Au pays des mille collines, les vaches ont de bonnes mines
| Gishwati, près de la forêt |
Elles avançaient en file indienne, chaussées de sandales plastiques, les bras levés pour assurer l’équilibre de gros sacs en toile de riz, remplis de pommes de terre de la nouvelle récolte, qui étaient savamment juchés sur une bande de tissu enroulée autour de leurs têtes comme un minuscule coussin stabilisateur. La femme qui ouvrait la colonne arborait, telle une pionnière, un t-shirt où l'on pouvait lire “Space the final frontier”. A notre approche, elles marquèrent une pause, visiblement nécessaire pour certaines dont le front était couvert de sueur. Quoi de plus ordinaire, sur les chemins des collines rwandaises, que de porter un fardeau sur le dos ou sur la tête. C’est l’impression qui me vient à l’esprit en repensant à ses femmes et à tous ses gens croisés sur les chemins qui nous ont menés, quatre jours durant, de la réserve forestière de Gishwati aux chutes de la rivière Nbada (Ndaba Rock).
Ainsi quand nous nous élançons sac au dos avec nos guides César et Thomas, depuis le QG du parc de Gishwati-Mukura, nous sommes dans la logique des choses. On ne passe pas inaperçu pour autant, Sylvie et moi, du fait de notre attirail de trekking, de notre couleur de peau et du fait que nous sommes en short. Thomas et César sont pour ainsi dire au diapason local, en pantalon et bottes en caoutchouc.
Nous longeons la route principale qui borde la réserve naturelle de Gishwati, une mince bande de forêt naturelle, protégée depuis quelques années. C’est un îlot de survie providentiel pour une petite colonie de chimpanzés et d’autres animaux sauvages. Cette langue de forêt est entourée de prairies dont l’herbe verte fait le bonheur des vaches et de quelques moutons menés par de jeunes bergers, en alternance avec des parcelles d’eucalyptus au feuillage vert foncé ou gris-argenté qui ponctuent un paysage de collines aux flancs rebondis. Le relief et la verdure ne sont pas sans rappeler la Forêt Noire. Le lac Kivu, quelques kilomètres à l’Ouest, est à portée de vue et l’on est à une trentaine de kilomètres de Rubavu, anciennement Gisenyi. La forêt tranche par le vert sombre des feuilles des arbres indigènes. Elle est délimitée par une clôture pour bien démarquer le domaine des hommes de celui des chimpanzés. Et puis, nous expliquent César et Thomas, un périmètre tampon d’une centaine de mètres de large est matérialisé pour sanctuariser cette réserve et si possible l’agrandir à mesure que la nature reprend ses droits.
Le temps est partiellement couvert ce matin. On a de la chance, nous dit-on. Il pleut souvent ici et la brume est fréquente. L’humidité de l’air forme un voile sur les collines éloignées. Nous longeons la forêt un bon moment et puis on poursuit dans un bois d’eucalyptus pour changer de versant. De l’autre côté, une fumée blanche s’échappe d’un amas de terre et de branchages en surplomb de la route. C’est un four à charbon. La fumée semble avoir conjuré les nuages qui grisent à présent l’horizon et puis subrepticement un rayon de soleil illumine la scène. Nous passons à côté d’un hameau aux maisons en briques de terre mêlées de racines de chient-dent pour en renforcer la structure.
Ici les villages sont assez espacés et de petite taille. Cela laisse de l’espace pour l’agriculture et un peu de nature. Thomas nous explique que suite à la création du parc, chaque famille qui vivait dans le périmètre dispose d’un hectare de terre souvent délimité par une haie d’eucalyptus ou d’un autre végétal épineux. On s’engage sur un sentier de terre battue à la suite de deux fillettes. Des bergers gardent quelques vaches sur des prairies vert chlorophylle. Leurs outils de travail consistent en un bâton de bois, qu’ils tiennent souvent en équilibre sur leurs épaules avec les mains de part et d’autre, et d’une paire de bottes noires en caoutchouc pour affronter les prairies souvent humides et franchir les rivières aux abords parfois boueux. Les enfants bergers ne sont pas tous aussi bien équipés. Ils ont la mission importante de veiller sur le cheptel bovin dont le nombre, dans cette région, indique traditionnellement la fortune et le rang dans la société de l'homme qui le possède. On négocie toujours les dots en nombre de vaches ou son équivalent.
| four à charbon de Mr Strong |
A proximité d’une parcelle d’eucalyptus en cours de défrichage, un homme s'affaire à débiter une souche d'arbre. Il porte un t-shirt d’un bleu gris délavé avec “strong” inscrit sur le devant en lettres jaunes. Trois garçons transportent chacun un fardeau de cannes à sucre. Le plus aisé a des bottes en caoutchouc, une casquette, un sac à dos et un téléphone avec lequel il nous photographie. Echange de bon procédé. Les autres ont simplement des sandales jaune vif. Nous reprenons notre progression vers la lisière de la forêt. Un abreuvoir, découpé dans un tronc d’arbre dont les extrémités ont été taillées en forme de poignées, ressemble à un canot qui se serait échoué sur le ruisseau qu'il traverse.
En haut d’une colline qui domine les environs, on goûte des framboises en contemplant la masse vert-sombre de la forêt protégée qui est ponctuée de quelques tâches de couleurs, en particulier celles de fleurs rouges dans le haut de certains arbres dont le nectar sucré est fort apprécié des chimpanzés selon Thomas. Nous faisons une brève pause déjeuner qui, pour Thomas et César, se résume à croquer un gros morceau de canne à sucre. Le soleil reparaît en début d’après-midi. On rejoint la civilisation sous la forme de poteaux électriques en bordure d’une route en cours de préparation pour être goudronnée dans un avenir plus ou moins lointain. Pour le moment ce sont essentiellement des piétons et des vélos surchargés qui l’empruntent. C’est toujours impressionnant de voir les cyclistes, chargés à plein, dévaler les pentes à toute allure sur des vélos aux freins rudimentaires, s'ils en ont, et que seule une montée permettra de freiner efficacement. Dans les montées le vélo se transforme en chariot que l’on pousse, en transpirant à grosses gouttes sous le soleil. Nous traversons un village assez important sous le regard étonné des habitants qui n’ont pas l’habitude de voir des Etrangers. C’est l’occasion de s’exercer aux salutations en Kinyarwanda, notre seul moyen d’établir un contact de courtoisie avec les gens que nous croisons. Evidemment on ne peut pas saluer tout le monde dans un village, c’est plutôt un saupoudrage à tour de rôle. On est plus rigoureux dans la campagne où l’on rencontre moins de gens à la fois. César nous demande de porter le masque dans les villages même si peu de villageois en portent. Le coeur du village est une longue succession de bâtiments en béton de part et d’autre de la route qui le traverse. Ce sont avant tout des commerces et quelques écoles. La plupart des gens habitent aux alentours. Nous empruntons un sentier qui débute derrière une maison auprès de laquelle plusieurs hommes sont assis sur des billots de bois occupés pour certains à écosser des petits pois et d'autres à jouer aux cartes. Nous échangeons quelques paroles avant de plonger dans la verdure à l’ombre des eucalyptus.
| tout est une question d'équilibre dans la vallée de la Bitenga |
Nous descendons vers la rivière Bitenga qui abreuve une vallée couverte de champs qui forment un patchwork géométrique vu du haut des collines environnantes. Plusieurs canaux sont creusés, soit pour l’irrigation des champs soit pour accommoder les pluies qui affluent des collines. Il faut les franchir sur des troncs d’arbre jetés en travers, ce qui demande un peu d’entraînement. Notre halte du soir est au campement de Bitenga, installé au sommet d’une colline aux flancs très raides. Quelques gouttes de pluie nous accompagnent dans les derniers mètres. C’est le moment de planter notre tente sur une épaisse couche d’herbes hautes. Ce campement, comme ceux que nous emprunterons les soirs suivants, est administré par une coopérative de jeunes de la région dédiée au développement du tourisme rural et dont Thomas est membre.
Alors que nous sommes installés sur nos matelas de sol fraîchement gonflés, une jeune femme fait son entrée dans le campement en pantalon ocre et chemisier à fleurs, munie d’un sac à main et d’un parapluie. Elle est accompagnée de deux enfants qui portent deux gros sacs à riz emplis du matériel de cuisine et des provisions pour notre séjour. Jeannine arrive du chemin de la colline aussi fraîche qu’une rose citadine, les cheveux teints en blond, le visage maquillé et le sourire aux lèvres. Elle prend possession du cabanon de cuisine et congédie les deux enfants qui s’en retournent au village de Bitenga sur l’autre versant de la vallée.
Thomas, qui a porté notre matériel de camping, s’étend sur un matelas en mousse jeté sur l’herbe en sirotant un Coca face au soleil qui décline. Il ne tarde pas à disparaître dans le deuxième cabanon pour faire la sieste. Un troisième cabanon est dédié aux ablutions et aux toilettes. Le campement est équipé d’une citerne d’eau, un réservoir en plastique noir monté en hauteur, comme il se doit, sur une structure métallique pour assurer la pression. César résume la situation avec humour: c’est bien d’avoir une citerne, encore faut-il qu’elle soit alimentée en eau! Et pour le moment l’alimentation de la citerne se fait au moyen de jerricans portés à dos d’homme depuis le fond de la vallée et déversés dans la citerne. Nous proposons donc pour la partie ablution de mettre à notre disposition un jerrican d’eau, une bassine et une tasse pour pouvoir s’asperger dans le bac à douche en ignorant le robinet qui n’est pas alimenté. La prescription pour les toilettes consiste en un autre jerrican d’eau et un seau à remplir en substitution de la chasse d’eau.
Nous jouons aux cartes dans notre tente face au coucher du soleil blafard qui perce tristement au milieu de nuages gris. Le gardien du campement à préparé un feu avec un tronc d’eucalyptus qu’il vient juste de découper sur place et dont on sent encore la sève. La nuit est tombée, l’air est calme et frais. La chaleur du feu est bien agréable en attendant le signal de la cuisine. Le dîner est simple: des pâtes à la tomate, des petits-pois carottes et des bananes plantain bouillies avec de l’oignon.
La nuit est étoilée maintenant que les nuages se sont dissipés. 20 heures, l’heure de dormir. Les collines se réveillent bien avant le lever du soleil, d’abord bercées par le chant des oiseaux un peu avant l’aube, puis animée par le bruit du bétail et des hommes.
| le boss de Bitenga inspecte le campement au petit matin |
Ce matin est superbe. On petit-déjeune sur une table d’extérieur d’où l’on peut admirer la vallée éclairée par le soleil levant qui donne un joli coup de projecteur sur les toits bleus de l’école du village de Bitenga. La collation est copieuse avec des oeufs, des toasts, des fruits de la passion et du thé. Un homme âgé mais encore alerte, coiffé d’un chapeau de cow-boy comme beaucoup de gens de sa génération, vient inspecter les environs du campement et puis s’invite même à le visiter. C’est l’homme le plus riche de Bitenga, celui qui possède le plus grand nombre de vaches nous dit-on. Il est sans aucun doute intrigué par notre présence et le potentiel des activités touristiques.
L'heure de partir est arrivée. Nous faisons nos adieux aux gens du campement, à Jeannine la cuisinière qui a passé un foulard autour de ses hanches par dessus son pantalon comme il est d’usage pour une femme au foyer. Les femmes en pantalon sont rares et celles en short encore davantage, cela reste l’apanage des touristes.
| la Sebeya |
Nous traversons le bois situé derrière le camp pour déboucher au début d’une jolie vallée verdoyante, avec un horizon d’alpages. Un sentier mène tout droit au fond de la vallée, celle de la rivière Sebeya. En silence, quelques vaches paissent au soleil. Notre objectif est de remonter le cours de la rivière jusqu’à sa source. César nous recommande de chausser les bottes en caoutchouc qu’il nous a demandé d’apporter pour marcher le long du lit peu profond mais caillouteux et en franchir en plusieurs endroits les eaux boueuses. Avec la chaleur humide, le frottement des bottes sur l’avant des tibias devient rapidement désagréable. Les bottes sont plus confortables en pantalon.
Pendant un moment nous suivons un berger qui mène une vache avec son bâton et refuse qu’elle boive l’eau chargée de boue par les activités minières plus ou moins légales en amont. La convoitise porte sur le coltan, abbréviation de colombite-tantalite, dont on peut extraire du niobium et du tantale qui sont utilisés dans les appareils électroniques. On trouve aussi de la cassitérite, un oxyde d’étain. L’Est du Congo est l’endroit où l’on trouve les plus grands dépôts de coltan. Il est probable qu’ici, sur l’autre rive du lac Kivu, la structure géologique soit assez similaire.
Le cours de la rivière s’accélère en dévalant d’une cascade couleur café au lait. Les premiers mineurs de fortune que nous croisons sont trois enfants: une fillette d’environ six ans et deux garçonnets de trois ou quatre ans tout au plus. Ils sont accroupis devant un trou d’eau dont ils semblent gratter les bords. A notre approche, ils s’interrompent en nous regardant comme si de rien n’était.
| mineurs sans concession |
Nous bifurquons sur la droite à l’embranchement de deux bras d’eau. Il faut grimper un peu avant d’atteindre un plan où le lit de la rivière s’élargit. Des traînées de liquide rouge attirent le regard de manière inquiétante. L’eau est canalisée par les mineurs qui ne cessent d’empiler des pierres pour les trier. L’herbe verte des prairies qui fait la joie des vaches et de leurs propriétaires est de plus en plus concurrencée par les incursions minières qui grignotent sans relâche les flancs bombés des collines environnantes. Nous voyons ici la partie légale de l’exploitation minière qui est faite par les propriétaires des collines et qui ont recours à des outils mécaniques.
C’est une étrange cohabitation que celle des mineurs, qui transforment le lit de la rivière en un labyrinthe de pierres et de canaux d’eau, et des bergers avec leur bétail; comme deux mondes parallèles et dont l’intersection est l’accès à la ressource de l’eau.
Nous approchons de la source, dans le territoire des bergers dont un en profite pour faire sa lessive à grand renfort de savon bien moussant dans une petite marre d’eau qui sort tout juste de terre. Nous nous installons pour pique-niquer à la lisière de la forêt qui pousse sur la ligne de démarcation des eaux. La pluie qui tombe de ce côté de la démarcation s’écoulera vers le lac Kivu, qui lui, s’écoule via la rivière Rusizi dans le lac Tanganyika qui alimente à son tour le fleuve Congo qui se déverse de l'autre côté de l'Afrique dans l’Atlantique. De l’autre côté de la crête la pluie alimente les rivières qui alimentent le Nil et la Méditerranée.
Le fait d’imaginer tout le parcours de l’eau de pluie, d’un côté comme de l’autre de la crête, donne un peu le vertige en pensant que cette eau accumule tous les stigmates de la vie rencontrés sur son chemin jusqu’à l’embouchure du fleuve: tant d’histoires ordinaires et extra-ordinaires y laissent leurs empreintes.
Lessive faite, le berger un peu plus bas s’allonge dans l’herbe et ajuste la capuche de son sweat-shirt rouge vif pour faire la sieste après avoir écouté quelques minutes une chanson sur son téléphone mobile.
Après un déjeuner frugal, nous reprenons notre marche le long d’un chemin plus large, qui pourrait être carrossable. Pourtant on ne croise que des piétons chargés beaucoup plus que nous, comme ce groupe de femmes qui portent de gros sacs remplis de pommes de terre sur la tête. On préfère voyager en groupe pour partager la peine du fardeau et se soutenir en chemin. Certaines ont des bottes en caoutchouc mais la plupart de simples sandales plastiques dont elles s’accommodent remarquablement pour franchir une partie du chemin emporté par un glissement de terrain causé par l’érosion et les activités minières un peu en contrebas.
| quand le chemin est effondré |
Nous arrivons à la hauteur de deux femmes. La première porte sa valise sur la tête et marche avec entrain tandis que la seconde, plus jeune, semble peiner à porter sur son dos un panier suspendu à une écharpe nouée autour de son front. Elle doit avoir une ampoule au pied droit car elle boîte légèrement. Elles nous apprennent qu’elles sont parties à trois heures du matin. Elles marchent depuis douze heures en suivant la crête depuis les environs de Gisenyi et ont encore deux ou trois heures de marche pour atteindre leur destination. Voilà qui force le respect! Nous ne sommes plus très loin de notre point de chute du soir en périphérie du village de Satinsyi au campement de Karumbi. Avant d’arriver, nous passons à côté d’une petite parcelle de thé reconnaissable à ses buissons arrondis aux nuances de vert vives et éclatantes. Le campement est situé au sommet d’une colline et dispose des mêmes aménités que celui de la veille. Nous cherchons vain un endroit où planter notre tente. Impossible de trouver un endroit à peu près plat qui n’ai pas de trous ou de bosses. Après quelques discussions, il semble que personne ne soit surpris de cet état de fait, mais le peu d’affluence touristique n’a pas encore rendu nécessaire le besoin d’un coup de pioche ou de houe pour aplanir le sol et créer quelques emplacements pour les tentes. Sur le conseil de César nous nous installons dans l’un des cabanons où Thomas escomptait passer la nuit. La situation motive un coup de fil de Thomas à Monsieur le Président de l’Association des Jeunes qui gère les camps pour l’enjoindre à nouveau de la nécessité de faire ces petits aménagements. Un peu plus tard Thomas expliquera à un homme le travail à réaliser.
Le village de Satinsyi est très animé, le bruit des voix et la musique des bars emplissent l’air jusque tard dans la soirée. Il fait froid cette nuit, je dors en chaussettes, caleçon et veste polaire dans mon duvet un peu trop léger.
| vue matinale sur le Nyiragongo |
Le chant des oiseaux nous réveille avant l’aube et un peu plus tard vers six heures du matin nous émergeons du cabanon pour découvrir trois volcans des Virunga à l’horizon dont le Nyiragongo.
Un conseiller de l’Association, chapoté et botté, qui habite au village, vient prendre la mesure des choses qui se passent au camp. Il passe un bon moment à manger du fromage dans le cabanon de cuisine pendant que nous petit-déjeunons, à l’extérieur face au spectacle des volcans, d’une omelette pour trois ou quatre, de thé et de fruits de la passion tomate. Le ciel est assez nuageux quand nous débutons notre marche en nous rendant à la source de la rivière Satinsyi, située juste derrière la crête et qui s’écoule donc vers le Nil. Près de la source jaillissant de la terre une fontaine en béton à été construite pour faciliter le remplissage des bidons d’eau, les fameux jerricans jaune citron de tailles variées que l’on repère de loin sur les chemins. Du haut de la crête accourt un jeune garçon qui garde trois moutons. Il porte un t-shirt trop grand pour lui et une veste à capuche dont les pans fatigués et terreux ne sont pas sans rappeler la fourrure sale de ses moutons.
| à la source de la Satinsyi, l'eau est encore potable |
Nous suivons le lit de la rivière dont l’eau transparente s’écoule discrètement au milieu de la végétation qui pousse sur ses bords, comme ces grands lobélias dont on utilise le bois pour tailler des flûtes. Quelques centaines de mètres plus loin le paysage change avec les entrailles d’un premier flanc de colline exposées au grand jour. C’est de nouveau le territoire des mineurs qui creusent la terre pour en extraire des pierres qu’ils lavent dans l’eau encore pure de la rivière et qui devient aussi terreuse que celle de la Sebeya. Un grand type torse-nu, dont la peau sombre est imprimée de traces de terre sèche beige, s’approche d’un petit bassin latéral délimité par quelques pierres et s’abaisse à la surface pour boire à la bouche de l’eau de grandes gorgées avant de repartir en courant. On nous regarde avec méfiance mais sans hostilité. Ainsi débute l’exploitation du lit de la rivière qui ressemble davantage à un chantier routier qu’à l’idée que l’on se fait des premiers kilomètres de la source d’une rivière.
Nous croisons en aval trois soldats qui viennent à la recherche des mineurs clandestins ce qui explique assurément pourquoi ces derniers sont devenus méfiants. A plusieurs reprises, à notre approche, on voit des hommes abandonner leur poste de travail et courir se cacher dans les bois. Ce mouvement et leur prédilection apparente pour les vêtements rouge vif est tout sauf discret, mais il semble que ce jeux de chat et de souris suffise à protéger convenablement les souris.
On arrive près d’un village où se trouve le premier pont sur la rivière. Une vieille femme remonte de la berge vers le chemin carrossable avec deux grosses pierres sur la tête pour les apporter sur un tas de pierres qui attendent d’être chargées dans un camion pour être vendues quelque part.
| porteurs d'arbres |
A la sortie du village nous suivons la route en compagnie de mineurs la pelle sur l'épaule avant de bifurquer sur la gauche sur un sentier qui nous amène à un autre petit pont avant de remonter à flanc de colline et de suivre le cours de la rivière à distance sur les crêtes qui nous offrent des vues panoramiques sur le paysage manucuré des terrasses, des champs, des prairies, des parcelles boisées et des chapelets de maisons qui s’étirent sur le dos des collines. On alterne entre chemin principal et raidillons de terre polis par le va-et-vient quotidien des habitants des fermes vers leurs lopins de terre en terrasse ou à flanc de colline.
Une vieille dame assise devant sa maison en brique de terre nous demande si nous ne nous sommes pas égarés: “la route passe plus haut”, dit-elle, surprise de nous voir tous les quatre, en particulier deux “amazungu”, deux Etrangers en short, avec un sac au dos. Le sentier descend rapidement vers le fond de la vallée pour traverser un nouveau pont. Nous remontons sur la crête un peu inquiet des nuages de pluies qui noircissent l’horizon. On est partiellement rassuré quand un paysan nous dit que la pluie ne sera pas pour nous. Et effectivement seules quelques gouttes tomberont.
| à la Coopérative des Artisans de Bambous |
Nous faisons une halte au village de Kabona où est installée la Coopérative des Artisans de Bambous qui fabrique de jolis objets, plateaux, paniers, abats-jour, lampe etc… Le chef arrive coiffé d’un chapeau de cow-boy en cuir de crocodile verni pour nous présenter son activité tandis qu’un artisan s’installe à son poste de démonstration. Le soleil refait son apparition pour la fin de l’après-midi réchauffant le monde de ses couleurs. Ici on exploite le Wolfram, un oxyde de tungstène comme le suggère le siège de la mine tout au bout du village où se rend un groupe de mineurs.
Le long de la route en tout-venant, nous sommes rattrapé par un homme en chapeau de cowboy et bottes de caoutchouc qui s’arrête un peu plus loin pour commenter les secrets des collines avec un autre paysan, sur un ton de confidence feutrée. On termine notre marche par une bonne grimpette sur un passage poli dans une pierre aux tons rose et violet. Le campement de Gatenga où nous passons la nuit est installé juste à côté de la forêt de Mukura, c’est l’autre partie de forêt qui appartient à la réserve naturelle de Gishwati-Mukura.
Au matin nous profitons une nouvelle foi d’un panorama sur les volcans au petit-déjeuner. L’air et l’humeur sont légers. Nous plions notre matériel et partons pour cette dernière journée en empruntant un chemin qui longe la forêt de Mukura sur notre gauche et offre de l’autre côté des vues sur un joli paysage de collines dont certaines sont encore dans la brume. On circule à pieds, à vélo, à moto. C’est dimanche aujourd’hui, jour du Seigneur, mais il y a plusieurs façons de marquer l’occasion. Se rendre à la messe au village voisin, boire un coup de bonne heure en espérant la bonne humeur et pour d’autres c’est un jour de repos tout relatif, puisqu’il faut poursuivre ses activités de tous les jours, s’occuper du bétail, ramasser à la lisière de la forêt du bois ou des épines de conifères qui sont utilisées dans l'agriculture.
| le débarbouillage du dimanche matin |
Dans un hameau César plaisante avec un groupe d’hommes, assis sur le bord du chemin et entrain de boire, en leur demandant si, comme dans la tradition rwandaise du matin, il sont entrain de se laver le visage. Oui disent-ils! Le chemin traverse un morceau de la forêt. Un groupe de jeunes filles apparaît en lisière chargées de gros sacs gonflés d’épines de conifère. A notre approche, elles s’enfuient en courant sans doute effrayées par notre apparence blafarde. On est rattrapé par deux vélos dont l’un avance assez vite compte-tenu de la montée et de son chargement de bidons d’eau et d’un sac de pommes de terre. Il faut des cuisses bien musclées pour ce métier là.
Parmi les chargements des autres cyclistes, on distingue des bidons aux formes arrondies qui servent à transporter la bière de banane et de sorgho. Il faut de temps à autre les déboucher pour laisser s'échapper un peu de gaz de fermentation. Près du poste des rangers du parc, une bande de gamins munis de quelques machettes se fait morigéner par deux gardes en civil et sont priés de déguerpir. Ils n’ont pas le droit de couper du bois dans la réserve, même si leur intention était indubitablement celle-là.
A la sortie de la forêt on traverse un village modèle construit pour réimplanter des réfugiés Rwandais de retour du Congo. Thomas en connaît l’histoire grâce à sa femme qui y a grandi dans une maison du village qu’il nous indique en passant devant.
On traverse ensuite une nouvelle vallée verdoyante aux flancs raides avant de distinguer la vallée de la Ndaba, la rivière que nous suivrons jusqu’à la route qui relie Muhanga à Karongi. Nous passons à côté de la répétition en plein air d’une chorale de jeunes enfants qui participent d’un enthousiasme inégal aux chants dirigés par une cheffe d’orchestre sur son trente et un. A l’endroit où nous la rejoignons, la Ndaba n’est encore qu’un petit cours d’eau claire qui serpente au fond d’une vallée verdoyante propice à la lessive dominicale comme l’atteste un patchwork de vêtements colorés mis à sécher au soleil sur l’herbe de la berge.
| minant la Ndaba |
La nature est radieuse jusqu’à ce que l’on distingue les premières traces de mineurs avec quelques trous d’eau et l’entrée de galeries au niveau du lit de la rivière. Ainsi la Ndaba a subi le même sort que la Sebeya et la Satinsyi. Elle prend rapidement la même couleur café au lait. Coltan et cassitérite y sont recherchés. Notre chemin s’élève un peu par rapport au niveau de la rivière, ce qui nous procure une vue d’ensemble. Mais rapidement une veine d’extraction verticale récemment créée nous oblige à redescendre sur la berge. Un peu plus loin on rattrape le chemin en surplomb et on doit faire un nouveau détour par une ferme à flanc de colline qui dispose d’une petite fontaine d’eau claire. Celle-ci est alimentée par une déviation de la conduite d’eau qui passe un peu plus haut sur la colline. Ici on ne consomme plus l’eau de la rivière pour l’usage quotidien, pas même pour le bétail.
Nous redescendons à l’ombre d’un petit bois d’eucalyptus vers la rivière qui fait un virage et est rejointe par un petit filet d’eau qu’il faut traverser sur un tronc d’arbre jeté en travers. Juste à côté un type en uniforme de société de gardiennage surveille les environs. Il demande à César à brûle pour point: Qui es-tu? César irrité de ce manque de politesse lui répond du tac au tac: et toi, qui es tu? Il s’agit d’un garde pour une exploitation minière qui dévore la colline juste au dessus de nous. Sur le bord de la rivière on observe des tas de pierres de petit calibre qui sont probablement le reste d'opérations de triage. Beaucoup de pierres scintillent au soleil de midi, il y a aussi des cristaux. Nous nous arrêtons à l’ombre pour déjeuner au bord de l’eau. Sur l’autre rive, de nombreux troncs d’arbre jonchent le sol. On se demande si une tornade est passée par là. En fait, il s’est agi d’une tornade humaine. Thomas fait allusion à la construction d’une école qui nécessite du bois pour les tables et les chaises. Je profite de notre pause pour aller visiter le lit de la rivière et en examiner les pierres de plus près. Je suis vite rejoins par des enfants curieux de voir ce que je fais. Une fille sort une poignée de sable noir avec des particules argentées: il doit s’agir de ce que les mineurs extraient de la rivière. Je me contente de ramasser quelques pierres et rejoins le groupe pour les dernières centaines de mètres qui nous séparent de la route goudronnée qui est en travaux.
Nous retrouvons notre voiture que quelqu’un a amenée sur le parking des chutes de la Ndaba. A cet endroit, appelé Ndaba Rock, la rivière plonge dans le vide sous le regard curieux de tout jeunes chevreaux dépourvus de vertige.
Je ne sais si beaucoup de visiteurs s’y arrêtent, mais il y a une dizaine d’enfants et d’adolescents qui sont présents pour tenter de gagner quelques pièces ou billets auprès des visiteurs. L’un d’entre eux a un instrument à une corde tendue le long d’un manche en bois fiché dans une bouteille en plastique vide en guise de caisse de résonance et que l’on joue avec un petit archer. Thomas l’emprunte et joue, en guise d’adieu, un air qui semble ravir tout le monde.
| Ndaba's rock sous l'oeil des chevreaux |
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