Sous les tilleuls berlinois
| Un tilleul d'Unter den Linden |
Brouillard givrant, température au sol de moins un degré, annonce le capitaine de l’avion avant d’atterrir à Brandeburg, le nouvel aéroport de Berlin, construit après de nombreuses tergiversations et finalement ouvert à l’Est de la ville à vingt ou trente kilomètres du centre mais bien relié par le train. En regardant par le hublot, on ne voit effectivement que du blanc. L’hiver est proche. Je saute dans le premier train en partance pour le centre ville. On s’éloigne rapidement de l’aéroport pour se retrouver dans la nature, milieu d'une vaste forêt de conifères. La neige souligne les lignes élancées des troncs et les branches des buissons. La brume gomme les détails éloignés. En voyant défiler les arbres dans cette ambiance mystérieuse et glacée, des images de loups affamés et de soldats en opération traverse mon esprit. Un sentiment de lutte pour la survie émerge de ce paysage insondable qui enveloppe le train Régional Express à l'intérieur duquel on est confortablement assis au chaud. Vingt minutes plus tard, la ville prend forme peu à peu, on arrive à Ostkreuz. C’est désormais une succession d’immeubles enveloppés de gris. Je descends à Alexanderplatz au pied de la tour de télévision, Fernsehturm, qui ressemble à une tige de fleur d'oignon, erigée en flèche vers le ciel et qui a perdu ses pétales. Je fais la queue à l’extérieur d’une pharmacie pour acheter deux masques chirurgicaux dont le port est exigé dans les avions et les salles de spectacle. Et puis je me dirige tout droit vers Unter den Linden, en passant d'abord entre l’Eglise Saint Marie en brique rouge et une grande palissade qui délimite un grand marché de Noël. Les visiteurs attendent leur tour pour y entrer dans une longue file. C’est samedi après-midi et le froid pousse les gens vers un vin chaud. Les trottoirs ont été parsemés de gravillons pour éviter de glisser sur la neige tombée il y a quelques jours. Dans le centre tout a presque fondu, laissant seulement les gravillons qui prennent, à l'occasion, un malin plaisir à bloquer les roulettes de ma valise. L'impression d'espace à Berlin me frappe toujours en arrivant de Paris. Ici les rues sont larges, les bâtiments spacieux.
| motards de Noël |
Je retrouve ensuite au Gendarmenmarkt deux connaissances croisées à Kampala il y a dix ans. L’un finit sa thèse sur les solutions solaires pour les pays émergents. Il porte son manteau de week-end, une vareuse en peau de mouton retournée, idéale par ces températures, même s'il modère l'adéquation de sa veste par rapport au sentiment anti-fourrure ambiant. Le second travaille dans une entreprise qui fabrique des meubles en bois pour handicapés et vient rendre visite au premier pour se distraire de ses soucis conjugaux. Vu la recrudescence de Covid, on s’assoit à leur suggestion sur des canapés rouges installés sur le trottoir d’un café. Des lampes à gaz tentent de réchauffer les clients qui disposent aussi de couvertures polaires pour compenser le refroidissement inévitable quand on arrête de bouger. De l'autre côté de la rue, une queue de plusieurs centaines de personnes s’est formée à l’entrée du marché de Noël de Gendarmenmarkt. C'est un argument de plus en faveur des canapés rouges au grand air. Nous avons pour seuls voisins un couple pas tout jeune avec un jeune labrador marron foncé qui déborde d’énergie et monte naturellement sur le canapé puis vient nous voir afin de glâner sa ration de caresses dont il ne semble pas pouvoir se rassasier. Il fait maintenant nuit et la ville resplendit de ses lumières qui font un peu oublier la diversité des façades d’immeubles reconstruits en styles dépareillés. La vie fuse dans ce quartier, j’ai l’impression d’émerger d’un long sommeil en profitant de cette énergie et en me dirigeant vers Unter den Linden en référence aux tilleuls dont l’avenue est bordée. Au moment où j’y arrive un long défilé de motards-Pères Noël avec guirlandes électriques monopolise la circulation pendant plusieurs minutes sous le regard amusé des passants.
| Berlin spirit |
Samson est presque prêt à se livrer à Dalila au Staatsoper fraîchement rénové. Le bar du sous-sol est animé. Au dernier acte, Dalila semble prise de remords devant un Samson aveuglé et les cheveux courts. Elle avait pourtant juré sa perte en le séduisant pour lui soutirer que le secret de sa force résidait dans la longueur de ses cheveux. Elle était confiante que ses larmes vaincraient les résistances de Samson à trahir son secret. Dalila était parvenue à ses fins en réussissant à couper les cheveux de Samson lors leurs ébats dans l'antre où il était venu la rejoindre nuitamment en passant outre les avertissements de son peuple. Le trouble passager de Dalila est pourtant sans effet puisque les juges d’Israël capturés seront égorgés par des enfants nubiles dans le temple de Dagon, le dieu des Philistins, lors d’une bacchanale qui prend le tour d’une fête de débauche berlinoise. Les danseuses du temple abandonnent leurs tuniques blanches pour aguicher, en tenue de Crazy Horse à paillettes, les seins à l’air, les soldats de la garde du grand prêtre de Dagon en les entraînants dans une ronde autour des cornes sacrées. La danse se termine en copulation musclée et dynamique pendant que Samson repousse les derniers outrages de Dalila qui lui rappelle les charmes de leur idylle funeste. Il implore son Dieu qui lui redonne pour un moment sa force légendaire et lui permet de briser les piliers du temple de Dagon qui s’écroule sur les Philistins, marquant ainsi la délivrance du peuple d’Israël
Après le spectacle, un sachet de tilleul infusion du Staatsoper en poche, on se dirige vers la taverne Erdinger, en face du Dôme Français. C’est un lieu avec de grands volumes sous plafond, des murs blancs et des tables en bois avec des banquettes le long des murs. La carte assure les saucisses, le jambonneau, les escalopes et les rôtis avec knödel, salade de pomme de terre, patates sautés, fondue de poireaux, choux. Il faut du solide pour accompagner la bière qui libère les langues et réchauffe les consciences. Le vin fait maintenant aussi sa place sur la carte. On oublie vite l’épisode d’arrivée, venant du froid, les lunettes pleines de buée, durant lequel on essaie de dégainer son pass sanitaire et la pièce d’identité pour confirmer l’adéquation nominative entre les deux. Ici personne ne vous chasse avant que vous n’ayez plus soif, bien au contraire.
| Tempodom, Kreuzberg |
Je sors dans la rue, de bonne heure pour un dimanche, pour une promenade au réveil. Il fait froid mais le brouillard est parti. Le soleil montre parfois son disque blanc au travers des nuages qui laissent entrevoir de rares nuances d’un bleu fort pâle. Sous cette lumière diffuse, la succession d’immeubles hétéroclites qui bordent la Charlottenstrasse, apparaît sous son vrai jour; celui d’une banalité urbaine, souvent dépourvue de charme, qui privilégie lignes et angles droits et la rapidité de construction que confère les blocs d’immeubles. Je marche jusqu’au bras de la Spree près d’Hallesches Tor qu’une ligne de métro aérien longe sur la rive nord et dont la rive sud est composée d’immeubles plus anciens et jolis à regarder. Je passe à côté du Tempodom au toit en forme de chapeau blanc à multiples pointes acérées. Juste devant, une poignée d’hommes s'affaire à démonter un petit chapiteau de cirque. Un escalier en bois encore partiellement encombré de neige permet de s’approcher du toit et d’avoir une vue sur l’esplanade de la gare de l’Anhalter dont il ne reste plus que le portail en brique au allures néo-classiques.
C’est maintenant le quartier de Kreuzberg. Un type avec un bonnet de marin en laine vient en sens inverse parlant à son téléphone d’un air contrit: “Shuf, Habibi, Yanni…”: Ecoute, Chérie, Bon… Visiblement quelque chose à se faire pardonner! De retour sur la Friedrichstrasse, on note un peu plus d’animation à l’approche de Check Point Charlie, le point qui marquait la jointure entre les zones Russe, Américaine, Francaise et Anglaise établies après la Seconde Guerre Mondiale. Des vendeurs de coiffes à l’effigie soviétique, sans doute fabriquées récemment en Chine, et de masques à gaz sensés dater de la guerre permettent aux touristes de s’approprier par un souvenir l’histoire de cette sombre période.
| Espoir, rue du Mur |
Un peu plus à loin, au début de la rue du Mur, la Mauerstrasse, une sculpture contemporaine qui ressemble à une bande adhésive roulée en boule se trouve à côté d’un monument plus épuré, qui m’évoque l’armature creuse d’un gâteau surmonté d'une bougie et est dédié à l’espoir: Hope est gravé sur les fondations en béton qui peuvent servir de banc. Je rentre petit déjeuner et me réchauffer dans ma chambre.
J’ai rendez-vous à la station Stadtmitte pour déjeuner avec un ami rencontré à Lagos. Le ciel s’exprime avec quelques flocons de neige fondue tandis qu’une lumière à nouveau blafarde éclaire la ville en faisant ressortir les enseignes lumineuses. Mon ami pensait aller dans un restaurant chinois appelé Liu sur la Kronenstrasse, mais c'est fermé le dimanche. C'était apparemment la cantine d'Ai WeiWei pendant sa période berlinoise.
Nous nous rabattons sur Noumi, un restaurant thaï apprécié par des diplomates du Ministère des Affaires Étrangères, tout proche, dont l'un des bâtiments, construit durant les années 1930 dans un style néo-classique, abrite en son sous-sol la salle de gestion de crise sans doute déjà en service du temps d’Hitler. En face des Affaires Etrangères se trouve un bâtiment d’angle qui fut réquisitionné par la Gestapo, qui en fit son siège et c’est là que fut entreposé l’or des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale. Nous nous installons dans la salle arrière du restaurant, propice aux conversations intimes. Je commande une soupe de poulet au lait de coco, Tom Kha Gai, qui est délicieuse mais pas du tout pimentée, sans doute pour ménager le palais des diplomates. J'évoque la bacchanale de la veille et mon ami confirme un brin nostalgique que la nuit Berlinoise est devenue presque silencieuse avec ce premier épisode sévère de Covid en Allemagne.
| Chocolat Rausch |
Nous décidons d’aller prendre un chocolat chaud chez Rausch, un chocolatier connu de Berlin qui a décoré sa vitrine avec des Pères-Noël en chocolat. En chemin nous repassons à côté du marché aux Gendarmes avec ses deux églises, le Dôme Français et le Dôme Allemand, qui encadrent la Konzerthaus au fronton triangulaire supporté par une colonnade néo-classique, on s’arrête pour regarder de l’extérieur le marché de Noël qui est installé sur la place avec de jolies tentes d’extérieur surmontées d’étoiles lumineuses qui tranchent agréablement avec la grisaille du jour.
C’est l’heure de retrouver d’autres amis au bar du sous-sol du Staatsoper. Ce soir, nous allons assister à la représentation de Lohengrin de Wagner qui commence à dix-sept heure. L’ouverture est illustrée par une vidéo que j'ai le sentiment d'avoir déjà vue, celle d’une femme noire enceinte de profil, dont le ventre abrite en surimpression un cygne blanc. Puis un jeune garçon se noie sous l’oeil impitoyable de la caméra. Le rideau s’ouvre sur une estrade avec des chaises de bureau montée sur roulettes et un choeur d’hommes habillés en costume cravate de couleurs ternes, ce sont les nobles de Brabant. On flotte ainsi pendant tout l’opéra dans un déprimant décor de parlement aux relents de café froid. C’est presque aussi joyeux que celui de Bruxelles, d’après les quelques images que j’en ai vues à la télévision. Seule la cage d’un blanc flamboyant tranche avec le reste du décor minimaliste. C’est la prison mentale d’Elsa de Brabant jugée responsable de la disparition de son frère lors d’une promenade, par son protecteur, Frederic von Telramund, qui avait pour cette raison abandonné le projet de l’épouser. Elsa s’en remet à Dieu pour prouver son innocence. C'est alors qu'apparaît, comme cela avait été le cas dans un rêve, un chevalier, dans une armure brillante debout sur une barque tirée par cygne. Il se propose de défendre la cause d’Elsa. Le chevalier remporte aisément le combat contre Telramund et le coeur d’Elsa. S’en suit l’humiliation de Telramund qui est prié par l’opinion publique de déguerpir. Or Ortrud, sa femme lui révèle qu’il a été victime d’un tour de magie. Le chevalier, lui dit-elle, a d’ailleurs fait promettre à Elsa de ne jamais lui demander de révéler son identité, ni d’où il vient. C’est, dit Ortrud, le lien magique qu’il faut détruire pour annihiler les pouvoirs du chevalier. Ortrud s’emploie alors à aider Telramund. Elle instille le doute dans l’esprit d’Elsa qui devient obsédée par le besoin de connaître le nom du chevalier qu'elle vient juste d'épouser. A tel point, qu’elle exige du chevalier de révéler son origine sous peine de le quitter. Finalement le chevalier cède en clamant devant les nobles de Brabant qu’il a été envoyé par le Graal et qu’il s’appelle Lohengrin, fils de Parsifal. A ces mots, le cygne revient pour chercher le chevalier et il s’avère que le cygne n’est autre que Gottfried, le frère d’Elsa qui refait son apparition alors que le chevalier disparait. Les spectateurs applaudissent abondamment cette distribution de chanteurs excellents et l’orchestre qui cultive un son d’une densité particulière. Nouveau passage chez Erdinger pour une discussion à bâton rompu et bien arrosée.
| Food Factory, Hauptbahnhof |
Dernier matin berlinois. Le brouillard est de retour avec une douceur qui efface les dernières traces de neige. Cette fois je me dirige vers le Nord-Ouest d’Unter den Linden pour repérer l’accès de la gare de la Friedriechstrasse d’où je partirais dans l’après-midi pour l’aéroport. La gare est juste à côté du Palais des Larmes, le Tränenpalast, un ancien poste frontière entre l’Est et l’Ouest transformé en musée. Puis la porte d’Oranienburg marque une séparation entre les bâtiments massifs de la Charité et les immeubles cossus qui ne semblent pas avoir été trop abimés pendant la guerre. Je rattrappe la rue des Invalides qui mène à la gare centrale entièrement refaite avec une carapace de verre qui abrite des bureaux, des commerces et qui est traversée par la voie ferrée en surélévation par rapport au sol. Les abords sont encore en cours d'amménagement pour faire une promenade au bord de la Spree. A l’arrière de la gare un cube en verre interroge le regard. C’est la Food Factory. Chaque face du cube est en réalité entaillée d’arêtes qui font que le reflet sur le verre est déformé de façon angulaire. C’est le bâtiment qui m’a le plus frappé par son jeu optique réussi. Il ne reste plus qu’a rejoindre le Bundestag, qui a lui aussi hérité d’une verrière sur sa cour intérieure, sans pour autant déranger sa façade historique. La porte de Brandebourg n'est plus loin et de l'autre côté on retrouve les tilleuls, tristes en cette saison, d’Unter den Linden. La boucle est bouclée!
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