Les joutes Sétoises de la Saint Louis

les bleus vont prendre un bain

“Zizou, Zizou, Zizou,!…,Zizou, Zizou, Zizou!”, scandaient les supporters de Zizou d’une voix aux accents un peu rauques, le surnom de leur héros, Abdelaziz el Khaoui, qui se tenait debout sur le plancher de la tintaine de la barque bleue, baptisée “Lo quartier Naut”, du nom du quartier haut de Sète. La tintaine est l’échelle inclinée qui est ajoutée à l’arrière des barques pour les joutes navales qui se déroulent sur les bords de l’étang de Thau. Les jouteurs sont assis côte à côte sur les marches de l’échelle qui se termine par le plancher, la petite plateforme où le jouteur en lice se tient debout. Pour compenser le poids des jouteurs, un leste de six cent kilos est ajouté à l’avant de la barque.


En ce jour de lundi de Saint-Louis 2023, sur le canal royal de Sète, en plein milieu d’après-midi se déroulaient les joutes poids-lourds. Zizou était trapu, compact et son teint basané tranchait avec le blanc de sa chemise de jouteur. Il tenait fièrement de la main droite, la lance en bois d’une longueur de deux mètres quatre-vingts, peinte en blanc et bleu et dont l’extrémité était montée d’un trident de métal pour mieux accrocher le pavois, le bouclier en bois de 7 à 8 kilogrammes, de son adversaire de la barque rouge, “La Poncha”, du nom du quartier de la Pointe Courte. 


Les joutes obéissent à des règles précises: le jouteur perché sur le plancher, à trois mètres au dessus de l’eau s’appuie sur la planche arrière et la planche avant, extrémités relevées du plancher, pour porter son coup de lance en percutant la partie centrale de la moitié droite du pavois de son adversaire, c’est à dire à l’intérieur du losange blanc qui n’est pas marqué du motif RF de la République Française. Ce motif a dû être ajouté après la révolution française car les premières joutes ont eu lieu à Sète en 1743.


L’animateur nous apprit que Zizou était sélectionné pour la première fois de sa carrière pour participer aux joutes de la Saint Louis et conclut “Vas-y Zizou, régale toi, profite!” selon le vocable régional où il est de bon ton de se régaler et de profiter de tout ce que l’on fait dans la vie. Les dix rameurs de la barque bleue s’élancèrent sous la direction du barreur et au son de “la charge”, l’air dispensé par l’hautboïste et le tambourinaire des Bleus, en direction de la barque rouge en vue de l’affrontement. La passe fut blanche, passe de salut. Chacun leva sa lance vers le ciel pour se faire admirer sous le soleil ardent et puis les barques, ayant fait demi-tour aux extrémités du bassin, s’élancèrent à nouveau. Cette fois le choc des lances eut lieu envoyant Zizou prendre un bain sans tambour ni trompette. Le jouteur de la barque rouge triomphait pour la seconde fois consécutive de ses adversaires bleus. Il ne lui manquait plus qu’à en vaincre une troisième à la suite pour se qualifier pour la manche suivante du tournoi. Ainsi va le rythme des joutes et si les deux adversaires tombent à l’eau et que personne n’est en faute, les arbitres interrompent la compétition le temps que les adversaires sortent de l’eau, aillent enfiler de nouveaux vêtements secs et reprennent leur position en chaussettes blanches sur leurs barques respectives afin de s’affronter à nouveau. En y repensant ce rituel m’évoque le protocole des joutes équestres médiévales en armure. Ici on a troqué l’armure pour une tenue blanche et un lourd bouclier de bois bien robuste. Rien dans les joutes ne se fait dans la précipitation. On se mesure à la force, à l’adresse et sans doute un peu à la ruse. 


la baignade fait partie des réjouissances

Nous étions installés à l’extrémité Sud du bassin, celle opposée au pont de la Civette identifiable à la statue du jouteur debout, de couleur beige, lance pointée vers le ciel. C’était le seul endroit accessible pour voir les joutes sans être inviter dans les loges. Sans invitation, il n’était pas facile de bien voir l’action en détail. L’ambiance n’en était pas moins festive. Les bords du bassin étaient occupés par une foule de petites embarcations et une ribambelle de bouées et de matelas gonflables où figuraient en bonne place des licornes et des flamands roses hauts en couleurs. La chaleur et l’excitation festive rendait l’eau désirable et beaucoup de la jeunesse succombait en maillot de bain à la tentation d’un bain au mépris de la proximité des jouteurs. Le canal avait exceptionnellement une allure de piscine géante en fête. Nous avions trouvé un peu d’ombre dans le renfoncement d’un escalier qui descendait vers le canal. Juste à côté flottait un canot gonflable avec un type en slip qui prenait le soleil pendant qu’un autre plongeait dans le canal pour ramener des escargots de mer pour l’apéro. Les plongées furent nombreuses et la récolte plutôt bonne.


la pêche aux escargots

Parmi les admirateurs de Zizou il y avait Idris, un garçon qui fut envoyé acheter une boisson par une adolescente espiègle et brune aux cheveux longs, installée dans l’escalier devant nous avec ses copines. Il revint avec la boisson et rendit toute la monnaie qu’elle lui avait confiée. “Il est vraiment gentil ‘Driss” dit-elle, je lui paierai à boire plus tard. Idris avait marqué un point. Puis on eu l’inconfort de la visite d’une starlette improvisée, une femme sans gêne, la cinquantaine méridionale teinte en blond qui se faisait filmer avec un téléphone par un homme patient. Poussez-vous, je voudrais me faire prendre en photo juste au bord du quai. La photo tourna à la vidéo explicite avec la bouche en coeur et plein de bisous envoyés à l’audience pressentie. Puis vint l’épisode du bain. La voilà en sous-vêtements qui se glisse dans l’eau pour la deuxième partie du reportage, plus rafraîchissant celui-là. On ne la revit plus, la sirène avait dû nager vers l’autre rive du canal en quête de nouvelles opportunités de reportage.


La fin de l’après-midi approchait et la progression des joutes promettait une soirée assez longue. Nous abandonnâmes notre coin d’ombre pour retrouver la foule du quai bordé de stands de tapas et de boissons. La circulation étant réservée aux piétons de 14h à 4h du matin tous les jours de la Saint Louis dont les festivités s’étalent sur près d’une semaine avec des joutes de différentes catégories. Pour les juniors, le vendredi après-midi, on utilise des barques à moteur. Les rameurs sont réservés aux jouteurs expérimentés et de poids, la catégorie reine étant, à juste-titre, celle des poids-lourds. La masse du jouteur détermine l’inertie qu’il offre à son adversaire et de ce que j’ai pu observer les plus trapus ont plus de facilité à résister au choc de l’adversaire que les autres. Il ne s’agit pas de prendre de l’élan du haut du plancher de la barque. Il faut s’arc-bouter, le pied calé sur le petit rebord à l’arrière du plancher et s’apprêter à encaisser l’énergie de l’adversaire qui percute le bouclier tout en faisant la même chose avec le sien. A la façon d’un éléphant qui s’appuie contre un tronc d’arbre pour le déraciner, avec détermination et placidité, les jouteurs opèrent dans le calme. Il faut évidemment gérer la rotation due au mouvement des barques qui poursuivent leur progression en sens opposé. 


le rouge fier de sa victoire

Ce n’est peut-être pas par hasard que la macaronade est le plat de résistance pendant les joutes. La présence des Italiens venus travailler à Sète et dont les noms sont bien représentés parmi les jouteurs n’est sans doute pas étrangère à la popularité du plat qui à des allures de pasta ragu. Il s’agit de macaroni ou de penne avec une sauce goulache contenant des morceaux de viande et à quoi on ajoute de la saucisse pour donner plus de force aux combattants. Pour y goûter, rendez-vous Chez Boule, le mercredi midi. Réservation conseillée pour avoir une table sur la place Léon Blum ombragée de platanes centenaires qui accusent le poids des ans et reconnaissable à la sculpture de poulpe aux tentacules déployées qui coiffe la fontaine. Chez Boule est une institution. Macaronade et café pour 14 euros, pas de quoi se plaindre! Pendant la Saint Louis la place est entièrement couverte de tentes et de tables de banquets pour nourrir tous les jouteurs qui ont besoin de faire le plein de calories. Les célébrations de la Saint Louis se terminent par un feu d’artifice le lendemain des joutes poids-lourds sur le môle Saint Louis près du phare.


le canal royal de Sète

Si les joutes de la Saint Louis sont l’épicentre de l’attention et des activités à Sète, toute la ville ne se sent pas concernée. En chemin vers le canal royal, pour voir le tournoi, nous avions pris un café dans un bar-PMU populaire de l’avenue Victor Hugo à l’ombre des arbres. Nos voisins de table, deux hommes et une femme obèse, marqués par le temps et l’usure de la vie, commentaient la journée. Les flics n’ont pas arrêté de tourner aujourd’hui, on les a vu au moins huit fois, même la BAC est passée plusieurs fois, entendit-on. La femme finit par partir, visiblement vexée par quelque chose et l’un des deux hommes paraissait tout aussi contrarié. Tant pis pour elle, lâcha t-il à son compère. Ce soir je me réserve la soirée. Je ferme la porte à clef et j’me fais pomper la bite, compléta t-il en évoquant son rancard du soir. Notre café arriva, on le bu rapidement et au moment de régler l’addition, le cafetier nous souhaita bon courage pour aller en ville voir les joutes. Je n’irais même pas pour cinq cent euros, ajouta t-il, avec tous ces mecs qui picolent toute la journée, ça va sentir la viande saoule! Un au-revoir et un sourire résuma notre détermination à nous rendre au canal pour assister au spectacle aquatique accusé de provoquer l’éthylisme de ses fans. Son propos, peut-être pas dépourvu d’expérience, ne constituait pas une raison suffisante pour passer à côté de cet évènement que nous allions découvrir pour la première fois!



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