux des taxis qui ajustent leur prix en fonction de la tête du client et des enfants qui mendient en affichant un sourire désarmant.


gardien de fleurs de lotus, Phnom Penh, 2002

Je commence à mieux comprendre l’énergie d’Irène, une Cambodgienne élevée en France et qui faisait un stage de comptabilité à Singapour. Elle voulait changer les choses au Cambodge en agissant pour donner confiance en soi et ambition aux Cambodgiens, afin de surmonter les vicissitudes du récent passé.

Je dîne à la table d’un Suisse Allemand et d’un Danois, qui travaillent dans l’humanitaire. Le Danois qui veut sauver le monde est simultanément occupé à le détruire avec ces préoccupations futiles: que va t-il demander au bar où l’on exauce tous vos désirs pour cinq dollars? A t-il payé sa marijuana trop cher? L’alcool dans les magasins de détail est-il trop cher? C’est important parce qu’il a envie de s’étourdir.


13 février 2002, Phnom Penh


Je me rends au bureau principale de la Poste, beaucoup plus modeste que le bâtiment adjacent du ministère et des Postes et Télécommunications. Les maisons coloniales sont pour la plupart décrépites mais ont conservé néanmoins un charme désuet. Elles ont désormais la concurrence des nouvelles maisons chinoises aux vitres teintées avec des barreaux et des balustrades à colonnades nacrées. Cela pourrait sans doute devenir une autre Malaisie si l’on y prend gare. L’influence chinoise semble omniprésente. La télévision cambodgienne diffuse des séries chinoises qui fascinent.

Les dérailleurs de vélo sont en soldes sur le bord de la route. Le quartier du Lac, au nord-ouest de Wat Phnom compte de jolies maisons et des baraques beaucoup moins charmantes. Des gens vivent sur le bord de la rue, les enfants courent dans la poussière les fesses à l’air. Un spectacle d’acrobate a lieu près du marché central à l’occasion du Nouvel An chinois. Un tigre animé par deux comédiens saute sur des colonnes. Les balcons sont remplis de spectateurs. Vers midi et demi, Nat arrive à la pension Capitol. Je l’invite à déjeuner. Son professeur de français est encore en vacances, il devra patienter un peu. Nat prend une soupe de poisson cambodgienne et englouti deux bols de riz. Un type d’Orléans au profil de roquet arnaqueur s’installe à la table voisine accompagné d’une fille asiatique superbe d’au moins 1m75 habillée d’une ample combinaison verte dans laquelle elle ne peut passer inaperçue. Le type est fier de la fille et n’hésite pas à lui caresser ostensiblement les jambes sous la table en retroussant les pattes de la combinaison. Elle le laisse faire sans rien dire en le regardant avec des yeux de croqueuse de roquet arnaqueur. Quoiqu’il en soit, le type doit se payer du bon temps.

Nat me fait lire un brouillon de lettre qu’il compte envoyer à une famille française de sa connaissance. Le ton est pleurnichard: J’ai mal à la tête et la consultation pour me guérir coûte deux cent dollars. Il précise qu’il a réussi son examen de français à l’Alliance Française mais qu’il a besoin de fonds pour étudier et vivre. L’université n’est pas une solution car il a arrêté ses études au collège. 

Nous sortons pour aller visiter la pagode où il est hébergé. Je lui demande ce qu’il compte faire après ses études. Il répond qu’il n’en a pas la moindre idée. Il a sans doute encore du chemin à faire avant de trouver sa voie. Il a vingt quatre ans et se verrait bien fonctionnaire. Nat me paraît très prudent, peut-être un poil rêveur et bercé d’illusions. C’est sans doute le lot de beaucoup d’entre nous qui aspirons à ce que nous ne connaissons pas. En tous les cas, il a choisi ou a été encouragé à quitter la ferme de ses parents qui ont misé sur lui en particulier pour apporter la prospérité à leur famille en tentant sa chance en ville. 


A la pagode, les bonzes me regardent surpris de voir un Européen. Nous entrons dans la pièce où loge un ami de Nat qui est bonze. Ils viennent du même village. Il y a trois bonzes dans la pièce dont l’ami de Nat, torse nu qui porte trois cicatrices rondes sur le ventre qui font penser à des projectiles. Les deux autres bonzes sont plus jeunes, l’un d’eux somnolent à même le sol. Le poste de télévision diffuse une série chinoise, l’histoire policière de la poursuite d’un trafiquant de drogue. Le film est doublé en Khmer par une seule voix qui couvre tous les personnages et sous-titré en mandarin et en anglais. Dans la pénombre Nat me montre son manuel de français avec des photos de la Tour Eiffel, des Champs Elysées, de la Cité Universitaire et de l’incontournable siège de l’Unesco. Une vieille femme, bonze elle aussi, entre pour demander un verre d’eau. Elle est déconcertée de me voir ici. Elle sourit en dévoilant les quelques dents qu’il lui reste, une fois les présentations faites. Elle est la cuisinière officielle du pavillon. Nat prépare du thé dans un verre et me le tend. J’en bois une gorgée et propose le verre aux autres bonzes qui refusent. J’apprends que les bonzes peuvent boire et manger en premier ou en dernier mais jamais après un Etranger. Je suis en peu gêné. Ce n’est pas grave m’assure t-on. L’ami de Nat a étudié le marketing pendant un an dans une université privée mais a dû interrompre ses études par manque de financement. On zappe sur TV5, le câble est disponible ici. Les nouvelles de France sont insipides: le début du procès de Milosevic, la campagne électorale pour les présidentielles est en préparation. Nous quittons nos hôtes et nous dirigeons vers la rivière Sap. J’achète un pamplemousse dont je rêvais depuis la veille. Le prix a doublé en une journée. En m’asseyant sur le muret qui surplombe la rivière j’entends un craquement, le fond de mon pantalon malais vient de se déchirer avec une grande fente. Ce n’est pas grave tant que nous sommes assis. Un petit groupe de bonzes s’approche de nous, ils proposent d’aller faire un tour pour parler. Je décline en montrant mon pantalon, ils rient et me souhaitent bonne chance. Pendant cet après-midi immersif auprès des bonzes, j’ai appris que les règles de la quête de nourriture se sont assouplies récemment. Les bonzes auparavant ne pouvaient qu’accepter de recevoir de la nourriture. Aujourd’hui ils portent un sac en bandoulière dans lequel on peut glisser des billets. Avant ils n’avaient pas le droit de regarder la télévision ni d’écouter la radio, aujourd’hui ils ont le câble. Un bonze n’a pas le droit de toucher les femmes, sauf celles de sa propre famille. Par le passé il leur était interdit de poser le regard directement sur une femme, ils devaient garder les yeux rivés au sol. Nat raconte l’histoire jugée actuellement du procès d’un bonze surpris en flagrant-délit avec une prostituée. La vie de bonze n’est pas si facile! Fin du pamplemousse, j’ai passé une cordelette autour de ma jambe droite pour circonscrire le bâillement de la déchirure et éviter de devoir montrer mon caleçon à tout le monde. Je fais mes adieux à Nat en lui souhaitant sincèrement de réussir dans ses projets. Il me demande de l’argent pour pouvoir rester un peu plus longtemps à Phnom Penh. Je lui donne une poignée de dollars, de quoi subvenir à ces besoins pendant quelques jours. Je suis néanmoins ambivalent par rapport à l’utilité de ce don qui peut-être n’est qu’un encouragement sur la voie de la mendicité.


quel avenir pour le Cambodge, Phnom Penh, 2002

Le soleil embrase la rue 178 d’un orangé profond. Bizarre journée: sans argent pas d’études, la plupart de ceux qui étudient ont leur études payées par de la famille à l’étranger. Cela doit être dur au début de se résigner à accepter son sort, si ce n’est en attendant la prochaine réincarnation dans un être meilleur et si possible dans de meilleures conditions.

J’avais débattu de cette situation avec le Suisse-Allemand pour qui le traumatisme de la guerre civile avait amplifié le manque d’ambition et de confiance en soi qui étaient les principaux facteurs limitant une reprise du pays. Il ajoutait que les Thaïs et le Cambodgiens voulaient un profit immédiat alors que les Chinois construisaient leur commerce pas à pas pour pouvoir le transmettre une fois prospère aux générations suivantes. La parabole de celui qui tue la poule aux oeufs d’or.



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