la tête dans les nuages


le lac et le glacier de l'Arpont

17 heures, le 18 août 2021

Nu face à la majesté du glacier de l’Arpont. Il est là, juste devant moi, tout proche. Le temps semble se figer alors que mes sens prennent la mesure de ce moment unique avec exaltation. Je suis seul et ce glacier, au coeur du parc de la Vanoise, m’impressionne par sa taille et sa glace d’un blanc-gris crevassé. Il agit comme un aimant. C'est un univers à part, à près de 2800 m d’altitude, en proie au caprice du vent qui façonne les nuages à sa guise, toujours imprévisible, en dissimulant et dévoilant tour à tour les contours torturés et polis de la roche qui a été façonnée par ce glacier. Il y a encore quelques dizaines d’années, il venait mourir sur la berge du lac sur la rive duquel je me tiens. Le bruit de la neige et de la glace qui fondent au soleil participe à rendre le spectacle plus vivant et grandiose. Le soleil quand il se montre apporte une tiédeur aussitôt reprise, dès qu’un nuage l’occulte, par le vent frais.

Je passe en revue les émotions que m’a procurées ce voyage à pied sur le GR5. C’est incontestablement le moment le plus fort de notre randonnée commencée onze jours plus tôt près du Mont Blanc dans le but de rallier Briançon.


départ de la gare du Fayet


Samedi 7 août 2021 - Le Fayet - Bionnassay


Météo France prédit une matinée un peu nuageuse suivie de forts risques d’orage pour l’après-midi. A midi notre train arrive en gare du Fayet sous le soleil. Nous devons nous rendre à Bionnassay pour rejoindre le GR5. On déjeune sur un banc du parc thermal face à la cascade de Crépin, un peu en hauteur. 

Une fois rassasiés nous reprenons nos sacs et l’on s’aperçoit rapidement que le sentier est barré suite à un éboulement. Demi-tour, on revient à la station thermale et on emprunte le sentier qui mène directement à la passerelle qui enjambe la cascade et l’on poursuit jusqu’au viaduc qui permet de traverser une autre vallée et de rejoindre Saint Gervais les Bains, une petite bourgade animée et touristique. Le ciel commence à se charger en nuages. Nous rejoignons la forêt pour gravir la colline en direction de Montivon, contents d’être à l’ombre des sapins et des mélèzes. Un grondement de tonnerre résonne au loin, il semble que l’orage ne soit pas pour nous. Nous poursuivons l’ascension en transpirant comme il se doit. Au bout d’une heure les premières gouttes de pluie font leur apparition, les arbres nous protègent en partie, nouveaux roulements de tonnerre, plus près ceux-là, et la cadence de la pluie s’accélère. Voici le point de non-retour, il faut enfiler le poncho sous lequel on transpirera quoiqu’il arrive mais qui évitera au sac-à-dos d'être complètement mouillé et que l'on se refroidisse. La pluie s’intensifie. Il nous reste encore un bon bout de chemin à parcourir. Le sol du sentier se met à ruisseler et nos chaussures se transforment rapidement en baignoires tandis que chaque pas s’accompagne d’un bruit spongieux. Le matin même nous avions acheté un journal à la Gare de Lyon dans l’éventualité d’une paire de chaussures mouillées. Cela n’aura pas été en vain. Il ne reste plus qu’à poursuivre stoïquement notre chemin jusqu’à Bionnassay. Au détour d’un virage nous apercevons quatre personnes en habits de pluie et petites chaussures qui se dirigent vers nous. Deux hommes portent un gros sac de sport qui semblent extrêmement lourd. Ils sont suivis par deux femmes qui ne sont plus toutes jeunes. Elles nous demandent si la prochaine ferme est encore loin. A priori non, nous avons vu une maison quelques centaines de mètres plus bas. Pouvez-vous m’aider, dit l’une d’elles, j’ai le vertige en descendant je n’y arrive plus. Elle semble en effet paniquée. J’accepte de l’accompagner jusqu’au prochain virage en lui prenant le bras, ce qui paraît la calmer quelque peu. Je leur dit qu’on ne pourra pas les accompagner davantage car nous avons encore plusieurs heures de marche devant nous. L’autre dame dit qu’elle ne peut pas aider la première car elle a eu une opération de la colonne vertébrale récemment. Nous sommes tombés sur une fine équipe au milieu de l’orage. L’argument d’avoir encore un long chemin semble malgré tout porter ses fruits, elles finissent par repartir toutes les deux tant bien que mal et nous reprenons notre marche dans le bon sens cette fois. Pour autant la trace du chemin que nous suivons devient moins visible dans l’herbe mouillée. Nous pataugeons un peu dans une prairie à l’herbe chargée d’eau avant de retrouver un chemin plus formé grâce au GPS du téléphone. On s’est senti un moment désemparé à l’idée de devoir rebrousser chemin si l’on s’était perdu. A présent, il ne reste plus que quelques centaines de mètres de dénivelé à descendre pour parvenir à Bionnassay, mais au moins le chemin est évident. La pluie tombe toujours inlassablement. Cela n’a plus vraiment d’importance car ce qui pouvait mouiller l’est déjà. Le long du chemin nous avons traversé plusieurs fois les rails du Tramway du Mont-Blanc qui relie Le Fayet au Nid d’Aigle d’où l’on surplombe l’extrémité du glacier de Bionnassay. On avait imaginé se rendre au Nid d’Aigle pour redescendre à Bionnassay le long du glacier si le temps s’y était prêté. Une autre fois! Le village est en vue, il ne nous reste plus qu’à se diriger vers l’auberge, l’unique de Bionnassay qui est installée dans un grand chalet. Nous retirons nos ponchos dégoulinants avant de se présenter au restaurant de l’auberge où nous apercevons du monde. Nous nous présentons à une dame qui nous reçoit poliment mais avec un détachement manifeste. Elle va droit au but pour nous montrer nos places au dortoir et nous faire part des règles du lieu. Dîner à 19h. Nous sommes contents d’être arrivés, visiblement pas les seuls à avoir pris l’eau. La douche est bienvenue même si je me rends compte que j’ai oublié de prendre une serviette de toilette! J’avais néanmoins pris un petit carré en éponge de vingt centimètre de côté qui devra faire l’affaire. Bien que nous soyons en été, l’auberge est bien chauffée, ce qui est bien agréable et va permettre de sécher en partie nos affaires. Nos voisins de dortoirs suivent tous le Tour du Mont Blanc.

Nous sommes ponctuels au dîner, en avance même pour une partie de dés avec un pichet rouge le temps de patienter jusqu’à la soupe et les diots de Savoie servis avec de la purée Vico.


l'église peinte des Contamines-Montjoie

Dimanche 8 août 2021 - Bionnassay - Refuge de Nant Borrant


Ce matin, le ciel est toujours nuageux mais on distingue tout de même la montagne qui était invisible la veille. L’étape du jour est sans histoires au fond de la vallée des Contamines-Montjoie, une station de ski et un petit village qui a conservé son église à la façade peinte et des chalets en pierre et en bois. Je profite d’un magasin de sport pour acheter une serviette de toilette en micro-fibre qui essuiera bien et sèchera avec lenteur. Une variante du chemin aurait consisté à monter en altitude jusqu’au col du Miage qui offre par temps clair une belle vue sur les glaciers et le massif du Mont Blanc. Cette année tout est vert dans la nature, il a plu en abondance. Nous pique-niquons à la sortie des Contamines Montjoie sur un banc mi-soleil mi-ombre face à une prairie. Sardines au menu, de mon côté, et un gâteau à la noix bien roboratif en dessert.

Il nous faut maintenant monter au refuge de Nant Borrant (Nant signifie ruisseau). Le chemin est suffisamment large et praticable en 4x4. On traverse un pont Romain construit pour franchir une gorge étroite formée par le ruisseau qui s’écoule vigoureusement en cascade. 

Chaque refuge de montagne a son charme propre et son côté pratique pour fournir un abri avec une belle vue. Celui de Nant Borrant répond au critère de la vue. A 1400m d’altitude il n’y fait pas froid. Une pelouse arborée et abondamment fleurie fait office de terrasse avec une vue qui donne le sentiment d’être dans le jardin ensoleillé d’une maison de campagne face aux montagnes. Une tarte aux myrtilles, un café et une grande bouteille d’eau pétillante s’imposent pour savourer ce lieu où l’on vient déjeuner en famille depuis la vallée. Nous partageons le dortoir avec trois messieurs à la retraite qui s’imposent des journées de marche bien chargées et ronflent en conséquence. En sortant de la douche j’entends une voix particulière qui ressemble à celle d’une amie parisienne. Ce serait vraiment un hasard de se retrouver dans le même refuge. La coïncidence se confirme après le dîner!


Nant Borrant au petit matin

Lundi 9 août 2021 - Refuge de Nant Borrant - Col du Bonhomme - Refuge du Plan de la Lai


Nous nous réveillons sous un ciel légèrement pommelé qui laisse bientôt place, dans la fraîcheur du matin, à un grand soleil qui fait briller les fleurs encore couvertes de rosée comme des pierres précieuses. A la manière d'une caravane, les randonneurs s'élancent sur le sentier du col du Bonhomme. Les vacances et l'engouement pour la nature amplifié par le covid ont mis en piste un large éventail de randonneurs. Chacun à son rythme, donc, pour cette ascension sans grande difficulté. 


l'ascension du Col du Bonhomme en compagnie

On ressent davantage l’altitude dans les derniers cent mètres de dénivelé où la pente se fait plus raide. Au col on aperçoit un morceau du massif du Mont Blanc. Nous continuons vers le col de la Croix du Bonhomme à peu près à la même altitude, autour de 2400m et c’est là que le GR5 se sépare du Tour du Mont Blanc (TMB). Les randonneurs se font moins nombreux sur le GR5. Un troupeau de moutons et quelques chèvres s’affairent sur une pente recouverte d’herbe verte. Le sentier se poursuit sur une crête vers le col de la Sauce avec une belle vue de part et d’autre. Nous déjeunons au soleil en regardant le Mont Blanc que l’on voit beaucoup mieux que sur le sentier du TMB. Il ne nous reste plus qu’à redescendre jusqu’au refuge du Plan de la Lai au pied du Rocher du Vent, connu pour sa via ferrata et qui ressemble de profil, quand on vient du col de la Sauce, au visage d’un géant pétrifié qui émerge de la prairie. 


le Rocher du Vent

Le refuge est une curiosité située au bord de la route du Cormet avec un grand parking où les randonneurs à la journée viennent se garer. De loin, on a du mal à se réjouir à l’idée de passer la soirée et la nuit dans cet épicentre de concentration humaine. C’est un refuge écolo, avec uniquement du solaire pour l’éclairage, ce qui fait qu’une lampe frontale n’est pas forcément superflue pour la soupe du dîner. Les dortoirs sont neufs et très propres. Je vous conseille d’aller-vous doucher rapidement avant que les autres arrivent, nous dit la dame qui nous accueille. La tarte aux myrtille pourra patienter un peu. On passe le reste de l’après midi au soleil sur la terrasse au bord de la route à jouer aux dés avec une bouteille de Mondeuse pour l’apéro et le dîner en regardant un groupe de Chasseurs Alpins se reposer avant une marche de nuit. Les chefs viennent boivent une bière au refuge tandis que les troupes pique-niquent et se distraient de l’autre côté de la route. A table nous faisons la connaissance de trois Suisses, deux frères et une copine, qui suivent le GR5 jusqu’à Val d’Isère et sont amateurs de ski de randonnée, de baignade en eau froide dans les torrents et les lacs d’altitude ainsi que de siestes dans l’herbe des prairies ou à l’ombre des bois. Ils sont foncièrement amoureux des montagnes. Le dîner achevé, nous retournons sur la terrasse où il fait encore clair, pour siroter un génépi en admirant les couleurs, entre oranger et violet, projetées par le soleil couchant sur les roches et les nuages. Nos amis Suisses dorment dans une yourte à l’arrière du refuge.


10 août 2021 - Refuge du Plan de la Lai - Refuge de la Balme Tarentaise


au Refuge du Plan de la Lai

Le ciel matinal est parsemé de petits nuages, qui donnent du relief aux montagnes et aux prairies avec leurs ombres qui encadrent les zones ensoleillées à la façon projecteurs de théâtre. Il fait encore frais, la rosée scintille et nous croisons quelques troupeaux de vaches qui paissent résolument dans ce joli paysage. Sur une colline herbeuse on distingue la silhouette d’une cabine téléphonique rouge sans doute parachutée de Londres dans des circonstances encore à éclaircir. On doit y avoir une vue superbe. Nous rattrapons un groupe de marcheurs de l’UCPA qui s’étale en fonction de l’appétit sportif de ses membres. A l’arrière on papote relations sentimentales. “j’ai dit à X que je n’étais pas libre même si je n’étais pas encore vraiment avec P” dit l’une des filles à sa voisine. Tout le monde se dirige vers un mont arrondi et herbeux qui offre une vue panoramique sur le lac de Roselend qui reflète les nuances du ciel en tons de bleu pastel.


le Lac de Roselend

Nous faisons un détour après avoir vu une pancarte pour le lac Amour avec l’idée d’y déjeuner au lieu de filer directement vers le Col Bresson. Le lac est une destination prisée pour le picnic du fait de la proximité d’un parking. Pour autant la dernière partie du chemin est assez raide sur de multiples sentiers qui zèbrent le flanc herbeux de la montagne qui mène jusqu’au lac. Sur la même crête que le Col Bresson se trouve la Pierra Menta, un gros rocher qui ressemble à un cube de roche sombre et qui est prisé pour ses spots d’escalade. La vue pour le picnic est réussie, on s’est installé très proche de la berge d’où la montagne et ses névés se reflètent sur la surface du lac. Un grand groupe s’installe à côté de nous, un peu trop près à notre goût d’un point de vue décibel. Ils sont absorbés par leurs histoires drôles et la nécessité d’être torse nu pour mieux bronzer sous ce soleil de plomb dont la brûlure est attenuée par la fraîcheur du vent.


le Lac Amour

L’ascension du Col Bresson se fait en grande partie dans une zone dépourvue de végétation, un chaos de pierre. C’est l’occasion d’une bonne séance de transpiration. Du col on aperçoit les glaciers de la Vanoise ainsi que le refuge de Presset qui brille par son design contemporain.

Il ne nous reste plus qu’à descendre, une bonne heure durant, jusqu’au refuge de la Balme, au milieu des fleurs colorées, le long d’un vif torrent. On distingue enfin le toit du refuge derrière une grande étendue de fleurs rose foncé. Tarte aux myrtilles comme de coutume, café et eau pétillante. Un couple de campeurs est attablé juste à côté de nous. La femme n’a pas le profil d’une randonneuse fréquente. Elle est plutôt portée sur le plantureux et l’exubérant. L’homme, lui, est petit et sec. Elle peste légitimement contre l’absence de serveur. Un garçon finira par se montrer, un peu débordé par les évènements, mais les choses finissent par rentrer dans l’ordre. L’homme du couple vante les mérites du camping en général et de l’intimité que l’on y a, en particulier vis à vis des dortoirs où les ronflements et autres pollutions sonores et odorantes ne sont pas à exclure. Sous la tente les coupables présumés sont vite identifiés! Monsieur file monter sa tente au milieu des fleurs après avoir reçu le feu vert du serveur. Voilà une chose de faite!

Nous partageons sans histoire notre dortoir avec les Suisses qui filent se baigner dans le torrent à l’eau glacée et reviennent ravis de ces quelques minutes ou secondes de rafraîchissement.


11 août 2021 - Refuge de la Balme Tarentaise - Refuge du Rosuel


La journée commence par quelques heures de descente sans difficultés particulières malgré les huit-cent mètres de dénivelé jusqu’aux bords de l’Isère avant de remonter sur l’autre versant vers Montchavin heureusement à l’ombre d’une forêt bien dense. Nous croisons deux fois nos amis Suisses: ils nous rattrapent après avoir piquer une tête dans l’Isère alors que nous pique-niquons sur un banc improvisé dans un virage du sentier et nous les rattrapons un peu plus tard alors qu’ils font la sieste sous les mélèzes.

Après Montchavin et ses remontées mécaniques on bascule à travers la forêt vers les hauteurs de Peisey Nancroix en admirant au passage le massif du Mont Blanc tout dégagé ce jour là. La vallée du Rosuel est très verdoyante avec en ligne d’horizon les premiers glaciers de la Vanoise. En chemin on passe sur le terrain d’une ancienne mine de plomb, qui fût au 19ème siècle un site de formation de l’Ecole des Mines. 


en route pour le Rosuel

Nous poursuivons le long du Ponturin vers le Rosuel, le lieux-dit où se situe l’un des parkings d’accès au parc de la Vanoise, juste à côté du refuge du Rosuel qui a des allures de petite usine à randonneurs. Au moment où nous arrivons une couple de personnes âgées occupe la réceptionniste qui demande à voir leurs pass sanitaires. La femme refuse de porter un masque à l’intérieur alors que son compagnon semble plus conciliant. Les deux ne sont pas vaccinés et n’ont pas pu se faire tester avant de venir car ils étaient déjà en montagne. C’est aujourd’hui qu’entre en vigueur l’obligation de pass sanitaire pour les hôtels et les restaurants. On apprendra plus tard que l’obligation ne s’applique pas aux refuges de montagne. La femme commence à s’énerver en disant qu’il faut faire de la résistance au pass sanitaire et à la vaccination, que si tout le monde désobéit alors le pass sanitaire ne sera plus pertinent. La réceptionniste est embêtée, elle tente de contacter son chef par téléphone pour avoir une consigne sur comment gérer les troublions: iIs dormiront dans un dortoir à part et devront prendre leurs repas à l’extérieur. 

Nous allons tremper nos pieds dans le courant vif du Ponturin et en profitons pour immerger nos vêtements de marche dans l’eau afin de les rincer et puis les mettre à sécher sur la berge au soleil qui est encore chaud en cette fin d’après-midi. La vue sur les glaciers du fond de la vallée et le mont Pourri est superbe.

Ce soir c’est semoule et chili sin carne dont les restes constitueront notre “salade” de picnic du lendemain.


12 août 2021 - Refuge du Rosuel - Refuge du Palet


Le personnel du Rosuel nous conseille de faire un petit détour par le col de la Grassaz en contournant l’Aiguille des Aimes pour rejoindre le col du Palet. Une belle journée d’ascension dans cette vallée glaciaire avec ces paliers successifs, que l’on appelle des plans. On pénètre au bout de quelques kilomètres dans le parc de la Vanoise proprement dit. Tout est plus sauvage, les sentiers moins larges et plus sinueux, les marquages plus discrets. Après avoir traversé une zone de pierres on arrive sur un grand plan où le Ponturin décrit sous un soleil radieux des boucles paresseuses au milieu de cette plaine humide. Le sentier s’élève ensuite vers un autre plan d’où l’on peut rejoindre le Lac de la Plagne par un détour et que notre sentier surplombe en vue d’avion. 


marmotte en vue

Une marmotte s’affaire dans l’herbe au milieu des fleurs. Elle semble presque indifférente à notre présence tant que l’on se tient à une distance raisonnable. Nous l’observons néanmoins en silence en avançant à pas feutrés: il faut veiller au bien-être des marmottes qui ne manquent pas de siffler quand elles détectent un intrus dans leur zone de confort. On bifurque sur la droite sur un sentier qui part sur des collines d’alpages arrondies. Un troupeau de vaches paît autour du lac Verdet, fournissant un élément de granularité au paysage spectaculaire des sommets. Le pâturage est autorisé dans le parc. Le vent au Col de la Grassaz nous invite à trouver un abri dans l’un des creux formés par les ondulations du sol tout en admirant la vue majestueuse sur les glaciers de la Grande Motte, ceux du Prémou et du Rosolin dominés par la Grande Casse. 


bleu gentiane

Il y a une collection de fleurs colorées dont les gentianes au bleu si profond. Les nuages s’amoncellent en début d’après-midi. On se demande si le temps ne va pas devenir mauvais. On presse le pas, on se demande pourquoi il faut vraiment redescendre au Chalet du Plan pour mieux remonter au col du Palet. Et puis vers 16 heures, les nuages s’éclipsent face au soleil. On retrouve nos amis Suisses en pleine sieste dans l’herbe à côté d’un petit lac. Ils ont coupés en altitude à travers l’herbe. Ils nous disent avoir vu des edelweiss. 


Col de la Croix des Frêtes et la Grande Casse

Les névés se font plus nombreux à mesure que l’on approche du Col de la Croix des Frêtes qui voisine celui du Palet.

La vue sur la vallée depuis le col du Palet nous ravit. On s’arrête pour contempler la majesté du paysage, les couleurs, les formes. Le refuge du Palet est là un peu plus bas avec sa terrasse au soleil. Il nous attend. On improvise un goûter-apéro avec un saucisson et une bière ambrée locale qui me déçoit, pas vraiment ma tasse de thé. 


au Col du Palet

C’est là que nous rencontrons deux marcheurs forcenés qui se plaisent à parcourir deux ou trois étapes quotidiennes ordinaires en une seule journée, ils n’ont pas de temps à perdre et ne voyagent qu’avec un demi-litre d’eau à la fois pour limiter la charge. Pendant la soupe et le récit des longues étapes passées et à venir, un orage éclate violemment, striant l’obscurité du ciel d’énormes éclairs. Nous sommes heureux d’être à l’abri et d’avoir un toit pour dormir. On apprendra par la suite qu’à certains endroits le vent et la pluie étaient si forts qu’ils ont ravagé les tentes laissant ainsi leurs occupants en fort mauvaise posture. Le temps de terminer le dîner et de boire un génépi d’adieu avec nos amis Suisses, la pluie se calme et nous permet, à la lueur des lampes frontales, de rejoindre le dortoir sans trop se faire tremper.


13 août 2021 - Refuge du Palet - Val d’Isère


D’étranges nuages peuplent le ciel au petit matin, sans doute des résidus de l’orage de la veille. L’air est humide et le soleil un peu blafard éclaire la montagne de façon changeante. Il offre néanmoins des contrastes atténués et une lumière diffuse dont un studio photographique se réjouirait. Nous respirons la nature du Col du Palet avant de redescendre vers la civilisation, en côtoyant les remontées mécaniques, les canons à neige et les téléphériques de Tignes qui se situe sept cent mètres de dénivelé plus bas. Nous faisons un crochet par les lacs du Chardonnet où l’on peut louer, pour y passer la nuit, une sorte d’igloo, une demi-sphère à la façon des constructions de science-fiction pour coloniser les autres planètes. De-là les immeubles de Tignes paraissent tout petits. La proximité et la taille du lac de Tignes donne à l’ensemble un je ne sais quoi de Hong-Kong en embryon. 


Tignes

La descente est assez raide et l’on finit par atteindre le terrain de golf en terrasse sur les hauteurs du lac à la surface duquel “TIGNES” est écrit en lettres flottantes. L’arrivée dans la station nous fait l'effet d'un bain de foule après le calme des sommets. 

L’été, Tignes mise sur le divertissement, le bien-être et les activités sportives. Une classe de yoga, quasi exclusivement féminine, a lieu sur les bords du lac, activité gratuite organisée par la commune. La promenade aménagée sur la rive n’est pas désagréable du fait de l’omniprésence des montagnes tout autour qui écrasent en proportion les immeubles d’habitations construits à partir des années 1960 avec une volonté de modernisme exempte du charme traditionnel des villages de montagne. On remarque cependant un effort de conciliation avec les lignes des montagnes. La station de Tignes est telle un champignon poussé après l’immersion du vieux village de Tignes au fond du lac artificiel du Chevril suite à l’érection d’un barrage EDF sur l’Isère en 1952. Le nouveau Tignes était peut-être finalement une manifestation de la victoire du progrès sur l’ancien monde alors que Val d’Isère, son voisin, s’est developpé autour de son coeur de village ancien par une poussée d’immeubles contemporains comme à La Daille. 

Le coeur de la station de Tignes est articulé autour de ses remontées mécaniques. 

En l’absence de neige, le VTT est à l’honneur. Il donne aux clients de modèles électriques le sentiment d’être des Madmax, casqués et lunettés, prioritaires dans l’espace qui les entoure. Les coureurs de trail sont aussi très nombreux. 


chevaux et remontées mécaniques

Le chemin qui relie Tignes à Val d’Isère en balcon, et d’où l’on peut voir le Mont Blanc quand le ciel est dégagé, est très apprécié. C’est le parcours que nous empruntons après avoir fait une brève pause à la sortie de la ville à côté d’un centre hippique éphémère dont les chevaux sont installés dans une prairie au pied d’un téléphérique. 


La Daille entre tradition et modernité

On arrive du côté de La Daille en descendant les flancs escarpés de la montagne à travers une forêt de mélèzes et l’on aperçoit bientôt des immeubles aux lignes tranchantes. Les toits et le dernier étage sont habillés de métal d’un gris mat en harmonie avec les flancs de la roche environnante tandis que les balcons qui sont en bois reprennent les codes déstructurés des fractures de la pierre. Nous déjeunons à l’ombre d’un arbre sur les bords de l'Isère d’une salade de semoule, pas mécontents d’échapper au soleil cuisant. Nous reprenons notre marche. Il reste encore quelques kilomètres en terrain urbain à parcourir avant de parvenir au centre de Val d’Isère. On note le changement d’ambiance: Tignes est à Val d’Isere ce que la banlieue est à Paris intramuros. Val d’Isère est plus chic et cosmopolite. Quelques chalets en bois bordent encore la rue principale, dominés en arrière plan par des immeubles plus récents. Le coeur du village a conservé son caractère ancien avec ses ruelles avec des chalets mi-pierre mi-bois. Les agences immobilières affichent des prix qui rivalisent aisément avec les beaux quartiers parisiens. Notre hôtel, le Friendly Hotel, se trouve à la sortie de Val d’Isère en direction de l’Iseran. C’est un bâtiment qui vient d’être rénové. L’hôtel vient d’ouvrir cet l’été, nous raconte la jeune réceptionniste Nantaise. Le mois de juillet était calme, dit-elle, mais l’activité a bien repris en août. 


exotisme à Val d'Isère

En fin d’après-midi sous le soleil toujours mordant nous faisons un tour dans les rues pavées du vieux village à proximité de la zone commerciale, entre magasins de sport, magasins du terroir et espaces de restauration. Les rues se sont remplies, les siestes se sont terminées et les gens sont de retour d’excursion. On se promène, on boit un verre. Et dans l’espace adjacent au départ des remontées mécaniques, on fait jouer les enfants sur des “structures gonflables”. Un groupe de jeunes jouent au beach volley près du mini-golf tandis qu’un dromadaire solitaire, élément singulier du décor alpin, broute, au bout d’un corde et apparemment sans conviction, l’herbe autour de lui. 

J’enfile la chemise des grands soirs, la seule que j’ai apportée, pour aller dîner en ville, au restaurant de l’hôtel d’en face. L’ambiance du service est un peu guindée au regard de la clientèle dont une partie est en short et t-shirt, mais la cuisine est bonne. Une dame est responsable de la raclette, elle fait l’approvisionnement en fromage fondu des différentes tables qui en ont commandées. Elle doit avoir l’oeil un peu partout à la fois, régler la hauteur des lampes à chauffer et veiller au découpage des croutes de fromages pour faciliter la récolte du fromage fondu dans des poêlons.


14 août 2021 - Val d’Isère - Bonneval sur Arc


On parle espagnol dans la salle du petit-déjeuner du fait d’un large groupe de motards Espagnols en tenue. Et pour cause, on est juste à côté du col de l’Iseran, le fameux, le célèbre, celui qui fait rêver des générations de motards et de cyclistes qui souhaitent, pour l’effort physique ou pour la prouesse de la conduite, parcourir les lacets qui mènent à l’altitude de 2770 mètres.

Pour nous, l’ascension du col depuis Val d’Isère se fera à pieds avec pour principal intérêt l'exercice cardiaque qu'elle procure. En laissant Val d’Isère derrière nous on passe en surplomb d’un camping qui occupe le fond de la vallée de part et d’autre de la route qui mène à l’Iseran. C’est un vrai tapis vert couvert principalement de camping-cars. 

Nous entrons dans la forêt, qui dispense une fraîcheur ombragée salutaire pour l'ascension des cinq-cent premiers mètres de dénivelé. Le chemin traverse ensuite des prairies parsemées de pylônes métalliques qui soutiennent des remontées mécaniques inanimées. Une jeune marmotte qui prend le soleil devant un cairn s'enfuit à notre approche. Il faut dire que cette partie de la montagne n'est pas vraiment tranquille. Le rutilement des moteurs de véhicules - voitures, camping-cars et bien entendu de nombreuses motos - à l'assaut du col sur la D902 rompt le calme naturel auquel on aspire en haute montagne. La marmotte ne se doute pas que le col où elle habite est une étape prisée du Tour de France cycliste ce qui explique la présence de nombreux amateurs dont certains s'affranchissent de la difficulté grâce à l'assistance électrique de leur vélo.


le Col de l'Iseran et son parking

Le chemin à pieds traverse plusieurs fois la route et grimpe tout droit. Finalement on distingue une cabane en pierre qui se détache à contre-jour sur le ciel sans nuage. Le col ne peut plus être loin. Depuis la cabane on découvre une vue sur le col avec son restaurant et son parking d’envergure pour accommoder tous les visiteurs du jour dont une bonne partie se gratifie d’un selfie de rigueur devant le panneau routier qui mentionne le nom et l’altitude du col. A côté d’un cabriolet garé ostensiblement, une tente est érigée sur le bord de la route pour marquer l’arrivée d’une course cycliste. Les arrivants ont droit à une banane et une bouteille d’eau pour se remettre de leur ascension.

Un peu à l’écart de la route, on distingue Notre Dame de l’Iseran, reconnaissable à son clocher qui s’élève tel une aiguille décorée d’un Christ au corps longiligne en pierre blanche et dont le regard embrasse la vallée de la Lenta. C’est la direction que nous suivons en empruntant un sentier étroit qui dévale la pente au milieu de mille fleurs. Dans les premiers mètres du sentier, ô surprise, j’aperçois une edelweiss, puis plusieurs groupes d’autres. Voilà qui fait oublier la morosité aride de l’ascension du col. C’est maintenant le coeur enthousiaste, que se poursuit la marche. Au loin on distingue un autre sentier qui rejoint le premier pont sur la Lenta en descendant du Col des Fours que l’on peut aussi atteindre directement depuis Val d’Isère en traversant, nous dit-on, une superbe zone de glaciers. Le refuge du Col des Fours peut-être une bonne option pour éviter de passer la nuit à Val d’Isère. 

Il fait maintenant très chaud et le sentier serpente à flanc de vallée le long du ruisseau de la Lenta dont la taille enfle à mesure que les cascades et d’autres ruisseaux s’y déversent. Vers midi nous cherchons un endroit à l’ombre pour déjeuner. Difficile, car il n’y a pas encore d’arbres. C’est finalement sous l’un des rares pont que nous nous installons pour apprécier notre sandwich improvisé. Nous reprenons ensuite notre progression vers Bonneval sur Arc en traversant un long plan couvert d’herbes hautes. Puis le moment est venu de quitter le sentier balcon du GR5 pour descendre vers le village par un sentier pierreux assez raide mais qui offre une jolie vue sur les glaciers environnants. Le village s’étale, quelques centaines de mètres de dénivelé plus bas, le long du torrent de l’Arc. 


Bonneval sur Arc

Nous avons pris une chambre à l’auberge du Glacier des Evettes qui est installée dans un bâtiment en pierre sèche à trois étages. Notre chambre d’angle au dernier étage nous ravit avec son balcon en bois et ses portraits de vaches au dessus du lit. C’est l’été assurément, il fait presque trente degrés et un bain de pieds s’impose dans l’Arc dont la température glaciale nous persuade de ne pas s’éterniser. Le vieux village tout en pierre attire de nombreux touristes en quête d’authenticité. Bonneval possède, un peu à l’écart du vieux village, quelques remontées mécaniques pour skier l’hiver.

Nous demandons à l’hôtelier, par ailleurs fort occupé, comment rejoindre le sentier en balcon du GR5. Il nous déconseille de le faire directement depuis Bonneval vu que le sentier balcon redescend dans la vallée au niveau de Bessans. Enfin conclut-il, si vous tenez à transpirer en faisant l’ascension des six cents mètres de dénivelé pour les redescendre ensuite c’est là le chemin qu’il faut suivre mais je ne vous le recommande pas.


15 août 2021 - Bonneval sur Arc - Refuge de Vallonbrun


La journée s’annonce sans nuages, tandis qu’un grand marché de produits locaux s’installe sur le parking visiteur de Bonneval. Nous profitons de l’ombre de la vallée pour débuter notre marche. Nous avons abandonné l’idée de récupérer le sentier en balcon. On profitera du temps gagné pour faire une pause sur le chemin où savourer notre tarte aux myrtilles plus longuement. On quitte le village en passant devant l’auberge d’Oul, qui annonce la couleur par une ardoise devant sa terrasse: “Vaccinés ou Non-Vaccinés, ici nous servons des êtres humains et en vue de la liberté individuelle, nous ne demanderons à personne ses informations personnelles et confidentielles de santé. Vive la Liberté”.


le diable de Bessans


La marche dans la vallée est bucolique. Des pâturages, des champs où l’on récolte le foin en gros rouleaux pour l’hiver, des champs de maïs. A Bessans, un peu avant onze heures du matin, le village est en effervescence. C’est la fête aujourd’hui. Des commerçants et artisans sont installés sur la place principale sous le signe du diable dont la figure est peinte sur une banderole en drap blanc suspendue au balcon de la mairie. A côté de la fontaine, un grand diable en bois peint, muni d’un gourdin et d’une fourche, semble monté sur des chaussures à semelles compensées peintes en jaune canari. Pour compléter la scène, sur la butte qui domine le village, une messe en plein air à lieu sur le parvis de l’église, amplifiée par des haut-parleurs dont le son se mélange à celui de la kermesse de la place principale. L’air est empli d'une fumée odorante, celle du stand grillade dont les profits seront reversés à une association caritative, un incontournable pour toute kermesse qui se respecte. Nous quittons Bessans avec quelques effluves de saucisses qui n’étaient malheureusement pas encore assez cuites pour être vendues et consommées. Le soleil tape furieusement et l’on poursuit la marche de manière résignée en buvant régulièrement pour ne pas se déshydrater. Trouver de l’ombre pour déjeuner ne s’avère pas si facile. Un Breton, dont nous ferons plus tard la connaissance, est installé dans le seul endroit viable que l’on repère, assis sur trois grosses pierres taillées qui sont regroupées aux pieds de trois petits arbres.

On s’installe finalement sur le bord du sentier sous des buissons juste après le hameau des Collets. Il s’en suit une longue montée pour sortir de la vallée sous les feux du soleil de midi afin de parvenir au refuge de Vallonbrun où nous passerons la nuit. On y arrive vers 14h. Trois hommes et une femme, des agriculteurs du coin, sont attablés au soleil devant le refuge pour le déjeuner avec un petit coup de rouge. Ils racontent leurs histoires bien trempées et peut-être un poil fanfaronnes sur leurs relations avec les gendarmes qui sont priés de ne pas venir les embêter. L’homme en charge du refuge est un amateur de parapente. Il nous explique quelques principes de la météo locale et comment les vallées du coin sont protégées en partie des dépressions par les montagnes et les vallées plus à l’ouest qui servent de rempart. Il nous explique aussi pourquoi il y a toujours un vent assez fort là où nous sommes. Le Breton arrive avec une semelle décollée que notre hôte propose de recoller avec du scotch américain en faisant trois ou quatre fois le tour de la chaussure. Il en profite pour nous faire un topo sur comment choisir ses chaussures de marche et pourquoi le pli de la chaussure ne doit pas se trouver sous le pare-pierre de l’avant de la chaussure qui risquerait de se fendre avec l’usure.

En fin d’après-midi nous explorons la colline voisine recouverte d’herbe et peuplée de nombreuses marmottes qui restent malgré tout fort prudentes et que l’on peut, au mieux, approcher à une vingtaine de mètres pour éviter de les voir fuir vers leur terrier. 

Juste avant le dîner, un jeune homme arrive pour prendre une douche, il vient du col du Palet, 41 kilomètres dans la journée. Il apprécie la soupe et les autres plats avant de disparaître pour rejoindre sa tente. Il a prévu de partir à cinq heures du matin pour tenter de traverser le parc de la Vanoise. On souhaite bon courage à cet autre mangeur d’étapes!


16 août 2021 - Refuge de Vallonbrun - Refuge du Plan du Lac


la chapelle Saint Antoine à Vallonbrun

Réveil magique dans la brume qui s’estompe par endroit laissant apercevoir la crête des montagnes et mettant en exergue la chapelle Saint Antoine derrière laquelle le soleil se lève avec emphase juste avant un nouveau coup de rideau de brume. Toute la matinée c’est un jeu de cache-cache avec les sommets. Nous marchons tantôt au milieu d’un nuage, tantôt au dessus ou tantôt en dessous. La montagne se dévoile par morceaux au fil de la capricieuse évolution des nuages, ouate insaisissable qui se matérialise et se désagrège de façon mystérieuse sous l’effet du vent et des gradients de température. La Dent Parachée, comme de nombreux sommets ce matin semble enfermée dans un cocon inamovible, juste pour me faire mentir quelques minutes plus tard en apparaissant à moitié tandis que la vallée de Lanslebourg - Mont-Cenis est baignée de soleil. Le refuge du Cuchet est aussi au soleil. Nous y retrouvons le marcheur Breton qui fait une bonne pause et dit que la montée qui va suivre pour rejoindre le vallon de Termignon est assez rude et longue, alors mieux vaut l’aborder tranquillement. C’est l’occasion d’une bonne suée même si la forêt nous protège du soleil quasiment tout du long. Quand nous émergeons au dessus de la forêt qui fait place aux alpages, le temps s’est couvert, un vent frais souffle. Un bâtiment, qui doit servir de refuge aux bergers, marque le tournant vers le vallon qui nous séparent du glacier de la Vanoise avec ses dômes successifs, celui de l’Arpont, celui de Chasseforêt, celui des Sonnailles. Il fait faim. Nous cherchons un endroit un peu à l’écart du chemin pour déjeuner sur l’herbe face aux glaciers qui se dévoilent en crescendo, stimulant par là même notre enthousiasme par cette révélation timide et toujours incomplète. De notre côté de la vallée le vent chasse les nuages et nous apprécions le retour soleil qui nous réchauffe alors que nous mastiquons notre salade de pâtes fortement aillée. Autour de nous les insectes butinent les fleurs colorées. Puis les nuages reprennent le dessus, nous repartons contents d’avoir eu cette prévue des sommets glacés. Le chemin large permet de desservir les fermes d’été en véhicule à moteur. Il monte jusqu’à plus de deux mille cinq cent mètres à travers les alpages aux pentes arrondies. On aperçoit quelques troupeaux qui côtoient toujours les nuages de près ou de loin. Parfois un rayon de soleil solitaire éclaire un détail du paysage à la manière d’un spot sur une scène de spectacle. 

On approche du parking qui est près de l’auberge de Bellecombe, l’un des points d’entrée de la Vanoise utilisé par de nombreux visiteurs à la journée. 


le lac de Plan du Lac

Le refuge du Plan du Lac n’est plus très loin, il faut monter jusqu’au lac qui apparaît d’un azur enchanteur devant les sommets de la Grande Casse et la vallée de la Leisse qui permet de rejoindre Tignes par le col de la Leisse. Nous nous asseyons dans l’herbe quelques minutes devant la beauté du spectacle. Le refuge de Plan du Lac est confortable et bien approvisionné vu que la route passe à proximité. Pour autant il est construit de telle façon que la route reste discrète, d’autant que la circulation y est limitée. C’est, en tout les cas, une destination facilement accessible depuis le parking de Bellecombe. 


au Refuge de Plan du Lac

17 août 2021 - Refuge du Plan du Lac


Pour des raisons d’intendance nous passons deux nuits au refuge de Plan du Lac, le refuge de l’Arpont, notre point de chute suivant était apparemment complet. Qu’à cela ne tienne, nous allons faire une journée de marche avec un sac plus léger dans la vallée de la Femma jusqu’au Col de la Rocheure d’où l’on peut rejoindre Val d’Isère ou bien poursuivre vers le Col des Fours. La brume légère rend le matin précieux en décorant le paysage de nuages luminescents. Un peu avant le refuge de la Femma des enfants comptent les marmottes qu’ils ont aperçues depuis le matin, plus de cent cinquante! Nous parvenons au Col de la Rocheure au milieu des névés avec une belle vue sur le Mont Blanc côté Val d’Isère et de l’autre quelques chasseurs alpins en slip, debout les bras levés, sèchent au soleil après s’être trempés dans un petit lac dont l’eau doit être assez fraîche, à moins qu’il ne s’agissent d’un simple bain de soleil.


Vallée de la Femma


Au retour, nous faisons une pause bain de pieds dans l’eau glacée du torrent et repartons pour deux heures de marche. Je me dis que ce n’est pas la peine de remettre du sparadrap sur mes pouces de pieds et me voilà avec deux belles ampoules à l’arrivée. Une sur chaque pouce pour ne pas faire de jaloux. On aurait dû pousser jusqu’à la pointe de Lanserlia, juste au dessus du refuge du Plan du Lac, et d’où l’on a une vue à couper le souffle sur le glacier de la Vanoise. C’est du moins ce que nous dit un couple à table au dîner. Ce sont des habitués de la région, amoureux de Bonneval sur Arc et des balades dans les Alpes. Ce soir, c’est croziflette. Un plat énorme de crozets gratinés au reblochon. On se sert des portions de montagnards pour faire honneur à nos hôtes. On se ressert une première fois marquant ainsi notre appréciation et avant que l’on puisse se resservir à nouveau la serveuse reprend le plat en nous signifiant qu’elle aussi compte bien en manger! Soit.


après la croziflette


18 août 2021 - Refuge de Plan du Lac - Refuge de l’Arpont


La brume flirte de nouveau avec les sommets et la vallée. C’est un matin frais, il y a du givre sur les planches de la terrasse. Nous partons, cette fois le sac plein, en direction du refuge d’Entre-Deux-Eaux qui se trouve à l’entrée de la vallée de la Leisse. Nous rendons visite à un troupeau de vaches entrain de ruminer au soleil derrière le refuge avant de nous apercevoir que le chemin passe à un autre endroit pour rejoindre le petit pont de pierre de Croë-Vie qui enjambe le torrent.

On remonte ensuite en zigzag sur l’autre versant en direction du grand glacier, qui titille mon esprit comme un aimant depuis que je l’ai aperçu. A la jonction avec le sentier qui mène à Pralognan par le Col de la Vanoise le flux de randonneurs en direction de l’Arpont s’accentue. On traverse d’abord une longue zone de grosses pierres angulaires, relativement plates et tranchantes, presque gris souris, puis à mesure que l’on remonte en altitude on parvient à une zone d’alpage avant de suivre la bifurcation vers la droite en direction des lacs des Lozières sous la Pointe de la Réchasse. La vue sur le glacier de la Vanoise se fait plus spectaculaire. On croise un berger avec trois chiens de grande taille qui surveillent leurs moutons en train de paître avec leur sens inné de l’équilibre sur la pente herbeuse.

Un peu avant 16h, nous arrivons au refuge de l'Arpont, dont le bâtiment principal est en forme de fer à cheval. Juste le temps de prendre possession de nos places au dortoir, de vider mon sac à dos pour ne garder que l'essentiel à l'ascension jusqu'au glacier de l'Arpont qui surplombe le refuge de 500 mètres de dénivelé. Il faut de l'eau et du sucre. Je remplis ma bouteille à la fontaine pour m'épargner le temps de remplissage de ma poche à eau. J’emprunte le sentier assez raide, qui est situé derrière le refuge, en croquant une pomme dont j'apprécie le pouvoir désaltérant et sucré sous la chaleur du soleil de cette fin d'après-midi. La montée se fait par étapes d'abord les flancs herbeux de la montagne puis un premier plan où il faut traverser des ruisseaux dont l'eau limpide et froide émane de la fonte des névés et du glacier. Une seconde partie abrupte et un peu glissante permet d'aborder un second plan minéral. On quitte le domaine de la vie foisonnante d'insectes et de fleurs au profit d'un monde de roches grises. Le sentier devient progressivement plus diffus repérable à des cairns, pierres entassées en équilibre les unes sur les autres, qui sont disposés pour marquer la direction du chemin. Plus haut la roche a une teinte sombre, la zone glaciaire approche et quelques névés n'ont pas encore fondus. Il reste à franchir la dernière paroi au delà laquelle se trouve le lac et le glacier. La lumière devient plus diffuse. La roche a été polie par le glacier et donne l'impression d'un flot de roche pétrifiée. 


le Lac de l'Arpont sur fond de Dent Parachée

Le glacier apparaît enfin dans son entièreté. Le lac n'est pas encore visible, mais on devine sa présence dans une dépression rocheuse. Les cairns indiquent plusieurs directions, toutes mènent au lac. Finalement l’eau d’un bleu turquoise apparaît dominée par la silhouette triangulaire de la Dent Parachée, un sommet voisin, entouré de filaments de nuages en formation. Le lac est de bonne taille, le vent qui anime sa surface, donne à l'eau un aspect mat. Le soleil de fin d’après-midi brille et apporte une touche d’or aux couleurs. Je me demande si j’ai le temps de faire le tour du lac avant de voir que le surplus du lac s’écoule en un bras d’eau qu’il ne sera pas facile à franchir sans se mouiller les pieds. Je m’installe près de la rive sur la roche tiède et me décide rapidement à tester l’eau: y mettre les pieds, oui mais pourquoi en rester là? Je suis seul, je me déshabille et vais m’asseoir dans l’eau qui n’est pas si froide. Le fond du lac est couvert d’une couche de boue. Je m’immerge un petit moment, l’eau a quelque chose de purificateur presque sacré. Je ressors et m’assois pour sécher sur la pierre du rivage, face au glacier. Je me sens frais et dispos malgré la journée de marche qui a précédée. Des nuages se forment autour du glacier, le soleil caché apporte moins de chaleur et un vent frais s’annonce comme pour signifier qu’il est temps de partir. Un dernier regard à l’eau turquoise et je m’aperçois que mes empreintes figurent dans la boue du fond du lac. Combien de temps faudra t-il pour les effacer?

Je ne retrouve plus le chemin que j’ai emprunté pour venir. Je me souviens que j’ai la trace du chemin sur ma carte GPS. J’avais bien évidemment la direction générale en tête mais en montagne on peut vite se retrouver devant un passage escarpé qui ne sera pas facile à franchir donc mieux vaut retrouver le chemin. J’y parviens sans trop de problème, le regard rivé sur mon point de localisation vis a vis de la position du chemin. Une fois en piste, il ne reste plus qu’à parcourir le chemin en sens inverse. Rassuré et toujours léger suite à mon bain, je redescends sans soucis vers le refuge.

C’est le second épisode de cairns dans la journée. Sur la recommandation de la tenancière du refuge de Plan du Lac, nous sommes partis à la recherche du lac de Chasseforêt, situé aux pieds du glacier de Chasseforêt. Il n’y a pas de chemin balisé pour atteindre le lac, juste des cairns pour indiquer la direction à suivre après avoir traverser le plus large des ruisseaux, dit elle. Heureusement que nous avions le GPS avec nous pour avoir une idée du ruisseau dont il pouvait s’agir. Et puis effectivement un endroit se révéla assez peu pentu pour gravir les quelques trois cent mètres de dénivelé qui séparent le lac du sentier. Quelques cairns étaient bien visibles cà et là. De là à dire qu’ils donnaient une aide précise serait exagérer. La carte GPS se révéla beaucoup plus utile pour vérifier que nous étions bien dans la bonne direction. On gravit d’abord une partie herbeuse qui donna vite place à un vaste pierrier. Une partie d’ardoise de schiste, puis des pierres de différentes formes et couleurs sur lesquelles il nous fallait avancer en gardant en tête la direction approximative du lac qui se laissa désirer un moment avec la découverte de névés et de petits lacs intermédiaires qu’il fallut contourner. Un cours d’eau vif qui semblait émaner d’un grand névé nous confirma que le lac n’était plus loin. Il devait se cacher derrière l’amas de pierre auquel était adossé le névé.


le Lac de Chasseforêt

Ainsi apparu, à 2776m d’altitude, le bleu turquoise du lac, dont la surface était troublée par les rafales d’un vent froid, avec côté glacier une roche sombre tachetée de névés blancs et puis sur la droite en direction du glacier du Pelve un dégradé gris de pierres mêlées. Le soleil tout de même chaud permettait de profiter de la scène sans greloter. Des nuages se formaient au contact des sommets, qui évoluaient mystérieusement en prenant du volume ou en se désagrégeant au gré du vent et donnaient du relief au paysage en illuminant certaines parties. Quelques rares petites fleurs poussaient courageusement au milieu des pierres, là où un peu de terre avait pu s’amasser, miracle de la nature.

Au dîner, étape importante de la vie de randonneur en montagne, tout commence par la soupe de légume qui est toujours plébiscitée et parfois accompagnée d’un morceau de tome de Savoie à faire fondre dedans, puis viennent les féculents gratinés ou en sauce, pâtes, riz, semoule plus rarement polenta ou pommes de terre. La présence de viande est un grand sujet de discussion parmi les randonneurs. Entre ceux qui en regrettent la rareté et ceux qui s’en passeraient. Quoiqu’il en soit il est vrai que sur les deux semaines de notre randonnée, peu nombreuses ont été les fois où les plats contenaient de la vraie viande et que la perspective d’un steak avec de vraies pommes de terre frites quand on redescendait en ville ne m’était jamais désagréable. 

Le dessert est l’incontournable élément de clôture qui précède la collecte des assiettes et des couverts que l’on empile en bout de table avant de se retirer dans l’intimité relative du dortoir à lits superposés, à la façon des poules à la nuit tombée, pour se reposer jusqu’au matin dans son sac à viande et son duvet.  

Au petit matin les premiers à partir réveillent les autres aux sons des froissements plastiques des sacs qu’ils fourbissent pour ranger leur affaires, en particulier les duvets qui font un raffut terrible. Heureusement la nuit est longue, on trouve donc, en général, le moyen de se reposer correctement. Il y a le cas échéant des discussions pas toujours rationnelles entre les partisans de la fenêtre ouverte et ceux de la fenêtre fermée qui sont plus frileux ou moins bien équipés: il vaut mieux en parler au préalable pour désamorcer les conflits.


19 août 2021 Refuge de l’Arpont - Refuge de Plan Sec


lever au Refuge de l'Arpont

Se remettre d’une émotion exaltante forte implique toujours une phase d’ajustement dans sa capacité à s’émerveiller à nouveau: Les curseurs ont été déplacés et seul le temps peut aider à les recalibrer. Ainsi ce matin, fort du souvenir enchanteur de ma visite au lac de l’Arpont, je contemple, avec un intérêt modéré, le lever de soleil un peu nuageux même si à un instant des rayons obliques éclairent une vallée qui s’ouvre au lointain comme sur un mystère. Au petit déjeuner, un des quatre jeunes qui était avec nous au dîner a retrouvé avec l’aide de son camarade les vidéos de l’endroit où il a perdu son téléphone la veille. Tout a été envoyé par Whatsapp à un autre couple qui fait la marche dans le sens inverse. C’est à eux qu’incombe, après l’avoir acceptée, la responsabilité de chercher le téléphone égaré auprès d’un ruisseau. Une chasse au trésor improvisée. 

Il est temps de partir et de faire ses adieux à l’Arpont avec l’idée que le voyage en aura valu la peine quoiqu’il arrive. Le sentier pierreux se dirige en balcon vers la Dent Parachée qu’il contourne en traversant différents paysages dont un grand pierrier. Nous déjeunons au dessus de la vallée d’Aussois. 

Le groupe de quatre jeunes du matin passe près de nous en discutant leurs projets du soir avant de monter dans le train qui les ramènera chez eux. Les mots de “côte de boeuf” résonnent contre la falaise d’une roche claire et extrêmement friable jusqu’à mes oreilles compatissantes.

En plus des mots la paroi réfléchit le soleil et en réverbére la chaleur. C’est un petit sauna à l’heure de midi. A mesure que l’on approche d’Aussois on voit grandir les remontées mécaniques. Nous passons à côté en fermant les écoutilles, et sommes heureux de les laisser derrière nous en bifurquant vers le refuge de Plan Sec qui surplombe un barrage EDF et fait face à la Masse et au Grand Roc. Le refuge est spacieux. C’est, après la tarte aux myrtilles réglementaire, l’occasion de faire une bonne sieste. Le temps se refroidit rapidement à mesure que les nuages emplissent le ciel et font disparaître les sommets des alentours. Installés à une grande table en bois, nous sommes ravis de dîner au coin d’un feu de cheminée, d’une polenta maison et un superbe ragout en plat principal avec une bouteille de Mondeuse rouge pour rester fidèle à la Savoie. La cuisine est gourmande et familiale, sans nulle doute à l’image du cuisinier.


20 août 2021 - Refuge de Plan Sec - Modane


chat prêt pour l'hiver

Le matin est clair et frisquet. Le chat de la maison, paré d’un long poil fourni et soyeux à rendre un renard jaloux, trône, placide, sur une table de la salle à manger. Il est équipé pour l’hiver et déterminé à profiter de la tiédeur de la maison. 

C’est une étape assez raide, principalement en descente, qui nous attend jusqu’à Modane. On commence par une ascension sur le plan de l’autre côté du barrage et puis ensuite on emprunte un sentier qui traverse une étendue de myrtilles avant de poursuivre en balcon au dessus de la vallée profonde d’Aussois, d’où l’on aperçoit Modane telle une miniature au fond de la vallée. Il s’agit maintenant de descendre à travers une forêt sombre vers notre halte du jour. Modane, est comme l’indique un communiqué du maire sur un panneau municipal “une ville au coeur de l’Europe, point de passage incontournable du transport ferroviaire et routier transalpin”. Evidemment le tunnel du Fréjus mène en Italie et débouche sur l’autoroute qui traverse la ville sur des piliers en béton parallèlement à la voie ferrée et à la rivière de l’Arc. 

Nous avons loué un studio en face de la gare. Nous arrivons en ville vers quinze heures après avoir prudemment dévalé les huit-cent mètres de dénivelé dont certains passages sont assez pentus mais ombragés. La ville, qui compte près de trois mille habitants, se déploie tout en longueur du fait de l’étroitesse de la vallée. Autour de la gare, les maisons, qui semblent avoir un siècle pour certaines, sont assez élégantes, construites sur trois ou quatre étages, avec leurs balcons en fer forgé. S’il y a beaucoup de commerces et de restaurants pour un endroit de cette taille: c’est qu’il y a beaucoup de passage. On est aussi surpris de voir un grand supermarché bio, de nombreuses agences bancaires, des cafés, un marchand de produits italiens. On récupère les clefs de notre studio chez le marchand de journaux. Les patrons complètent leur revenus en louant deux appartements impeccablement rénovés qui donnent sur la rue principale et où dormir la fenêtre ouverte peu s’avérer assez illusoire vu le bruit de la circulation - entre les voitures, les motos et les trains - qui s’amplifie en se réverbérant sur les façades et la montagne abrupte toute proche. La dame ferme le magasin pour nous y conduire. 

Nous dînons à la pizzeria, au pied de notre immeuble, qui appartient à un Polonais. Cela explique la présence sur la carte de bigos, une version polonaise de la choucroute. Je suis ravi de mon choix.


Modane

21 août 2021 - Modane - Refuge du Thabord


La journée promet d’être splendidement ensoleillée. Pour l’heure le ciel au dessus de la crête de la vallée blanchit de l’arrivée imminente du soleil. Il fait frais à tel point que les gens qui sortent de la gare portent des pulls ou des vestes. Nous rendons les clefs au jovial propriétaire du marchand de journaux déjà à pied d’oeuvre et qui nous reconnaît sans peine à nos sacs à dos. Sa femme n’aura pas manqué de nous décrire en randonneurs que nous sommes. Nous optons pour une variante du GR5 qui débute tout près de là, derrière la mairie, et monte en pente raide le long du ruisseau du Grand Vallon après être passé au dessus de la voie ferrée et sous le viaduc de l’autoroute. Pas la peine de courir, il faut juste marcher lentement et régulièrement pour franchir, dans la pénombre d’une forêt de grands conifères élancés, les premiers cinq cent mètres de dénivelé jusqu’à Valfréjus, la station de ski au dessus de Modane. Ensuite on bifurque vers le ruisseau du Charmaix. A la sortie de la forêt débute un passage inintéressant et assez désagréable quand le sentier se transforme en une piste carrossable poussiéreuse et fréquentée. Le passage de chaque véhicule soulève un gros nuage de poussière irrespirable et certains conducteurs semblent indifférents du sort des randonneurs qu’ils asphyxient. Ensuite vient le parking où les randonneurs à la journée se tartinent de crème solaire avant de s’élancer vers les sommets. Aujourd’hui le mini-short est bien représenté sur des spécimens à longues jambes savamment huilées qui avancent avec une allure d’échassiers du fait de leurs bâtons de marche. C’est une ambiance qui change de la cohabitation discrète avec les marmottes. 

Les abords du Mont Thabord sont un lieu de promenade, accessible en quelques heures, pour un picnic, où pour passer le weekend en dormant au refuge du Thabord ou bien en campant au bord de l’un des lacs tout proches. Nous nous installons dans une prairie tout près du col de la vallée étroite pour déjeuner en profitant de la vue sur les sommets. Le refuge n’est pas très loin, à un quart d’heure à pied environ. Sur la terrasse exposée Sud, il règne une atmosphère festive, on vient pour déjeuner. Il y a beaucoup d’Italiens qui viennent pour la journée avec leur chien.


derrière le Col du Cheval Blanc

Nous goûtons à la tarte aux myrtilles avant de faire une balade avec un sac allégé jusqu’au Col du Cheval Blanc en passant à proximité de plusieurs lacs. Le col ouvre sur un chaos minéral parsemé de névés. Cet univers inhospitalier est fascinant par son échelle. On y tutoie les sommets, le Cheval Blanc, le Mont Thabor et la Pointe de Tête Rouge. Au retour je me persuade d’un bain dans le lac Long dont l’eau n’est pas si froide. 

Au refuge, il ne reste plus qu’à rincer ses vêtements pour les sécher au soleil et au vent qui souffle résolument. Sur la terrasse, l’heure de l’apéro bat son plein et toutes les tables sont prises d’assaut. Les serveurs ne savent plus où donner de la tête. Ce refuge a décidément une belle atmosphère. Nous partageons un dortoir avec trois dames à la retraite qui connaissent parfaitement la région et sont rompues à la randonnée en montagne. Le seul bémol de l’avis général est le chili sin carne du dîner avec des granulés de soja un peu trop caoutchouteux pour que les épices, pourtant bien ajustées, puissent les faire oublier. La serveuse était pourtant toute fière de le présenter comme une vraie alternative au chili con carne. Elle fut déçue de notre verdict.


22 août 2021 - Refuge du Thabord - Plampinet


au Col de la Vallée Etroite

En passant la tête par la fenêtre ouverte de la salle de bain j’observe le ciel matinal qui est légèrement nuageux avec des moutonnements blancs et gris qui soulignent le bleu tendre au dessus des roches qui rougeoient encore. Nous faisons nos adieux aux trois dames qui nous conseillent de passer par le Col de l’Echelle pour aller à Plampinet. Au col de la Vallée Etroite une croix se reflète dans une mare dont les abords boueux ont enregistrés les empreintes des troupeaux venus s’y abreuver. Notre chemin se poursuit dans la Vallée Etroite pour une journée quasiment tout en descente. 

C’est une jolie promenade dans cette vallée d’alpages traversée par un ruisseau qui s’écoule à travers une succession de plans en grossissant à mesure qu’il collecte les eaux d’autres petits ruisseaux. Puis arrive la forêt qui mène à une enclave italienne, Les Granges de la Vallée Etroite, dans un décor alpin qui fait penser au Tyrol. Les randonneurs Italiens sont nombreux et sur leur trente et un. En ce dimanche, il faut être chic même pour marcher en montagne. On bifurque sur la droite pour monter au col des Thures et déjeuner au bord du lac de Chavillon. 


picnic au Lac de Chavillon

Deux Allemands, nous demandent s’ils peuvent jeter un coup d’oeil à nos sacs à dos dont ils ont reconnu la marque mais qu’ils n’avaient jamais vu en service de près. Ce sont des amateurs de randonnées au long court. L’un deux, un grand gaillard bien charpenté et au système capillaire fort développé, voyage depuis plusieurs années en Europe et en Amérique. Il est sans doute financé par des marques de sport. Il teste en tous les cas des équipements. Son sac pèse 8 kilos, équipement de camping inclus, et il marche avec seulement un demi-litre d’eau qu’il filtre au fur et à mesure en repérant les points d’eau à l’avance. Il nous raconte avec un plaisir évident les épisodes aux Etats-Unis où l’eau était rare, au point qu’une fois il a dû emplir sa gourde dans une mare où gisait un cadavre de vache. Les deux portent des bas de contention pour, expliquent-ils, éviter la fatigue musculaire et garder les mollets légers malgré de longues journées de marche en montagne. 

Ils nous laissent à notre déjeuner: une incontournable salade, ersatz de sandwich que nous mangeons en contemplant le reflet des sommets de la Vallée Etroite sur la surface du lac. Nous reprenons notre marche en passant à droite de l’Aiguille Rouge et ensuite en se dirigeant vers le col de l’Echelle que l’on atteint après une longue série de virages le long d’un versant abrupt planté de conifères. Il reste encore quelques kilomètres jusqu’à Plampinet. Nous finissons par atteindre le fond de la vallée de la Clarée qu’il nous faut longer. Le torrent est vif, nous trouvons un endroit pour y baigner nos pieds dans l’eau froide assis sur des pierres au soleil. Un nouveau chemin a été aménagé sur la rive opposée à la route. Il traverse des éboulis à plusieurs endroits mais a le mérite d’être assez joli. 


pieds au frais dans la Clarée

Nous arrivons au hameau de Plampinet, célèbre pour le tournage de Belle et Sébastien et passons la nuit à l’Auberge de la Cléida tenue par Martine qui a repris une ancienne caserne de chasseurs alpins dans les années 1980. Martine, menue avec une volumineuse coiffure bouclée, est perchée sur ses talons et nous accueille avec un air de dragon, qui s’adoucit un peu une fois que nous avons réglé la nuit dans son bureau avant de nous montrer le dortoir qui est pourvu d’une douche. Celle-ci sera utilisée par tous les campeurs de l'auberge. Un couple du Nord de la France s'occupe de la restauration. On y mange bien. Nous partageons le dortoir avec une dentiste Américaine, qui a pris sa retraite autour de la quarantaine et projette de parcourir le monde pour passer le temps. Elle nous explique qu’elle doit faire un test PCR avant de prendre l’avion pour les US, et n’étant pas très sûre de trouver un endroit pour en faire un, elle s’est procurée un auto-kit de test accepté par sa compagnie aérienne. Le jeu consiste à faire le test en direct devant une camera d’ordinateur afin qu’un agent à distance puisse attester de l’authenticité du test. Elle se fait du souci pour la qualité du WiFi dans la chambre qu’elle a réservée à Briançon, toute interruption de service pourrait remettre en question la validité du test. Il y a trois tests dans le coffret.

En attendant l’heure du dîner nous allons visiter le hameau et son église Saint Sébastien, du seizième siècle, dont le clocher au toit en bulbe se repère de loin dans la vallée. Pendant ce temps, toujours sur ses talons Martine observe une partie de pétanque qui se déroule au bord de la Clarée.


butinage

23 août 2021 - Plampinet - Montgenèvre


Nous quittons Plampinet dès potron-minet ou presque. Il y a un peu de gelée blanche suite à la nuit claire. Le sentier ne tarde pas à nous réchauffer en grimpant vers le vallon des Acles et le hameau du même nom qui comprend un unique chalet près d'un ruisseau juste en face d’un grand pierrier qui à la forme de la Gitane des paquets de cigarettes. Quelqu’un s’est amusé à construire un homme avec des rondins de bois, un chapeau de paille et une pipe sur le bord du chemin. On emprunte, un peu plus loin, un pont sur la droite pour longer le ravin de l’Opon qui s’étend en douceur jusqu’au Col de Dormillouse. On traverse d’abord la forêt avant d'attendre les alpages. La pente est régulière et des VTT s’y aventurent apparemment sans trop de difficulté. Le col ouvre sur une formation qui ressemble au fond d’un glacier, avec une succession de bosses aujourd’hui recouvertes d’herbe.


un écrin pour les Ecrins

Une ouverture donne sur la vallée de la Clarée entre la Tête Noire et le Grand Pierron. Du col de la Lauze, situé quelques centaines de mètres plus loin, cette échancrure encadre joliment une partie du massif des Ecrins. Du col, il ne nous reste plus qu’à redescendre placidement huit-cents mètres de dénivelé pour rejoindre notre halte du soir à Montgenèvre, juste à côté de l’Italie. En chemin on rencontre une colonie de vacances italienne, en picnic bien sûr. Ils sont une cinquantaine et leur vacarme résonne dans toute la montagne. Nous poursuivons notre chemin sans regret pour trouver notre propre endroit où déjeuner à côté d’un grand arbre isolé dans un prairie. Le soleil darde mais le vent frais fait qu’on l'apprécie. C’est presque la fin du voyage et pour nous la fin de la haute montagne. C’est aussi le retour des remontées mécaniques. Le sentier est plus large et parfois glissant avec une pierre friable de couleur claire. 

Montgenèvre est une petite station de ski pas désagréable vu qu’elle a conservé son coeur de village en pierre de taille. Des chalets y sont d’ailleurs en cours de rénovation. L’ambiance est plutôt familiale. On prend le temps de savourer un café et une tarte au myrtille à la terrasse du restaurant au pied de l’hôtel où nous avons loué une chambre avec vue sur la montagne. On dîne de bonne heure et bien nous a pris de réserver car le restaurant c’est vite rempli. Les portions sont généreuses, à la mesure de l’appétit des montagnards.


24 août 2021 Montgenèvre - Briançon


Les nuages ont envahis la vallée durant la nuit. Le temps est maussade pour notre dernière demi-journée de marche jusqu’à Briançon. Plus ou moins en ligne droite le long de la Durance encore jeune et qui s’écoule avec célérité. Le sentier est en sous-bois la plupart du temps. On passe devant la vallée la Clarée dont le ciel est sombre lui aussi même si un rayon de soleil semble en éclairer le fond. 


le pont fortifié sur la Durance à Briançon


Les nuages s’espacent à mesure que nous approchons de Briançon, la ville fortifiée par Vauban qui a su tirer partie de la topographie du lieu pour construire des fortifications sur plusieurs flancs de la montagne afin de protéger le pont qui enjambe la Durance pour pénétrer dans la citadelle. C’est aujourd’hui une vieille ville carte postale dont une grande partie de l’activité est centrée sur le tourisme avec un nombre conséquent de restaurants et de boutiques de souvenirs, d’objets et de nourriture. La ville haute a épousé la forme du rocher en concentrant les habitations au maximum. Nous y déjeunons dans un restaurant qui sert des spécialités au fromage et, ce jour là, un délicieux civet de sanglier avec une sauce aux épices et au vin rouge. La serveuse porte un grand tablier qui dissimule côté face sa tenue estivale, mais côté pile on découvre un mini short extrêmement court que nous avons l’occasion de découvrir alors qu’elle sert les clients de la table voisine vraiment très rapprochée. Cela met un terme rebondissant à notre voyage.

En redescendant vers le fond de la vallée on passe à côté de l’ancienne usine de la Schappe, qui traitait les cocons de soie abîmés pour alimenter la fabrication de fils de soie grège. Il y eu plus de mille employés à une période. Il ne nous reste plus qu’à rejoindre la gare tandis que l’orage gronde au loin sur un sommet et que l’on se demande si certains sommets à la roche noire n’ont pas blanchis du côté des Ecrins: et bien si: il neige sur les hauteurs de Briançon!


une sombre fin de voyage


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