Arrivée au Barrou

bienvenus au Barrou

Les moustiques écrasés et restés collés au plafond et sur les murs des chambres, parfois dans leur propre bain de sang séché, en disent plus long sur leur présence que ce que veulent bien en dire les voisins qui en minimise la présence. George, qui habite la maison voisine depuis quarante-six ans et que je rencontre entrain de couper, par dessus le mur mitoyen, la tête des branches de la haie de nôtre jardin est un de ceux qui en nient l’existence. “Je les coupe pour la vue, pour voir le Mont Saint-Clair: ça ne vous dérange pas? Vous savez Dorian, le jeune qui habitait là avant vous, il ne les a jamais taillés. Regardez comme la haie est épaisse. Enchanté de vous rencontrer. Vous emménagez aujourd’hui? On se demandait avec votre autre voisin, qui avait acheté. Vous verrez, on est bien ici, on est au calme, c’est la vie au ralenti”. On discute travaux avec George, et il me lance, l’avantage de ces constructions en béton c’est que l’on peut tout casser à l’intérieur à condition de garder quelques murs porteurs. Nous, on a tout abattu, poursuit-il, et il me propose de ce pas de venir visiter sa maison, bien arrangée il faut le dire, et que je n’aurais jamais soupçonnée avoir été un jour similaire à celle que nous venons d’acheter. La cour côté étang est carrelée avec une piscine et puis on arrive sur une terrasse à auvent avant de pénétrer dans la maison effectivement transformée avec une grande pièce et des colonnes en pierre. De retour pour lui montrer la notre, il me glisse que la mère des enfants qui nous ont vendus, et qui est décédée, était handicapée, d’où les aménagements. Elle a élevé les enfants seule, le père était très pris par tous ses salons de coiffure, confie t-il. Donc, il faut tout casser dans votre maison et faire un truc sympa.

le jardin côté étang

La veille, Dorian, le fils qui a hérité de la maison avec sa soeur, se trouve dans la cour. Un peu timide et sans doute perturbé à l’idée de rencontrer l’acheteur de sa maison d’enfance, la maison où il a passé toute sa vie et qu’il va quitter pour toujours. Plus tard, la dame de l’agence immobilière me demande si je connais leur histoire. Non. Leurs parents décédés n’ont pas fait de donation et les enfants, encore étudiants, n’arrivent pas à financer l’héritage d’où la nécessité de vendre la maison.

Dorian a, dit-il, sous-estimé la tâche du déménagement. Je m’apercevrai qu’il a oublié de vider le lave-vaisselle qu’il avait de toute façon oublié de mettre en marche. Les spaghetti séchés encore collés aux assiettes donnent une idée de ce qui nous attend dans la maison: il va y avoir du nettoyage à faire.

Je lui demande ce que je dois savoir sur la maison et il me dit que le compteur disjoncte quand il pleut fort car deux prises extérieures sont en contact avec la pluie. Il en a eu la confirmation après les avoir cachées dans un sac en plastic le temps d’une pluie. Le compteur n’a alors pas disjoncté. Un début encourageant! Un peu de subtilité à avoir aussi dans le maniement des boutons de commande du rideau électrique de la porte-fenêtre de la cuisine pour pouvoir l’arrêter à mi-course en appuyant à mi-course pour le stopper. Il faut des lampes d’appoint pour les chambres et le séjour parce que les éclairages sont défectueux. Voilà de quoi mettre sur la liste de course d’ici la signature de la vente. Dorian fait le tour de la maison, il sort dans le jardin et sur le sentier le long de l’étang pour un dernier au-revoir à sa maison d’enfance. On sent qu’il est un peu ému. Je lui demande s’il utilise son kayak sur l’étang. Oui, il va à Balaruc en une demi-heure et c’est très chouette ajoute t-il. Les voisins ont aussi des kayaks, George en a acheté un d’occasion dans un club nautique de Sète pour un prix modique. Eux aussi vont parfois à Balaruc dans leur kayak deux places pour aller voir leurs enfants qui habitent là-bas. Laurent, notre autre voisin, s’est offert un kayak de pêche à pédale. Evidemment, ce serait difficile de manier en même temps pagaies et cannes à pêche. Quand l’eau se réchauffe au printemps et en été on trouve des bars et des dorades. Il y a aussi des oursins dans certains coins.


L’épisode de la signature de la vente ne sera pas un long fleuve tranquille. En dépit des avertissements faits à mon notaire de confirmer s’il fallait une procuration nouvelle pour Sylvie, il avait été conclu avec négligence que la procuration du compromis pourrait servir pour la vente. Et c’est deux heures avant la signature que les notaires se sont rendus compte qu’elle n’était pas valable. Ayant fait le déplacement exprès pour pouvoir récupérer les clefs, mon sang commençait à bouillir, tout attablé que j’étais à la brasserie des Deux Ramiers sur le quai principal de Sète en attendant un tartare de thon et consultant mes emails. J’envoyais un message à mon notaire qui fit une nouvelle procuration avec signature électronique, sauf que les SMS avec le code de confirmation refusaient catégoriquement d’arriver au Rwanda sur le téléphone de Sylvie. Il fallut donc manigancer d’utiliser mon téléphone pour récupérer le code. Il me restait une demi-heure avant la signature. J’entrais dans un magasins de décoration de maison et ressortait avec une douzaine d’assiettes et trois lampes de chevet pour parer à l’éclairage défectueux de la maison. La signature ne dura que peu de temps. J’avais hâte d’en finir avec les notaires et de pouvoir en découdre avec cette nouvelle maison, toute vide et sale qu’elle était, mais avec son jardin charmant et le calme de la pointe du Barrou et puis la vue sur l’étang. La dame de l’agence eut l’amabilité de me conduire déposer mes achats à la maison et ensuite jusqu’au Auchan le plus proche pour une première séance de courses dans l’espoir d’être rentré en bus avec le premier chargement de courses avant ma prochaine réunion. Je rentrais, chargé comme un baudet, connecté par téléphone à ma réunion. J’avais réservé une petite table de jardin en bois avec deux chaises que je retournais chercher vers 19h30, à pied cette fois. Il fallait prioriser les tâches les plus urgentes, entre autre nettoyer un minimum d’espace de campement. Je dînais tard, vers 22h30 et puis vers minuit en regardant la douche rendue opaque par le calcaire, je me dit que mieux valait passer à l’action maintenant avant d’aller dormir que de reporter au lendemain. Je m’endormis vers deux heures du matin sur mon matelas de coton finalement beaucoup moins moelleux que je ne l’avais imaginé.

 

la terrasse du Café Social

Réveil vers huit heure, un peu abasourdi mais content de voir la douche sous un meilleur jour de propreté à présent. Juste le temps d’un peu de gymnastique, d’une douche rapide et un petit déjeuner sans oeuf vu que je n’ai pas pu rapidement allumer la gazinière: on verra cela plus tard. Aujourd’hui c’est télétravail sur ma table et chaise de jardin installée devant la baie vitrée qui encadre le tronc de l’olivier entouré de fleurs et le coin de clôture dont l’absence révèle l’étang. Une salade de thon pour déjeuner après avoir balayé toutes les pièces de la maison. Il faut s’imposer de nettoyer par petites touches aussi je me promets d’attaquer les vitres le lendemain. Elles sont sales au point d’être déplaisantes à regarder. Dehors il fait plutôt frais. La brume de mer fait écran au soleil et fait disparaitre le Mont Saint Clair. Plus tard dans l’après-midi après avoir rencontré George je pars pour une nouvelle séance d’emplettes chez Auchan. Je profite de ce vendredi soir pour me rendre en ville: cinquante minutes pour aller à pied jusqu’au Café Social, un des bar-restaurants un peu alternatif avec une vue en pointillé sur le port et la mer. On y mange bien et l’ambiance est sympathique, à l’extérieur comme à l’intérieur quand il n’y fait pas trop chaud. Salade de poulpe et côte de cochon de l’Aveyron. Le trajet n’est pas désagréable sauf le passage sous la voie ferrée où l’on n’a pas envie de trop s’attarder seul la nuit. Mais c’était une bonne occasion d’aller en ville afin de mieux goûter ensuite au calme du bord de l’étang, ce trait d’union entre la nature et la ville. De retour à la maison, j’attaque la face extérieure des meubles de cuisine dont tous les placards sont gras, collants et tâchés. Du dégraissant chloré pour supprimer les odeurs: voilà qui semble faire l’affaire.


l'étang de Thau vue de la côte Ouest du Barrou

Deuxième nuit sur mon matelas qui n’en est pas devenu plus confortable pour autant. Au petit matin, il est temps de sortir faire le tour de la pointe. Nadine, la femme de George, est à son poste d’observation favori, contemplant par dessus le mur de son jardin, un verre de jus de fruit à la main, la surface de l’étang qui reflète la couche de ciel nuageux qui s’éclaire par endroit. Le beau temps est entrain d’arriver. Elle me dit qu’à côté du lycée de la mer, les ostréiculteurs viennent vendre des huîtres et parfois la pêche du jour. J’empreinte le sentier ouest, côté Tramontane. qui révèle tout l’étang en tons bleu sur bleu avec au loin Mèze et Marseillan. Le sentier est toujours aussi sauvage. C’est là que se trouve la maison qui a été bâtie sur les fondations de l’ancien phare du Barrou, dont la façade est recouverte de vigne vierge, et que nous avions visitée l’année précédente sans réussir à conclure. De vieux souvenirs déjà! Je passe par la boulangerie du Barrou, dont personne ne loue la qualité du pain mais qui a le mérite d’être ouverte et dont le pain se mange malgré tout. Nadine m’a aussi parlé du marché du Barrou le dimanche matin. Une affaire succincte désormais avec trois ou quatre commerçants: fruits et légumes, paella cuisinée et un vieux monsieur qui vend des oeufs et du vin au litre: blanc, rosé ou rouge pour un euro quatre-vingt le litre. J’achète un litre de rouge, du carignan, pour soutenir l’économie locale. Ma fois, on en a pour son argent. C’est d’ailleurs le commerçant qui attire le plus de clientèle à cette heure matinale. Les hommes du quartier viennent munis de leurs bouteilles ou cubis vides. Le paysan dit qu’il n’a pas plu là où il habite. La nappe phréatique est désespérément basse et sa source qui d’habitude fournit cent litres à la seconde est déjà tarie. Il se fait du souci pour la vigne. Un client dit que la pluie sur Sète a juste permis de raffermir les feuilles de blettes de son jardin. A côté des Cubitainers de vin, il y a une cagette de blettes qui semble n’intéresser personne. Je rentre petit-déjeuner après un arrêt à la boulangerie qui dispose d’un stock plus important de viennoiserie que la veille: c’est dimanche matin. Je m’installe à l’ombre salutaire de l’olivier en profitant de la légère brise de l’étang. C’est bien agréable, presque estival. 

L’heure de repartir arrive rapidement, j’ai terminé le dégraissage de la cuisine et de quelques étagères poisseuses et poussiéreuses, couper les gourmands de l’olivier et du grenadier. Pas eu le temps d’obturer le pan de clôture disparu côté étang. J’ai coupé l’eau, le robinet d’arrêt était un peu dur, finalement c’est bien de devoir l’utiliser pour éviter qu’il ne s’entartre et devienne inutilisable. Il y a un tuyau d’eau chaude fuyard dans la salle de bain qu’il va falloir faire réparer rapidement. 


ciel et étang à l'unisson

La veille j’ai pris l’apéro avec mes autres voisins Laurent et Marie. Ils ont refait leur maison, qui est semblable à la nôtre, pendant la période du Covid. Le Barrou a vu un afflux de résidents à cette période là, raconte Marie qui est architecte d’intérieur. Ils parlent avec enthousiasme de l’atmosphère paisible du Barrou où tout le monde se connaît. On se fait un devoir d’entretenir des relations avec ses voisins. Marie et Laurent habitaient rue Montmorency avant de venir au Barrou. Ils avaient vue sur le lac jusqu’à ce qu’un grand bâtiment ne leur en cache la vue. Et puis la population du quartier a changé, pas forcément en bien. L’arrivée de la “faune” pour reprendre le terme de Laurent. Ici au Barrou, on est à l'écart de la ville et de l’agitation touristique estivale. Pourtant une nuit des Romanichelles sont venus cambrioler tous les jardins facilement accessibles, emportant ainsi les tables, les chaises, les décorations, les barbecues. C’est pour cette raison que mes voisins rangent leur table d’apéro de l’autre côté de la maison là où elle est moins visible. Marie ajoute que les habitants du quartier avaient un temps discuté de goudronner la promenade le long de l’étang et de l’éclairer comme cela a été fait pour la portion de piste cyclable qui part de Saint Nicolas jusqu’au centre de Sète, avant d’abandonner l’idée qui aurait pu attirer des scooters et des visiteurs nocturnes de jardin. Le Barrou est encore un endroit tranquille et souhaite, tant que faire ce peut, le rester. Je leur montre ma maison en l’état, et nous nous séparons après avoir admirer l’étang et ciel parsemés de tâches sombres et claires avec quelques éclairs à l’horizon. Il semble que personne ne soit pressé de rentrer chez soi devant se spectacle. C’est peut-être sans le savoir ce qui nous a conduit jusqu’ici.


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