Patagonie
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| Torres del Paine, les tours enflammées |
La Patagonie m'est toujours apparue comme une destination mythique, entourée de mystère. Le Cap Horn, les Quarantièmes Rugissants, la Terre de Feu, le Perito Moreno, Torres del Paine, tant de noms qui sont teintés d’aventure. Durant notre traversée des Alpes à pied, en août 2022, depuis le sud de l’Allemagne, à travers le Tyrol et le nord de l’Italie, nous avons vu plusieurs glaciers de près, fascinants géants dont on pouvait palper la décrépitude. Une sorte de course contre la montre s'établissaient dans notre esprit. Pendant combien de temps encore pourrait-on admirer ces glaciers? Mes 50 ans approchaient et j’avais toujours ce projet flou de visiter un jour la Patagonie. Sylvie me dit, d’accord si tu l’organises, et en disant cela, me reprochait de l’avoir laissée organiser, seule, les hébergements de notre traversée alpine. De retour à Paris, je me lançais sans attendre sur Google pour réserver le circuit O qui fait le tour de Torres del Paine, un parc photogénique à la frontière du Chili et de l’Argentine. Sylvie, un peu incrédule devant mon empressement, se sentit obligée d’y mettre le bout de son nez, de crainte de voir la chose arrangée sans avoir pu y mettre son grain de sel. Ainsi fin août 2022, nous conclûmes la préparation de notre voyage pour mars 2023. L’affaire était dans le sac!
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| Santiago du Chili |
Santiago du Chili, le 26 février 2023
Plaza Brasil, dimanche soir, vingt heures. Des enfants emplissent l’air de leurs jeux en courant autour d’un château multicolore, en béton peint, composé de la juxtaposition de créatures fantastiques qui animent l’ensemble de leurs visages souriants. Une autre sculpture d’êtres imaginaires en forme de banc entoure un palmier. Quand on traverse la place, on prend la mesure de la vie de quartier à laquelle ce jardin arboré sert de poumon. Il n’y a pas que les enfants qui viennent s’y rencontrer: on passe d’abord à côté d’un groupe d’amateurs de blues rassemblés sur une pelouse autour de musiciens qui ont installé leurs instruments et microphones sous un grand arbre. Ambiance de picnic où chacun apporte de quoi grignoter et boire un verre sur sa couverture. A côté du château fantastique, un grand père diffuse de la salsa avec son haut-parleur monté sur roulettes. Et puis, un peu plus loin, sous des arbres plus fournis, une foule de jeunes entourent des rappeurs qui viennent les uns après les autres tenter de prouver leur talent mesuré à l’aune de la jubilation sautillante ou des sifflets de l’audience. Une autre pelouse est le point de rassemblement des propriétaires de chiens, histoire de distraire maîtres et mascottes. Non loin des musiciens de blues, des parterres de pétunias fleuris sont entourés de grillage plastique orange, visiblement pour éviter les piétinements des hommes et des chiens, qui eux ne se gênent pas pour marquer leur territoire en urinant sur la clôture.
Le soleil décline lentement en coloriant théâtralement le monde de l’oranger au violet en préambule à la nuit. La journée a été chaude, trente cinq degrés Celsius. A présent il fait bon s’asseoir sur un banc et respirer. Nous nous installons près du groupe de blues et regardons les passants défiler devant nous. C’est l’occasion de s’informer sur les codes vestimentaires en vigueur. De façon évidente, la chaleur favorise la parcimonie de tissu même si curieusement les femmes ont un goût prononcé pour les vêtements qui moulent avec précision chacune de leurs rondeurs, parfois de manière peu flatteuse: shorts moulants, bustiers élastiques. Comme dit Sylvie: l’été n’habille pas tout le monde avec la même grâce. On note aussi une abondance de tatouages et de sandales. Prix spécial du jury mode de quartier, pour une femme en pantalon rouge et top noir dont la face avant est couverte de fourrure comme le dessus de ses sandales. Pendant ce temps, en sens inverse, les amateurs de fraîcheur continuent d'affluer chargés de packs de six cannettes de bière achetées à l'épicerie du coin qui en fait un commerce florissant. On nous avait dit que la place Brasil pouvait devenir peu sûre dans la nuit, mais pour l’heure, et tant qu’il y a du monde, tout semble tranquille.
Nous avons atterri à Santiago le matin même, Sylvie a eu la chance d’être choisie pour un test Covid aléatoire et moi de devoir abandonner mes figues sèches et mes amandes à la douane car on ne peut pas importer d’aliments frais ou secs au Chili. Retrouver notre taxi pré-commandé sans avoir accès à internet n’a pas été facile non plus mais nous avons finalement réussi à rejoindre notre hôtel situé dans la rue Agustinas qui se prolonge vers l'Est jusqu'au parc Santa Lucia, aménagé sur une colline pointue dont le sommet accueille le Castillo Hidalgo, une fortification qui tutoie les grattes-ciel du centre ville et qui permet d'apprécier le mélange architectural de la ville où tous les styles se côtoient en désordre devant la Cordillère toute proche et dont on distingue quelques uns des sommets encore enneigés. Ici je décernerais le prix du tatouage féminin à une fille, étendue sur un coin d'herbe en mini-short et soutien-gorge à carreau. Une peau claire marquée de tatouages sombres sur toutes les parties de son corps, gorge y compris, et des papillons sur l'arrière des cuisses. En deux mots, un habit tatoué sur la peau.
En redescendant vers la bajada Merced on débouche sur un bassin triangulaire au milieu duquel se prélassent deux grâces en bronze tandis qu'un homme en chair et en os, torse nu, se lave les cheveux dans cette salle de bain publique improvisée au milieu du trafic routier. Nous longeons la rue Merced jusqu'au musée d'art pré-colombien. On y voit une exposition sur le chamanisme où l'on apprend que le terme vient de Sibérie et qu'il a été propagé au 19ème siècle. Divers objets rituels y sont présentés, des pipes de différentes formes, des inhalateurs en bois, des bouteilles aux formes rituelles, des costumes et des œuvres issues des transes relatant le voyage extra-temporel de la transe et le contact avec les esprits.
Dans la cour du musée une grosse fleur blanche de cactus transformait le massif central en quelque chose de spécial. Elle était ouverte au bout d'une tige horizontale à notre arrivée et puis, deux heures plus tard, pendait toute ramollie le long du tronc du cactus. Mignonne allons voir si la fleur qui ce matin avait éclose... Las, voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, las, las ses beautés laissé choir (Ronsard).
Le centre ville par un dimanche après midi est un mélange quelque peu poussiéreux de bâtiments du début du vingtième siècle et d’immeubles plus récents, tels de gros blocs de plus de dix étages dont la façade est hérissée de boîtiers d'air conditionné. Les humains et les voitures n'ont plus qu'à circuler tels des fourmis dans ce quadrillage de rues perpendiculaires. Quelques places aèrent le centre ville. Nous faisons un crochet sur la Plaza de la Constitution, bordée par la Moneda, le palais du gouvernement. Ce fut le siège des manifestations récentes et les abords du Palais sont toujours protégés par des barrières métalliques. La Place d’Armes, Plaza de Armas, est beaucoup plus verdoyante, comme la Plaza Brasil. De nombreux bancs, encore marqués de croix d'adhésif jaune déployées au moment de la crise COVID pour garder ses distances vis à vis du virus, fournissent un prétexte à s'asseoir à l'ombre, seul où à plusieurs. Certains bancs sont occupés de façon plus durable quand l'hôte garde près de lui ses bagages de fortune. Les rues de Santiago ont leur lot de vagabonds. La journée nous dit-on, pas de soucis, en revanche il vaut éviter de se retrouver la nuit dans une rue déserte.
On est marqué en arrivant à Santiago par l'omniprésence des graffitis sur les rez-de-chaussée. Il y a aussi de nombreuses peintures murales beaucoup plus sophistiquées et aguicheuses que les gribouillis ordinaires qui recouvrent la majorité des façades, et donne une impression de lèpre rampante à l'assaut de la ville. Pour déjeuner, on nous a conseillé le restaurant Las Vacas Gordas (les vaches grasses) qui est assez proche de notre hôtel. On rentre dans une grande salle dotée d’un grill géant sur la gauche et sur la droite une grande salle rustique qui ouvre sur une grande cour couverte par des bâches de toile blanche. C'est l'occasion d’apprendre un peu de vocabulaire pour comprendre la carte. La viande persillée (vetado) et maigre (liso). La cuisson bleu (a punto), saignant (tres quarto), à point (cocido). La viande est superbe, un régal, servie avec de vraies frites. Voilà qui fait plaisir en débarquant d’un vol de quatorze heures le matin même. La proximité du Pacifique fait que le poisson et les fruits de mer (mariscos) sont aussi populaires que la viande dans les restaurants.
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| Puerto Montt, maison en bois |
Puerto Montt - 27 février 2023
Situé à mille kilomètres au sud de Santiago, Puerto Montt est installé sur le rivage d’une baie protégée de la haute mer du Pacifique par des îles.
Depuis le ciel, on distingue deux volcans aux sommets enneigés qui font partie de la Cordillère des Andes. Ils sont séparés de Puerto Montt par des lacs et un mélange de forêt, de maquis et de prairies. Quand nous atterrissons, le ciel bleu et le soleil dominent comme à Santiago mais il fait 21 degrés. On prend un Taxi Official qui emprunte la route pour rejoindre le centre-ville. Au début c'est un joli paysage bucolique de verdure dominée par la vue du volcan Osorno. Cela évoque presque un paysage japonais avec son propre Mont Fuji.
Puis la civilisation se manifeste avec l'apparition de constructions en bois, d'un chantier qui travaille le métal à en juger par le châssis orange d'un bac maritime. Un embouteillage nous donne l'occasion d'observer le paysage. Au bout d’une heure, le chauffeur de taxi finit par perdre patience et s'engouffre comme beaucoup d'autres avant lui dans les rues latérales de la périphérie résidentielle de Puerto Montt. On découvre alors les maisons colorées en bois avec de grandes ouvertures vitrées. Le bois résiste à l'humidité et est un bon isolant. C’est, de plus, une matière abondante dans la région. Le climat de Puerto Montt est très différent de celui de Santiago qui se satisfait de ses constructions en béton.
Enfin on aperçoit le bleu profond de l'océan au bout d'une rue en pente qui ne sera pas la dernière pour parvenir au centre-ville formé autour de quelques blocs d’immeubles commerciaux qui cimentent la position de capitale régionale qu'occupe Puerto Montt. Notre hôtel, le Don Luis Business Hotel, est à une rue du front de mer. C'est un immeuble confortable dans un style année 80. Nous sortons faire un tour sur la promenade, histoire de prendre contact avec l'océan avant notre embarquement le lendemain sur l'Esperanza, cargo de Navimag, qui assure la liaison maritime avec Puerto Natales, deux mille kilomètres plus au Sud et ravitaille au passage Puerto Eden. Le navire emprunte largement les fjords protégés de la haute mer, sauf sur un intervalle de 300km entre le canal de Pulluche et celui de Messier.
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| Puerto Montt, extincteur accessoire |
Ici la mode féminine a des tendances gothiques. Chaussures noires à semelles épaisses, cheveux noirs coupés courts sur le front, vêtements en déclinaison noire avec quelques tâches blanches. Avant d’aller dîner dans un restaurant de sushis, nous croisons deux fois sur le même passage clouté une fille au teint blanc, habillée de noir, bijoux argent, bracelet clouté, deux jantes de vélo à l'épaule et un petit extincteur sous l'autre bras et de nombreux tatouages sur la poitrine et les bras.
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| Puerto Montt, les bouées d'amarrage sont prisées |
Navimag, Puerto Montt - Puerto Natales, 28 février - 3 mars 2023
Nous partons en taxi pour rejoindre l’hôtel Versalles qui sert de lieu de check-in pour embarquer sur l’Esperanza. De là, un bus nous conduit jusqu’au dock, quelques kilomètres plus loin, où est amarré le navire rouge et blanc en cours de chargement. En attendant le départ, nous visitons les espaces extérieurs accessibles aux passagers: les ponts et passerelles des niveaux 5, 6 et 7 du bâtiment. Sur les bouées d’amarrage peintes en rouge, des phoques paressent au soleil entre deux plongées. L’espace étant restreint et l’occupant de la place, s’il n’est pas partageur, peut repousser les nouveaux venus avec vigueur. Le moment est venu de prendre possession de nos cabines. La nôtre est située à l'avant gauche du sixième niveau et dispose d’un hublot sur l'extérieur et d’une salle de bain. Le déjeuner est servi au réfectoire du niveau 5. On s’aperçoit au milieu du repas que le bateau a largué les amarres et s’est mis en route.
Le ciel se couvre à mesure que nous traversons la baie de Puerto Montt, en route vers le golfe de Corcovado. Des nuages assez bas tronquent la silhouette des volcans et de la plupart des autres sommets. Gris devient la palette de la mer, du ciel et du reste du paysage. l'Esperanza atteint progressivement les 20 noeuds, sa vitesse de croisière.
Le ciel bleu réapparait partiellement, puis on plonge sous un immense nuage sombre qui amincit peu à peu la bande d’horizon claire prise en sandwich entre le couvercle sinistre du ciel et son reflet sur la mer. Un bateau surgit de l'ombre et poursuit sa course vers la lumière en direction de Puerto Natales. La vie sur le navire s'est organisée depuis le départ. Les horaires sont réglés : petit déjeuner entre 8h et 9h, déjeuner de 12h à 13h et dîner de 19h à 20h. Le Capitaine fait, vers 14h, un briefing, d'une voix monotone, qui dure pendant un bon moment alternant anglais et espagnol, mais non dépourvu d'humour. Il explique pourquoi l'alcool n'est pas toléré à bord: d'une part c'est une décision de la Navimag et d'autre part, il relate l'épisode d'un groupe de passagers saouls qui ont occasionné un incendie en allumant un barbecue dans leur cabine. Il rappelle aussi qu'il ne faut pas sortir sur le pont par mauvais temps et qu’en cas l’alerte il faut suivre les marquages jaunes au sol pour se réunir sur l'esplanade centrale. Il ne faut pas non plus tenter de sauter par dessus bord, ajoute t-il. Il nous exhorte de signaler le moindre dysfonctionnement auprès de Sebastian, le guide des passagers, en particulier les fuites de chasse d'eau car l'eau douce est rare. S'ensuit une vidéo de vingt minutes sur les consignes de sécurité qui endort une partie de l'auditoire comme je peux en témoigner.
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| soleil éphémère et couchant |
La soirée est émaillée d’un superbe coucher de soleil qui enflamme le ciel et les montagnes encore légèrement embrumées. Afin de divertir ceux qui s’ennuieraient vraiment, un barbecue chorizo y pan est organisé vers 21h30, saucisses grillées servies dans un petit pain rond: le hot-dog chilien.
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| début de dépression |
Le deuxième jour, le 1er mars, nous apporte un jour gris et pluvieux à la façon des giboulées de mars sans les interludes ensoleillés. Le vent forcit. Au réveil vers sept heures, la mer est sombre, presque noire, juste rythmée de moutons d’écumes blanches et canalisée par les montagnes pourtant proches du détroit de Chacabuco et qui sont en partie effacées par la brume. Posté sur la plateforme du 7ème niveau j'assiste en silence, avec de rares compagnons, au morne lever du jour qui semble dénué de couleur. Tout le reste du jour, à l'exception de quelques minutes où les nuages se font plus légers et laissent apercevoir un disque solaire translucide qui apporte un peu de clarté, le paysage reste dans des tons de gris, révélé au gré de l’intensité de la brume et de la pluie.
Vers 14h, le capitaine nous invite à visiter la passerelle de commandement alors que nous traversons le canal Pulluche. La pluie voile une grande partie du paysage, les essuie-glace de la passerelle n'y changent pas grand chose. Pour autant, on se laisse facilement hypnotiser par ce lent défilé de montagnes et d’îlots qui changent fréquemment de lumière et de netteté. Dehors le vent souffle furieusement et il fait bon s’abriter du vent et de la pluie dans les coursives extérieures couvertes. Cet après-midi nous approchons de la pleine mer en entrant dans la baie d'Anna Pink. Les vagues aux creux de quatre mètres font tanguer le navire. On a l'interdiction de se rendre sur le pont avant. La soirée et la nuit se passent sous le joug du tangage. Une grande partie des voyageurs se gavent de pilules contre le mal de mer. Le capitaine les a prévenu, il ne faut pas en prendre trop sinon le reste du voyage se fera les yeux à moitié fermés. Pour notre part, on laisse les pilules à nos collègues et tout se passe au mieux. La navigation en mer se poursuit jusqu’au petit matin.
Le troisième jour, le 2 mars, je me lève vers 7 heures pour aller voir le jour glauque lentement s’éclaircir. Nous sommes maintenant dans le canal Messier. La houle a disparu mais pas le vent qui forme de l’écume en balayant la surface de l’eau. Les sommets sont gommés par la brume.
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| horizons troubles |
Le resserrement du canal rend le paysage est plus varié. On aborde ensuite la passe de Cotopaxi, peu profonde et dans laquelle le Capitan Leonidas s’est échoué sur un rocher au milieu des flots. On passe près de lui qui ne bouge pas tel un vaisseau fantôme insensible à la tempête.
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| quand la mer rencontre l'eau des glaciers |
Il pleut, il pleut, il pleut. On arrive au niveau du détroit Anglais (Angostura Inglesa) qui fait quarante mètres de large. Les pilotes manoeuvrent sans faute et l’on aperçoit une statue de la vierge, Stella Maria, protectrice des marins, qui est érigée toute blanche sur un îlot légèrement boisé. Dans la matinée nous observons quelques dauphins et des pingouins qui nagent à toute vitesse. Au moment du déjeuner nous faisons escale à quelques encablures de Puerto Eden, un hameau établi là pour la pêche et l’élevage de saumon. Tout le long du trajet on aperçoit des fermes aquatiques. Le Chili est le premier exportateur de saumon d’élevage. Trois petites embarcations viennent chercher du ravitaillement et c’est l’occasion pour quelques personnes d’embarquer et d’autres de débarquer dans ce village du bout du monde.
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| éclaircie fugace |
Le navire poursuit sa route dans le Canal de Wide et celui de Sarmiento. Le ciel s’éclaire par endroit tandis que la pluie continue de faire de régulières apparitions et de contraster le paysage. Le soir nous apporte une éclaircie avec un arc en ciel complet. C’est le moment magique de la journée.
Le quatrième jour, le 3 mars, nous abordons la dernière partie du voyage vers Puerto Natales. Le vent souffle toujours très fort, caractéristique de la Patagonie nous dit-on, et la navigation continue d’être intéressante avec une suite de défilés, le paso Sobenes où l’on amorce un virage vers l’Est pour remonter vers Puerto Natales. A cet endroit on aperçoit le glacier Colgante qui arrive presque qu’au niveau de la mer. Plus loin le paso Kirke qui est le plus étroit avec une largeur de trente mètres pour notre bateau qui en fait vingt-trois de large. Cela mérite bien un coup de corne de brume pour annoncer son passage. Nous ne sommes plus très loin de Puerto Natales et le ciel s’éclaircit.
Nous déjeunons à bord en voyant la ville s'approcher, étendue entre la mer et une barre rocheuse. En chemin les sommets enneigés se révèlent fraîchement blanchis par la tempête. Le ciel est un festival de nuages de toutes formes sous l’impulsion du vent déchaîné. Il devrait faiblir vers 18h, mais en attendant l’Esperanza ne pourra pas accoster. On largue les amarres dans la baie en attendant mieux. Pour autant le soleil et le vent nous offrent un beau spectacle après ces derniers jours en dégradé de gris.
Nous débarquons de l'Esperanza vers 20h, il fait frais quand nous sortons de la navette qui nous a fait sortir du port, un trajet de quelques centaines de mètres au plus, pour raison de sécurité, nous dit-on. C’est le moment de faire nos adieux à nos compagnons de voyage, un couple d’Anglais, un solide Bavarois, un couple âgé de Croates plein d’énergie et les quelques autres personnes avec qui nous avons discuté, à un moment où un autre, durant cette parenthèse en huis-clos de 96 heures. En ce vendredi soir, la ville est assez animée. Puerto Natales étant le point de départ vers le parc de Torres del Paine, les bars et les restaurants foisonnent, les cafés aussi. Pour autant la vie n'est pas uniquement tournée vers le tourisme. La ville est organisée autour d’un quadrillage de rues perpendiculaires qui dévient rarement de leur tracé rectiligne. Les maisons ont souvent un étage, de grandes fenêtres et des façades en bois ou en tôles ondulées.
Nous avons prévu une journée de temps libre avant le trek de Torres del Paine afin de faire quelques courses et surtout parer à un éventuel retard à l’arrivée de Navimag, ce qui peut arriver pour de multiples raisons. L’hôtel où nous sommes, le Wild Hostel, est tenu par un couple autour de la quarantaine. Lui est scandinave et elle Chilienne. Leur chien blanc, Hijo, est copain avec les chiens de la rue qui viennent dormir sur les canapés disposés dans le patio couvert qui sépare la rue du café. C’est aussi là qu’ils sont nourris par la maison.
A Puerto Natales, les chiens font la circulation en aboyant et en courant après les voitures qui ne leur reviennent pas. C'est la vie en liberté avec quelques à côté plaisants quand une gamelle tombe du ciel de façon providentielle mais surtout régulière. Pour autant Hijo, n’a pas le droit de jouer avec ses copains dans la rue. Nous faisons part à nos hôtes de nos inquiétudes au sujet de la météo pour la randonnée. Lui nous conseille d’acheter des guêtres, utiles s’il pleut et surtout dans la neige pour éviter d’avoir les pieds trempés. Les magasins d’équipement de randonnée ne manquent pas. Nous achetons aussi des fruits secs, je suis toujours nostalgique de mes figues abandonnées à la douane, et quelques provisions pour la journée au camp de Los Cerros où il n’y a pas de restaurant, juste une salle où l’on peut s’installer pour pique-niquer et cuisiner avec des réchauds.
Nous allons sur la promenade de bord de mer. La vue sur les montagnes aux sommets enneigés tout autour de la baie nous fait prendre sans effort conscience que nous sommes au bout du monde, indubitablement arrivés en Patagonie. Un ancien ponton, dont les vieux pieux en bois servent de perchoir aux mouettes et aux cormorans, ajoute du pittoresque à la vue. Il ne reste plus qu’à se laisser porter par cette journée facile et encore fraîche. Les restaurants ne manquent pas et l’on y mange plutôt bien. Le carmenere, un cépage rouge apporté d’Europe est très renommé au Chili, est d’autant plus célèbre qu’il a été presque éradiqué en France par une maladie et qu’il a pu être réimplanté dans le Bordelais grâce à des plants du Chili. C’est donc sans surprise qu’on le trouve dans tous les restaurants. Il est souvent un peu amer.
Puerto Natales - Torres del Paine - 5 mars
Nous quittons l’hôtel nuitamment par un escalier en bois un peu glissant qui mène à la rue principale sans passer par le café. Sac au dos, nous empruntons les rues désertes, à l’exception de la présence de quelques chiens, couchés le museau enfoui dans leur fourrure. La gare routière est à une vingtaine de minutes à pied sur les hauteurs de la ville. A notre arrivée, un peu en avance, c’est déjà l’effervescence. Les bus pour Torres del Paine s’enchaînent toutes les cinq minutes entre 6h45 et 7h15. Nous retrouvons quelques passagers de l’Esperanza, notamment Hans, le Bavarois a l’allure de bûcheron avec sa grande barbe grise. Il nous raconte qu’il s’est démis un nerf la veille à la suite d'un faux-mouvement, pas terrible pour un début de trek! La pluie est au rendez-vous. Dans la cohue, nous finissons par voir notre bus arriver. Une fois à bord et en route, l’excitation du quai fait rapidement place au calme plat, chacun essayant de rattraper les heures de sommeil manquées. Dehors il fait encore sombre et la pluie rend l’aurore piteusement grise. J’émerge de ma torpeur une demi-heure avant l’entrée du parc de Torres del Paine. La route est droite et traverse d’immenses prairies clôturées. Quelques guanacos défilent furtivement dans mon champ de vision sous le ciel lourd et bas. Un joli lac vert est bordé de glace et l’on distingue le pied des montagnes dont la masse est dissimulée dans la brume. On ne verra rien des sommets qui nous ont conduits ici pour les admirer. On fait viser notre permis de visite avant de monter dans un bus local qui permet de faire les sept kilomètres qui nous séparent du début du sentier du circuit O. Il faut comprendre O comme un circuit en boucle autour du massif de Torres del Paine. La pluie tombe régulière et fine. Nous débarquons au centre visiteur de Central qui dispose de quelques tables rapidement prises d’assaut par les randonneurs encore secs. C’est avant tout un magasin de souvenirs et un café. Ce matin, les housses imperméables pour sac à dos se vendent comme des petits pains auprès des randonneurs imprévoyants. Nous buvons tranquillement un café debout, le temps de se préparer pour le départ. Veste et pantalon de pluie sont de rigueur ainsi que les guêtres que nous avons achetées la veille. Sylvie achète une paire de gants imperméables.
Nous voilà partis sac au dos. Il ne fait pas trop froid. D’ailleurs rapidement il faut se débarrasser de la polaire en trop sous l’imperméable à mesure que nous prenons un peu d’altitude dans ce paysage triste en suivant le sentier qui se faufile dans la végétation. Au bout d’une heure ou deux on distingue vaguement la présence de neige sur la partie supérieure des montagnes qui daignent dévoiler timidement leurs sommets. Ce petit geste est un signe d’espoir. Nous sommes à présent en haut du col avec une vue sur la plaine dans laquelle serpente la rivière à proximité de laquelle le camp Seron est installé. Dans la plaine le sentier devient boueux, en particulier du fait des quads qui relient le camp à l’entrée du parc et qui creusent des ornières. On traverse la rivière à guet. Nous sommes à présent dans le territoire des chevaux sauvages qui broutent en troupeaux dispersés dans la broussaille, et qui font la joie des randonneurs curieux de les approcher. La plaine est en partie boisée ce qui permet de se soustraire ponctuellement à la pluie. Pour autant le couvert de la forêt rend les passages boueux plus profonds. Je dérape magistralement en essayant de passer sur l’herbe à côté d’une ornière et me retrouve couvert de boue. Après ce baptême en partie indolore je décide d’utiliser mes bâtons de marche pour plus de stabilité sur le sol glissant. Je ne les ai pas amené pour rien! Nous arrivons trempés au campement Seron. La salle de vie est le refuge pour se restaurer et surtout se réchauffer au sec. Nous déposons brièvement nos sacs dans la tente que nous avons eu la bonne idée de louer et passons le reste de l’après-midi attablés dans la salle de restauration en sirotant de l’eau chaude à disposition. La salle est emplie de vapeur d’eau mais nous finissons par sécher en déjeunant. Nous faisons la connaissance de nos voisins de table. Un Français un peu taciturne, cheveux courts et lunettes cerclées, qui lit un bouquin et prend des notes dans son cahier. Il nous dira par la suite qu’il a prévu de voyager pendant deux ans: il a vendu ce qu’il possédait en France: maison, voiture, quitté son travail et qui sait sa famille, bref un nouveau départ. C’est un sportif. Le ton est plus enjoué avec nos deux voisines américaines à la trentaine. Natalie est plutôt bien enveloppée, mais déterminée à souffrir de bonne grâce dans les montées et les descentes à venir. Lauren, elle, paraît plus sportive. Quoiqu’il en soit les deux partagent le même goût pour la bière après la marche. On se recroisera fréquemment sur le chemin et surtout pendant les étapes du soir. Il y a aussi Gabriel, passionné de photos, qui vient de s’ouvrir le doigt en glissant dans la boue mais dont le moral se semble pas particulièrement affecté après qu’il se soit mis un pansement pour recoller les chairs. Il faut dire qu’il est dans le domaine médical et a apporté tout ce qu’il faut pour parer à l’improbable. Son sachet de pilules multicolores est impressionnant. Il maitrise la couleur de chacune, prévues pour remédier à tous les petits bobos ou inconforts imaginables. Gabriel est un enthousiaste de la vie. Il nous raconte ses explorations fréquentes le weekend au Yosemite park et, nous dit-il, une ou deux fois par an à Yellowstone. Ensuite vient le tour d’un autre groupe d’Américains au look plus aventurier que Lauren baptisera les Seattle boys. Ils ont fait la randonnée assez dure du Transpacific. Les Seattle boys ont une fille avec eux qu’ils surnomment “Lost and Found” à cause de son don à retrouver des objets perdus sur le chemin et de les remettre à leur propriétaire. Il y aussi un gars un peu rond qui affiche de la décontraction en engloutissant un paquet de gâteaux et en déclarant qu’aller monter sa tente sous la pluie n’est pas si grave que ça “Easy Peasy” lance t-il, un peu l’équivalent de “roule ma poule”.
Au dîner, nous sommes assis à côté d’un couple de jeunes Chiliens, Pablo et Josell. Il nous racontent leurs ennuis: dans la réservation du trek, ils ont deux nuits où la réservation de leur tente n’a pas été prise en compte. Ils sont en liste d’attente et doivent contacter l’agence qui gère les camps en question. Le seul moyen de le faire est de prendre une connexion satellite wifi à dix dollars de l’heure: tout le parc n’est pas couvert par le réseau mobile. Ils vivent à Santiago, même si le Covid leur a permis de découvrir la possibilité de travailler un mois sur deux dans leur maison de Pukon, dans les montagnes à une journée de route au sud de Santiago. On partage un litre de rouge, conditionné en Tetrapak, qui se boit facilement pour un prix défiant toute concurrence. Gare aux crampes le lendemain. Après dïner, surprise, le vent puissant à balayé les nuages. Le soleil illumine les sommets enneigés. Voilà un contrepoint bien à-propos avant d’aller dormir. La tente est plutôt spacieuse et surtout installée sur une plateforme en bois et donc décollée du sol ce qui évite l’humidité. Le vent souffle fort toute la nuit et pourtant n’empêche pas deux ronfleurs de remplir le camp de leur présence impressionnante.
Seron - Dickson - 6 mars
Réveil au son d’un jukebox américain: nos voisines se réveillent vers six heures et se mettent à raconter leur vie en pliant leurs affaires avec l’accent nasal caractéristique des US. Nous voilà forcés d’être opérationnels de bonne heure. Le ciel est clair, il fait frais. Il y a déjà la queue pour l’eau et les toilettes. Le camp se met en route. Petit déjeuner à 8h pour nous. Pablo et Josell n’ont toujours pas de nouvelles de leur tente. Sylvie leur propose d’utiliser la nôtre puisque pour les nuits en question nous avons réservé des lits en dortoir. Ils sont soulagés.
Nous partons un peu tard, vers neuf heures, chargés de notre picnic avec un sandwich au saumon - la veille il y avait du saumon avec un risotto très al dente.
La nature est belle sous le soleil matinal qui pare encore l’herbe sèche d’un joli doré. Un nouveau col nous permet de se retrouver deux cent mètres d’altitude au dessus de la rivière. Le temps d’y parvenir le ciel s’est couvert et la pluie fait son retour pour le reste de la journée. Le sentier est plus étroit, il n’est utilisé que par des piétons. La descente du col vers la rivière est un peu glissante mais surtout étroite. On avance à la queue-leu-leu parfois quand on se retrouve derrière un groupe. Heureusement les groupes font des pauses régulières. La nature est plus sauvage, nombre d’arbres morts ornent le paysage de leur silhouette noire.
Peu d’animaux sont visibles. Le sentier traverse, par endroit, des zones marécageuses que des caillebotis permettent de franchir sans devoir mettre les pieds dans la boue jusqu’au genou et de protéger la nature. Nous marchons sans discontinuer jusqu’en milieu d’après-midi, peu enclins à faire une pause sous la pluie. A l’approche du camp de Dickson le plafond de nuage s’entrouvre, révélant la présence des sommets en filigrane. L’accès au camp se fait par un passage en surplomb du lac Dickson qui marque la frontière avec l’Argentine. Le camp est installé sur le bord du lac. Aujourd’hui nous dormons en dortoir et disposons d’une pièce pour nous deux, idéal pour s’étaler un peu et faire sécher nos affaires après cette journée bien humide. Une éclaircie révèle les sommets à travers un léger voile de brume. Les roches sont de couleurs différentes. En rouge la Tête de l’Indien. On déjeune vers 16 heures de notre épais sandwich au saumon. Il fait faim. Pendant ce temps la cuisine se met en route pour le dîner: nous sommes dans le service de 18 heures mais qu’importe. Dehors l’air froid nous fait apprécier la chaleur de la salle de restaurant. A table, nous retrouvons Lauren et Natalie qui sont installées avec un autre groupe d’Américains, un trio plus âgé, passionnés de randonnée et d’équipements de sport, surtout Lisa la femme du trio. Je suis assis en face de Brook, une fille autour de la trentaine qui porte au-dessus de son joli visage - sourire parfait, nez légèrement en trompette, teint pâle et yeux bleus soulignés par des sourcils noirs - un affreux bandeau tricoté en laine rose qui serait plus l’apanage d’une femme de ménage des années quatre-vingt que d’une mannequin photographe, tel que Brook se définit. Elle voyage seule et se greffe aux différents groupes pour trouver de la compagnie, chose qu’elle réussit à faire parfaitement grâce à son don pour faire rebondir la conversation par des questions ouvertes et automatiques le tout émaillé d’éclats de rires qui donnent à ses propos une légèreté pétillante. Je ne peux m’empêcher de penser aux actrices des années cinquante ou soixante. Marilyn Monroe chantant “diamonds are the girls’ best friends”. Josell et Pablo sont à la table d’à côté avec deux Portoricains, un couple à la cinquantaine qui se démarque par sa sociabilité et son entrain pour la fête. Nous les retrouvons après dîner pour une nouvelle bouteille de vin et une discussion qui nous mène jusqu’à l’Ukraine.
Dickson - Los Cerros - 7 mars
Le jour s’annonce timidement à travers les vitres de notre chambre. Dehors, l’air est frais et le ciel dégagé vers l’Est. Les pics sont visibles et progressivement baignés dans une lumière rose qui vire à l'oranger qui irradie les nuages et l’atmosphère. On a le sentiment que les sommets sont dans une forge céleste.Nous prenons notre temps au petit déjeuner, même s’il faut faire place aux abonnés du service de huit heure. Nous partons après neuf heure, un peu tard à mon goût mais la météo est de notre côté: le soleil prévaut lentement sur les nuages à mesure que nous grimpons vers le col de la journée. En chemin de superbes points de vue sur les sommets et le lac Dickson. Ensuite vient un passage en sous bois, c'est l'occasion de remettre les pieds la boue et de s'imprégner de la verdure.
L’approche du camp de Cerros se fait par un sentier pierreux qui nous offre un panorama superbe sur le glacier de Cerros qui descend presque jusqu'au lac du même nom.
De là, il faut encore marcher le long d’un torrent avant de parvenir au campement installé sous le couvert des arbres pour le protéger du vent qui vient de l’Est à toute allure. La couleur rouge des tentes donnent au camp un petit air joyeux. Nous arrivons suffisamment tôt pour obtenir une des deux tentes qu’il reste à louer. L’avantage est qu’elles sont plus spacieuses que la notre et que nous pouvons louer des matelas en mousse suffisamment épais pour masquer les racines protubérantes du sol. Le camp n’a pas de restaurant, ici on doit se débrouiller avec ses propres provisions. Nous n’avons pas amené de réchaud, l’ordinaire sera froid: haricots en conserve, pain, thon en boîte, noix et fruits secs, etc… La plupart des randonneurs sont équipés de réchaud et cuisinent. Le soir je suis impressionné par nos voisins Chiliens qui cuisinent pour de vrai des pâtes avec une sauce tomate, aubergine faite maison. Ils ne plaisantent pas avec l’ordinaire! C’est vers dix-neuf ou vingt heures qu’ils arrivent alors que tous les autres randonneurs ont déjà terminé leur dîner. La pluie tombe en soirée histoire de mettre un peu de piment à la nuit qui se passe fort bien.
Cerros - Grey - 8 mars
A Cerros, la consigne est d’avoir quitté le camp avant sept heure du matin pour pouvoir accomplir l’étape, estimée à dix ou douze heures de marche, jusqu’au camp de Grey. N’étant pas un fan de la marche de nuit, je me dis que nous partirons les derniers pour profiter du lever du jour. On retrouve le même décalage horaire que la veille au dîner: les derniers à petit-déjeuner et à quitter le camp sont les Chiliens. Les Américains se sont levés à cinq heure ou plus tôt encore et se sont déjà engagés dans l’obscurité, lampe frontale à poste, sur le sentier dont la partie en sous-bois est vraiment boueuse et émaillée de racines. Il faut faire attention où l’on met les pieds et à ne pas glisser, sinon gare au bain de boue. Nous avançons malgré tout sans trop de difficulté et rattrapons progressivement une partie des randonneurs levés tôt. Le sentier est étroit, on ne peut facilement doubler les plus lents. Il faut ruser en prenant des raccourcis ou profiter des pauses que font les groupes pour passer devant. La pluie forcit à mesure que nous approchons de la limite supérieure des arbres. On se retrouve bientôt à découvert, sous une pluie glacée, en débouchant sur un grand pierrier qu’il faut traverser. A mesure que nous prenons de l’altitude la pluie fait place à la neige et nous marchons désormais sur un sol recouvert de blanc dans lequel on s’enfonce jusqu’à la cheville voir le genoux si l’on n’y prête attention. Les conseils du Wild Hostel étaient à propos.
Mes mains sont ankylosées: prendre des photos s’apparente à une tâche d’une complexité extrême à réserver pour les moments les plus spéciaux. Il nous faut encore un peu de persévérance jusqu’au col de Grey qui n’est pas techniquement difficile à atteindre car la pente est modérée, en revanche la pluie et le froid rendent l’expérience fort désagréable. Le moment magique survient quand le soleil perce discrètement la nuée pour diffuser ses rayons sur les sommets encore aux prises avec la brume. Et puis de l’autre côté du col, c’est d’abord l’inconnu avec une brume grise qui semble vouloir se faire moins dense, révélant ainsi l’immensité du glacier Grey dans un halo de bleu-gris foncé qui émane de la glace dont la surface fait penser à celle d’une glace à italienne. Et puis miracle, au loin vers le Sud le soleil illumine une chaîne de sommets enneigés. Heureusement que le vent n’est pas trop fort, car la pluie nous a trempés et le froid paralyse les doigts. Je fais un nouvel effort pour prendre une photo de cette vue remarquable en disant à Sylvie que c’est la dernière avant que mes doigts ne répondent de nouveau quand nous serons redescendus à une altitude plus faible. La descente est un peu glissante dans la neige tassée par les pas des randonneurs précédents. Il vaut mieux chercher la neige fraîche et faire de petits pas pour garder de l’adhérence. Nous parvenons assez rapidement à la limite de la neige pour ensuite descendre de façon assez raide par une série de hautes marches boueuses rythmées par les racines des arbres. A mesure que nous descendons, le glacier révèle plus en détail la structure chaotique de ses crevasses dont émane le bleu si caractéristique de sa glace. Au gré des caprices des nuées et des éclaircies, on découvre en face de nous d’autres glaciers plus éloignés et d’autres montagnes.
La vue du glacier Grey a quelque chose d’hypnotisant et d’extraordinaire: le glacier est immense et pourtant fragile. On arrive après environ cinq heures de marche au camp Grey qui est un point de contrôle du passage des randonneurs. On signe dans un registre avant de poursuivre. Le vent se réveille. Nous déjeunons rapidement en sous bois dans la pénombre du fait d’un passage légèrement pluvieux. On reprend la marche jusqu’à un point de vue somptueux sur le glacier, au sommet d’un grand rocher planté d’arbres aux troncs torturés par le vent. Le temps d’admirer la vue et de se refroidir sous l’assaut du vent, le ciel s’ouvre par endroit et révèle des sommets acérés, rehaussés de franges de neige et de glace, d’abord dans un voile gazeux puis de façon extrêmement nette et colorée sous l’action du soleil. Brook nous dépasse toute occupée par son reflex. Il faut franchir un pont suspendu qui est assez impressionnant avec le vent qui s’engouffre dans le couloir que nous devons traverser.
Il fait plus chaud maintenant que le soleil darde et se réfléchit sur la roche. On atteint l’extrémité du glacier qui meure dans le lac Péhoé en se désagrégeant en iceberg de couleurs et de tailles diverses. La couleur répondant à la densité de la glace et pouvant être d’un bleu turquoise profond à la façon d’un joli saphir. Le refuge de Grey n’est plus très loin: nous marchons à travers une jolie forêt de grands arbres. D’abord vient le camping d’une grande taille puis le refuge proprement dit avec ses dortoirs. On remarque que nous avons rejoint la partie la plus populaire du parc sur le circuit W. La salle de restaurant est dimensionnée en conséquence. Les dortoirs sont confortables. La douche est bien agréable mais il n’y a rien pour faire sécher le linge, à l’exception d’un poêle à bois rapidement pris d’assaut par les premiers arrivants et entouré d’une légion de chaussures encore mouillées de la pluie du matin. Une fois arrivé au chaud, il fait bon se couvrir de tout ce que l’on possède pour avoir vraiment chaud, le plus chaud possible et se remettre de la fraîcheur de la journée, petite sieste optionnelle mais parfaitement salutaire. Le dîner est organisé en plusieurs services. Plus tard nous retrouvons le groupe des Américains. Vin ou bières selon les goûts. Les Seattle Boys s’offrent des pizzas et restent bien après nous à boire autour d’une table ronde de bar. Deux couples Allemands sont près de nous, retraités sans doute. Les hommes finissent par piquer du nez dans le canapé sur lequel ils sont assis. Nous partageons notre dortoir avec une jeune Allemande et une autre fille que l’on ne verra qu’au matin, une Sino-Américaine qui ne semble pas vraiment se soucier de son environnement immédiat, toute engluée qu’elle est à son mobile. comme nous nous en rendrons compte par la suite, elle applique un filtre passe-bas sur le monde réel ou, autrement dit, à la capacité à se concentrer radicalement sur ses intérêts immédiats. Tout le monde dort à présent sauf quelques irréductibles bientôt rejoints par le personnel du refuge jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Grey - Paine Grande - 9 mars
L’étape du jour est modeste, environ quatre heures de marche. On ne se sent pas trop pressé de se mettre en route après le petit déjeuner. Le temps n’est pas à la pluie. Nous allons jusqu’au mirador du glacier Grey en plein alignement avec la vallée glacière qui accélère le vent et le rend glacial. Les rafales sont si fortes que l’on a de la peine à se tenir debout sur le promontoire qui domine la zone de rencontre entre le glacier et le lac Pehoe où les icebergs s'accumulent dans une petite anse.
On reste tapi un moment à l’abri de la roche avant de faire nos adieux au glacier, dont la découverte aura été un des grands moments du voyage. Nous récupérons nos sacs à dos au refuge et entamons notre marche réglementaire sans grand enthousiasme de mon côté, c’est toujours le contre-coup après les journées palpitantes. Pour autant le paysage est agréable et le temps correct. Le sentier est en balcon au dessus du lac. Le vent continue de souffler avec force. On traverse une zone d’arbres calcinés aux formes fantastiques. La montagne se découvre peu à peu. Le sentier prend de l’altitude par rapport au lac, un petit col est à franchir pour ensuite redescendre vers les bords du lac et se rendre au refuge de Paine Grande. On déjeune sur le pouce un peu à l’abri du vent dans un coin arboré. La terre devient ocre en redescendant avec une végétation de buissons de petite taille. Le refuge est grand, fait pour accueillir beaucoup de visiteurs à la journée et pour la nuit. C’est un des points d’entrée du parc où l’on accède en catamaran, avec par beau temps une superbe vue sur le massif de Paine del Grande. L’espace de restauration est sur deux niveaux: le restaurant est en rez-de-chaussée et le bar au premier étage avec deux côtés entièrement vitrés offrants une vue panoramique comme on les aime. Les dortoirs sont neufs et propres et il y fait froid. La Sino-Américaine est à nouveau dans le même dortoir que nous. Je lui fais remarquer qu’on s’est croisé la veille pour engager la conversation, elle me regarde surprise. Elle ne s’en souvient pas, elle était fatiguée la veille. Soit, on ne la dérangera pas davantage.
Nous retrouvons le groupe d’Américains au bar à une des tables en bordure de la baie vitrée, ouverte pour l’occasion. Lauren et Natalie sont fidèles à leurs bières de fin de randonnée. On a une chouette vue sur le massif montagneux à l’ouest de la vallée française où nous nous rendrons le lendemain.
Paine Grande - Los Cuernos - 10 mars
Une longue journée nous attend, potentiellement dix ou onze heures de marche si l’on fait l’aller et retour jusqu’au mirador Britannico. On se motive pour être au petit déjeuner à six heure et demi. Dehors il fait encore sombre et l’horizon commence simplement à s’éclaircir. Le ciel semble clair et le vent souffle fort. Petit déjeuner relativement silencieux pour notre part. De son côté Brooks fait connaissance avec une vieille dame et s’enquiert déjà des bons plans à coup de questions ouvertes sur un ton des plus attentifs au sujet de la conversation.
Le moment de se préparer à partir arrive et le jour est maintenant plus affirmé dans l’attente de l’apparition du soleil à l’horizon. Des nuages couronnent les sommets et réverbèrent la lumière rose-orangée de l’aube sur le blanc des sommets et la roche. Une légère brume autour des sommets rend le halo de couleur plus diffus et contribue à rendre la scène magique. Un petit quart d’heure subjuguant. Les photos crépitent. Voilà, nous partons sur le sentier W vers la vallée française dans les derniers élans de cette jolie lumière qui vire à l'or alimentée par le soleil qui délivre peu à peu le relief de l’ombre.
Après une bonne heure de marche nous retrouvons les bords du lac, dont la surface écume sous l’effet des bourrasques qui créent parfois des tourbillons d’eau qui dansent sur le lac comme des créatures éphémères et lumineuses avant de se volatiliser. Le côté concret des rafales de vent est qu’il nous bouscule violemment en touchant terre.
Nous atteignons le campement Italien, endroit où l’on laisse son sac à dos pour faire l’aller et retour jusqu’au mirador Britannico. Une pancarte est suspendue à une corde qui barre l’entrée du sentier et que tout le monde semble ignorer, nous les premiers, frustrés de faire un si long trajet sans pouvoir aller jusqu’au point de vue qui figure parmi les points emblématiques du parcours. Certes le vent est fort dans les endroits à découvert. En pratique une grande partie du sentier est en sous-bois. Nous croisons un guide à mi-chemin, au mirador Frances, qui indique qu’il ne peut pas aller plus loin sous peine de perdre sa licence de guide, les randonneurs peuvent continuer à leurs risques et périls. Le chemin grimpe sec dans les pierres le long d’un torrent. Le mirador Frances offre une vue grandiose sur un glacier, le glacier français et sur les îles du Lac Pehoe.
Plus haut, après avoir longé le rio Frances et gagné, sans trop de difficulté, quelques centaines de mètres d’altitude nous parvenons au mirador Britannico qui offre un point de vue magnifique sur les sommets environnants disposés à la façon d’un cirque. Déjeuner sur le pouce, à l’abri des arbustes qui coupent du vent. C’est l’endroit incontournable pour des selfies en tout genre. Important d’afficher sa présence sur le paysage. Le selfie est-il l’ancêtre involontaire de la réalité augmentée? Un Asiatique arrive en boîtant, un bâton à la main, salué par la Sino-Américaine qui ne nous reconnait toujours pas. Il me demande si le chemin se poursuit et je lui montre le panneau en face de lui qui indique la fin du chemin. Il ne semble pas familier avec l’anglais ou l’espagnol. Nous redescendons car le temps tourne.
Au détour d’une partie en sous-bois un peu plus herbeuse les randonneurs observent immobiles, un huemul. C’est un cervidé, d’une espèce en voie de d’extinction, qui broute en se demandant pourquoi autant de gens lui prêtent tant d’attention: est-il vraiment en sécurité?
A mesure que nous redescendons le soleil se voile après avoir passé le mirador Frances et une légère pluie nous cueille au moment où nous récupérons nos sacs à dos au campamento Italiano.
Il nous reste deux bonnes heures de marche jusqu’au refuge de Los Cuernos, les jumeaux, nom que portent deux sommets séparés par une étroite fissure. Au campement de Frances nous croisons Josell et Pablo. Ça ne va pas dit Pablo. Josell est en sandale, elle s’est abimé un ongle, dans une chaussure sans doute trop petite, et qui s’est infecté. Elle avance lentement mais ils sont quand même parvenus à poursuivre leur route, sans toutefois aller voir les miradors de la vallée française. Le sentier se poursuit à flanc de colline au bord du lac incluant un passage sur une grève de galets blancs battue par le vent et occasionnellement arrosée quand les rafales sont fortes. La lumière est grise, le ciel nuageux ce qui fait ressortir la silhouette des arbres aux formes sinueuses sculptées par le vent. On se sent en dehors du temps et à la merci des éléments. Au refuge de Los Cuernos, c’est l’effervescence. Les arrivants se pressent pour obtenir leurs places en tente ou en dortoir. Le dîner ne va pas tarder à être servi dans la salle à manger vitrée qui donne sur les deux sommets séparés par une cascade qui s’écoule dans l’interstice de la fente qui les éloigne. A notre table nous discutons avec un médecin qui enseigne à l’Université de Stanford et profite de sa bonne fortune pour voyager aux quatre coins du monde. La nuit tombe et l’électricité semble faire défaut, problème de générateur à coup sûr. Nous allons nous coucher dans le dortoir qui compte trois étages de lit. Pas drôle pour ceux qui héritent de la place tout en haut!
Los Cuernos - Chileno - 11 mars
Journée estivale, grand ciel bleu, quelques timides nuages, première journée où l'on quitte sans réfléchir les vêtements de pluie et protections contre le vent. Crème solaire (UV indice 11), chapeau, short... t-shirt. Le sentier se poursuit le long du lac Pehoe en nous offrant différentes perspectives sur les sommets et la rive assez pentue du lac qui révèlent des couches de roches concentriques partiellement recouvertes d’herbes. Un groupe de condors tournoient dans le ciel: il doit y avoir une carcasse toute proche. Après déjeuner on bifurque vers la vallée d’accès aux trois tours, las Torres del Paine, qui sont l’attraction du parc national et qui sont spectaculaires à voir à l’aube si le soleil se montre. Pour l’heure nous longeons le rio Ascencio qui a creusé la vallée en un V étroit et profond en profitant de la nature friable de la roche gris sombre. Nous ne sommes plus très loin du Refuge de Chileno que l’on trouve loti près du torrent qui coule en contrebas. L’espace des tentes est aménagé sous le couvert des arbres qui servent d’abri contre le vent. Nous sommes en dortoir dont le prix nous fait prendre conscience de l’exclusivité de notre visite en Patagonie. La terrasse est au soleil lorsque nous arrivons vers 14h et il fait bon y lézarder. L’intérieur du bâtiment est plutôt frisquet en comparaison. Nous trouvons une place de libre à une table d’extérieur en bois tout près du torrent avec une jolie vue sur la vallée et un petit morceau des tours à contre-jour. Le sentier est encore très emprunté à cette heure-ci. C’est l’endroit le plus populaire du parc, accessible aux visiteurs à la journée dont certains se contentent de faire l’aller et retour. A notre table un couple se fait des soucis. Madame a mal aux pieds et il n’y a pas de place pour dormir au refuge. De toute façon, ils n’ont pas de sacs de couchage ce qui est rédhibitoire pour passer la nuit en refuge. Je leur conseille de redescendre vers Central, peut-être trouveront-ils une place à l’hôtel s’ils arrivent trop tard pour le bus. Avec ou sans mal aux pieds, l’heure tourne inéluctablement.
Sur un rocher dominant la rivière juste à côté de nous un couple asiatique profite du point de vue. Ils sont bien préparés: Monsieur porte un t-shirt imprimé des Trois Tours, on ne peut rêver plus à-propos! Gabriel et sa copine ont loué une tente sur pilotis, en quelque sorte. L’entrée se fait au moyen d’une échelle par en dessous. A les voir, l’entrée n’a pas l’air chose facile, surtout pour rentrer les sacs à dos. Mais, nous disent-ils plus tard, les tentes sont spacieuses. Chileno est l’endroit où il faut dormir si l’on veut voir le lever de soleil sur les tours sans se lever trop tôt. Il faut compter plus ou moins deux heures de marche pour y parvenir et l'on doit y être avant sept heure du matin. Nous restons à notre table face au torrent jusqu’aux derniers rayons de soleil qui réchauffent bien. Une fois le soleil passé derrière les montagnes, la température chute rapidement. C’est de toute façon presque l’heure du dîner. Les tables sont quasi pleines. Il reste juste une place à notre table, en face de moi. La Sino-américaine s’y assoie sans saluer personne, verre de rouge à la main. L'endroit où elle s'assoie n'a pas de couverts. Une fois sa soupe servie, elle louche sur mes couverts sans oser s'en emparer. Elle poursuit son dîner en silence absorbée par le fil des stories de son Instagram quand tout à coup elle s'adresse à un type de la table d'à côté : I hear you guys are from NYC. Which part? I live in NY Lower East Side. Etc... I am going to finish my trip in Mendoza. Oh you've been there before? So we can exchange tips! Arrivée à ce point de la conversation, elle replonge dans son téléphone et son assiette à tour de rôle. Dessert fini, elle quitte la table sans mot dire son verre de vin à la main en direction d'une cible relationnelle plus qualifiée.
On a prévu de se lever vers quatre heure et demi, mais je me réveille vers quatre heure et vais aux toilettes. A mon retour tout le monde est déjà levé et entrain de faire son sac. L’excitation du lever de soleil en perspective a motivé tout le monde. Petit déjeuner sur le pousse, ou plus exactement dans mon cas un thé et j’emporte le petit déjeuner pour plus tard avec moi. Il fait toujours nuit quand nous partons, il est un peu plus de cinq heure de matin et nous sommes dans les derniers à partir. On entame la marche sur le sentier lampe au front. Sylvie n’est pas en forme, à peine partie, elle déclare qu’elle n’arrivera au point de vue avant sept heure! Bref, elle est de mauvaise humeur, il me semble que l’histoire du lever de soleil ne l’enchante pas particulièrement mais comme j’étais décidé d’y aller quoiqu’il arrive, elle est venue.
La marche dans la forêt est fantasmagorique mais pas difficile. Les troncs des arbres apparaissent et disparaissent sous la lumière de nos lampes. Ils surgissent du néant et derrière il n’y a que l’obscurité. Le sentier est assez plat pendant une bonne heure et ensuite se transforme en une ascension dans les pierres. On rattrappe certains marcheurs et nous faisons dépasser par d’autres. Je tâche de contenir mon enthousiasme pour attendre Sylvie. Puis le ciel s’éclaire, les nuages d’altitude prennent une coloration fuchsia. On ne voit toujours pas les tours. Une fille pleure, elle n’est pas bien, sans doute un mélange de stress et d’épuisement. Sept heure moins le quart, je décide d’accélérer. On distingue un bout des tours dont la pierre rougeoie légèrement comme s’il s’agissait d’un éclairage de nuit. Le reste du parcours se fait dans un chaos de pierres. Il fait froid mais la grimpette à mis tout le monde en sueur. Je prends un peu de hauteur par rapport à la scène et tâche de trouver un coin un peu à l’abri du vent glacial. Les minutes qui vont suivre passent à toute vitesse. Voici enfin les tours qui surplombent un lac glacière. Elles apparaissent orangées sur fond de nuages gris et côtoient une autre masse rocheuse marron foncée. Elles sont soulignées par un champ de neige à leurs pieds. Nous sommes installés dans un éboulis face à cette scène. Il y a beaucoup de monde, appareil photo ou vidéo à la main. Nous avons de la chance le soleil fait son apparition lente et nous donne un véritable spectacle avec les tours qui se mettent à luire d’un oranger plus profond et intense alors que les nuages gris se marbrent de reflets orangers fugaces et mouvants. Il fait froid, les mains sont glacées et les doigts gourds. Je retrouve Sylvie qui était montée plus haut. Petit déjeuner en tremblant de froid de manière incontrôlable. Je suis encore trempé de sueur. Pas facile d’écailler les oeufs durs. Mais quel spectacle qui se poursuit à mesure que les rayons du soleil apparaissent directement et peignent la roche d’une lumière dorée et bientôt la surface du lac d’un vert amande. Et puis une sorte de brume dorée ou de nuage de poussière balaye la surface du lac de façon fantomatique. On pense un moment que le spectacle est terminé, d’ailleurs la plupart des gens sont déjà repartis mais le soleil et les nuages nous réservent encore de belles surprises en éclairant en stries horizontales la pierre d’or qui se détache des zones d’ombres créées par les nuages qui masquent partiellement le soleil et donne ainsi au paysage un relief éphémère inattendu. C’est le second moment du voyage où je me dis que nous avons bien fait de venir. Nous rencontrons nos amis Chiliens alors que nous nous apprêtons à redescendre. Ce sont les trois garçons qui nous avaient doublé tout au début du trek et que nous avions recroiser de façon régulière. Il n’ont pas dormi à Chileno cette nuit, ils sont partis à trois heure du matin de Central et ont fait le parcours au trot. Difficile d’abandonner ce paysage qui est toujours superbe et hypnotisant. Un dernier coup d’oeil et puis nous redescendons. C’est la fin du trek en quelque sorte, même s’il reste quatre ou cinq heures de marche. Mais quel point d’orgue! Nous croisons quelques randonneurs qui n’ont pas choisi de se lever trop tôt et je les plains d’avoir manqué la magie du lever de soleil. Il y a des sacrifices qui en valent la peine. Nous redescendons tranquillement. Je me laisse porter par les images du matin sans vraiment prêter attention au sentier. Au refuge, nous faisons une pause café, on se réchauffe, on récupère nos sacs, faisons nos adieux aux randonneurs que nous avons connus pendant le voyage et nous préparons à redescendre vers Central sous quelques gouttes de pluie qui ne mouillent pas, aussitôt évaporées par le vent puissant qui transforme les nuages en les allongeant comme des coups de pinceaux sur de l’aquarelle.
Le soleil se fait plus chaud à mesure que nous abordons la plaine et derrière nous il semble que les sommets sont dans la grisaille et la pluie. Nous arrivons au refuge Central vers quinze heures et déjeunons avec Pablo et Josell qui y sont déjà. On commande des portions énormes de frites qui prennent leur temps pour arriver à notre table. Il ne reste plus qu’à attendre le bus de 19h30. Le restaurant à une grande baie vitrée qui donne sur le massif montagneux et d’où l’on peut voir le temps qu’il y fait. Notre bus est en retard, il attend des passagers du catamaran de Paine Grande. On observe un groupe guanacos qui traversent la route pour rejoindre le versant opposé et chercher l’herbe qui y a peut-être meilleur goût ou peut-être aussi chercher un endroit tranquille pour la nuit. Nous arrivons à Puerto Natales à la nuit tombée et retrouvons notre chambre au Wild Hostel pour quelques heures.
Argentine
El Calafate - El Chalten - 13 mars
Nous avons prévu de passer la frontière du Chili vers l'Argentine au poste de Rio Don Guillermo tout près du parc de Torres del Paine. Nous sommes partis de bonne heure de Puerto Natales. Le jour n'était pas encore levé, les rues étaient pour ainsi dire vides, balayées par un vent froid. Quelques chiens au poil épais dormaient en boule, museau enfoui dans leur fourrure, dans des recoins à l'abri des maisons en tôle et en bois qui ont toutes sortes de formes et de gabarit. Beaucoup ressemblent à des maisons de poupées avec de grandes baies vitrées. Le bus est bien rempli et tout le monde somnole dans l'obscurité.
Une lueur grise nous entoure quand nous parvenons au poste frontière chilien. On y fait la queue sans histoire. Une route en terre battue relie le poste frontière de Cerro Castillo avec celui de Rio Don Guillermo côté argentin. Il y a beaucoup de Français à bord du bus. On entend des déçus réclamer un tampon d'entrée en Argentine dans leur passeport: peine perdue, ça ne se fait plus ! On entre et on sort d'Argentine sans autre trace qu'électronique. L'officier de service est tatoué à la gorge comme on voit souvent dans la région. Nous repartons avec le bus. Il fait maintenant jour et la route est maintenant goudronnée, le bus y circule avec douceur dans un paysage triste de petits buissons étalés à perte de vue, dans cet espace pourtant entièrement clôturé de part et d’autre de la route. On aperçoit de temps à autres quelques animaux domestiques, des moutons, des guanacos prudents, plus rarement des nandus, de la famille des autruches, mais de plus petite taille. Un flamand rose solitaire semble s'être égaré dans un ruisseau. Le paysage se déroule monotone sous nos yeux fatigués et bientôt endormis.
El Calafate s’annonce par un portique en bois qui encadre la route et qui marque la transition entre le domaine des estancias, aux pâturages à perte de vue, et celui des traces tangibles d’occupation humaine moderne: un aéroport, un circuit automobile en construction et puis la ville qui s’étend entre les montagnes et la rive du lac Argentino. Elle s'est développée en tant que point d'entrée sud du Parc National des Glaciers, dont le plus célèbre, le Perito Moreno qui avance sur l’eau et dont chaque jour des morceaux de glace se détachent pour former des icebergs qui restent fondre au pied du glacier quand ils ne partent pas à la dérive.
Pour l'heure, nous changeons de bus à la gare routière pour continuer notre route vers El Chalten, qui se situe au nord du Parc des Glaciers, 200km plus au nord. La route contourne le lac Argentino puis le lac Viedma, deux grands lacs alimentés par l'eau turquoise de fonte des glaciers. L'horizon semble s'éclaircir au dessus d'El Chalten car on distingue le relief de crêtes qui se détachent des nuages gris illuminés par quelques touches de couleur dorée: une éclaircie, une lueur d'espoir éphémère comme on en voit souvent en montagne. Ça y est, nous sommes arrivés à la gare routière qui est située à l'entrée de ce gros village, plutôt qu'un petit bourg, qui fut fondé dans les années trente, dit-on, pour revendiquer l’appartenance de ce territoire à l’Argentine. El Chalten est le point de départ d'excursions en montagne notamment pour aller apercevoir le mont Fitzroy qui culmine à 3400m d'altitude et en conséquence ne se montre que quand il lui plaît.
Pendant notre séjour au Chili, beaucoup de gens se sont plaints de la qualité des restaurants en Argentine. Notre expérience à été plutôt bonne. D'excellentes pièces de boeuf grillées, de l'agneau rôti lentement sur la braise. Salade et pommes de terre rôties et une carte des vins à la Prévert. Tandis que côté Chilien le choix des vins est plus restreint. La bière Australe y est plus prépondérante. Notre chambre d’hôte est située à côté d’un grill qui sera notre destination quotidienne pour dîner assis sur des banquettes couvertes de peaux de moutons. Cuisson de la viande au feu de bois.
Rien ne sert de courir, il faut partir à point: c'est bien la maxime de ce jour qui a commencé sous la pluie mais que la météo nous promet de devenir ensoleillé. C'est ainsi que nous bouclons notre sac en tenue de pluie et le temps d'arriver au bout de la ville, le soleil s’impose et nous suggère de tomber imperméable et pantalon de pluie pour faire l’ascension des collines ocres qui entourent El Chalten. Un sentier empierré nous conduit sous quelques gouttes intermittentes, et un peu contrariantes, au mirador du Cerro Torre, à 600m d’altitude avec une jolie vue sur un plan bordé de montagnes perdues dans la brume, on devine des formes, des tâches de couleurs et l'on distingue un morceau du glacier du Cerro Torre. De là, le sentier mène au glacier del Torre qui se jette dans le lac du même nom et dont s'échappe un torrent qui serpente sur le plan recouvert partiellement de forêt et d'un dédale de buissons encore verts mais dont les premières gelées ont commencé à faire rougir les feuilles. Le soleil prend le dessus quand nous parvenons au Lago Torre avec une jolie vue sur une série d'icebergs pour la plupart de petite taille.
Déjeuner, un peu à l'abri du vent en tâchant de deviner ce qui se passe à l'embouchure du glacier dont on ne voit qu'un filet de glace bleue entre deux rochers. On s'amuse à observer les différentes textures de glace des petits icebergs proches du rivage dont certains, en état de fonte avancée, ont la transparence du cristal.
Nous suivons ensuite le sentier jusqu'au point de vue de Maestri qui surplombe le lac et le glacier: on comprend mieux alors le mélange d'eau, de roche et de glace qui forme le bas du glacier. Vue du haut on a l'impression d'un tableau surréaliste aux tons pastels. Le vent souffle avec force et refroidit tout ce qu’il effleure. La brume obstinée semble se renforcer autour du massif du Fitzroy dont on sait la présence sans la voir.
Au retour nous avons tout de même la surprise, après être repassé par le mirador Cerro Torre, d'apercevoir à contre-jour le mont Fitzroy et les sommets environnants émerger de la brume!
Electrico - Fitz Roy ( dans le brouillard) - 15 mars
Au lever du soleil, un taxi nous amène au pied du glacier Electrico ainsi nommé d’après la couleur de sa roche, rouge intense au sommet, et celle plus sombre de sa masse. Rien à voir avec la production hydroélectrique dans ce parc naturel. Nous avons remonté le Rio Fitzroy, qui charrie l'eau 100% pure des glaciers, nous dit la conductrice, tandis que nous contemplons cette vallée dont les sommets enneigés sont entourés d'une vapeur bleutée et comptent quelques rochers gris qui rougeoient pendant un petit moment sous l'effet des rayons du soleil levant. On arrive à un pont métallique qui enjambe le Rio, c'est là que débute le sentier qui remonte une vallée adjacente jusqu'au au glacier des pierres blanches et plus loin jusqu'au campement de Poincenot, camp de base du mont Fitzroy.
Le vent est glacial. Je suis en short car je n'avais pas envie de transpirer sous un pantalon de pluie. Pour le moment le risque de transpiration est extrêmement faible: il doit faire tout juste au dessus de zéro et le soleil est encore trop bas pour réchauffer quoique ce soit. Quelques rayons percent les nuages et illuminent les hauteurs. J'ai l'impression que nous avons pénétré dans une glacière géante, une chambre froide que chaque constituant tend à refroidir à cette heure qui suit le lever de soleil. Au fond d'une autre vallée adjacente on distingue, au travers d’un halo de brume, la masse d'un glacier dont on reçoit en pleine face le vent froid qui en émane. Nous avançons à travers les buissons puis pénétrons dans la forêt qui nous coupe du vent et nous fait prendre un peu de hauteur sur le paysage et sur la vallée que l’on longe et qui a été creusée profondément par le torrent en contrebas.
On parvient au mirador des pierres blanches où l'on peut admirer un joli glacier bleuté au dessus d'un lac azur sur le versant opposé de la vallée. Juste au dessus le Poincenot et le Fitzroy, en partie dans un nuage, nous font de l'œil dans une lumière diaphane avec une touche de rose. Pourtant les choses se gâtent rapidement, une belle averse de neige nous attend juste avant le camp de Poincenot : rien de grave, juste une semonce. Le soleil brille encore quand nous débutons l'ascension des 400 m de dénivelé pour atteindre le lac de Los Tres. Quand nous y parvenons, la vue se bouche rapidement et la neige se met à tomber. Tant pis! Nous ne verrons pas le Fitzroy de près ni d’ailleurs les sommets voisins. On redescend en croisant un nombre important d'aspirants en montée qui n'y verront sans doute rien non plus.
La météo de l'après-midi est à la pluie et à la neige en altitude. Le retour, après un picnic sur un tronc d'arbre à l'abris du vent, se fait précisément sous une pluie qui se renforce au fur et à mesure. Le mirador du Fitzroy nous permet de constater de nos propres yeux son absence du panorama. Un ciel gris le remplace, lui et ses voisins.
Finalement nous sommes heureux d'arriver à El Chalten et de pouvoir prendre un café au chaud dans une boulangerie pâtisserie.
Loma del Pliegue Tumbado - 16 mars
Sept heure, un vif froid matinal est accompagné de quelques flocons qui volètent dans le ciel. Il me semble que certaines collines ont blanchi pendant la nuit. La dépression de la veille est passée. Seuls les plus hauts sommets sont cachés par une dense couche de nuages.
Après le petit déjeuner, nous nous dirigeons vers l'entrée de la ville sur la route d'El Calafate. Le sentier qui mène au Loma del Pliegue Tumbado (la colline en forme de coude allongé) débute sur la droite, deux cents mètres après avoir traversé le Rio Fitzroy. Une ascension assez régulière entre collines et bois. Au bout de deux heures de marche, on entre dans une zone boisée. Un lièvre traverse le sentier à toute allure avant de disparaitre dans la verdure du sous-bois. On voit progressivement apparaître des tâches de neiges sur les souches. La forêt, livrée à elle même est jonchée de troncs d'arbres morts. Les feuilles de lenga, l’arbuste emblématique de la Patagonie, commencent à virer au rouge dans la partie haute de la forêt plus exposée au gel et à la neige. On parvient à la lisière de la forêt pour déboucher sur des collines dénudées et recouvertes d'un manteau blanc. Surprise d'automne. Le sentier se poursuit dans la neige en direction de la loma del Pliegue Tumbado, qui culmine à 1520m.
Du sommet, sous le coup des rafales glaciales, on peut admirer le mont Cerro Norte, le lac Torre et ses quelques icebergs et puis un gros nuage qui englobe le massif du Fitzroy. Un lac, qui a vaguement une forme d’oiseau, reflète timidement, tel une surface dépolie, les rayons du soleil. Et au loin le grand lac Viedma qui collecte toutes les eaux glacières du parc dans la plaine et que l'on a longé en venant d'El Calafate.
La descente du sommet s’avère un peu glissante aux endroits pentus où la neige a été compactée en glace sous les pas successifs des randonneurs qui défilent sans discontinuer. Vers midi, sous l’effet du soleil, la neige commence néanmoins à fondre et à disparaître à mesure que l’on approche de la lisière de la forêt. Il faut dire que le soleil est encore tiède à l’abri du vent. On observe des condors qui volent dans le ciel, experts en courants d’air, ce qui leur permet d’optimiser l’énergie nécessaire à leur vol.
Le soir nous allons dîner une dernière fois au grill mitoyen à notre hébergement. Assis sur des peaux de mouton à une table en bois près d’une fenêtre avec un rouge argentin et une belle entrecôte taillée pour répondre aux appétits des montagnards et des gauchos.
Retour à El Calafate - 17 mars
Je sors dans la rue au petit matin afin d’humer l’air avant le petit déjeuner et de voir si d’aventure le les sommets seraient visibles. Une lumière diffuse rose berce les sommets encore entourés de nuages effilochés. On distingue assez bien la partie gauche du Fitzroy.
Le retour à El Calafate prévu pour midi nous laisse quelques heures pour aller au mirador des condors qui domine la ville. Nous nous y rendons par le même chemin que la veille en bifurquant au pied du mirador et à mesure que nous le gravissons, on sent le vent forcir. En haut, on comprend pourquoi les condors apprécient cet endroit où ils peuvent se laisser porter par le souffle puissant des courants d’air et observer la plaine en contrebas à la recherche de quelque gibier. Un sentier mène de l’autre côté de la barre rocheuse qui sépare El Chalten de la plaine du lac Viedma. Une jolie vue avec son lot de suspense lié à la probabilité de voir le Fitzroy se dévoiler. Pour le moment il reste dans la brume et les nuages.
Nous redescendons en ville pour nous préparer au départ. Un café dans une boutique qui vend du pain frais et sert des petits-déjeuners à une clientèle de grimpeurs. Rendez-vous de la jeunesse de toutes nationalités qui se regroupe par affinité linguistique.
Nous voici à bord du bus pour El Calafate qui est assez rempli. Le soleil s’affirme et à mesure que nous nous éloignons d’El Chalten la silhouette du Fitzroy semble se dévoiler finalement, histoire de nous saluer de loin et de nous rappeler qu’il existe bien pour de vrai. Nous longeons les rives ocres et arides des flots turquoises du lac. Les pâturages immenses semblent beaucoup moins tristes sous le soleil.
Après un peu plus de deux heures, nous franchissons le portique d’El Calafate et arrivons au terminal de bus. La lumière est aveuglante, on se fait bombarder de photons et l’on a chaud au soleil en dépit du vent frais. Nous marchons jusqu'à notre hôtel dans le centre. L’avenue del Libertador fait office de rue principale, avec une succession de bars et de restaurants intercalés avec des magasins de souvenirs et de sports. On peut aussi réserver des excursions pour le parc des glaciers. Nous cherchons une boulangerie pour nos sandwiches du lendemain et finissons par tomber sur une boutique de pain allemand dont l’enseigne qui dépasse sur la rue représente un bretzel. La patronne, qui parle allemand, nous conseille deux restaurants argentins classiques pour la viande grillée ou le cordero, agneau cuit sur la braise. Le cordero braisé fait partie de l’identité visuelle d’El Calafate. On voit dans beaucoup de vitrine de restaurant ces carcasses d’agneaux embrochées en X et mises à rôtir lentement au dessus d’un lit de braise. La viande est néanmoins tendre et assez salée, en particulier la peau qui est croustillante comme une chips.
Perito Moreno, 18 mars
L’aube est pure. Pas un nuage à l’horizon éclatant que nous contemplons en nous rendant à pied du centre ville à la gare routière. Nous partons pour la journée admirer le glacier Perito Moreno situé au sud du Parc National des Glaciers. Cette journée d’automne est estivale. Au soleil un t-shirt suffit.
Le glacier nous apparaît au détour d’un virage quand la route sort de la forêt. Une masse irréelle à la blancheur bleutée dont le dessus hérissé se détache du paysage de montagne entre bois et pierrier avec quelques étendues de neige sur les crêtes. L’extrémité du glacier glisse inexorablement sur le fjord. On se demande si cet objet n’est pas l’oeuvre d’un artiste contemporain qui aurait voulu, à la manière d’un Christo, s’insérer dans le paysage. Quoiqu’il en soit, l’objet exerce déjà son pouvoir de fascination.
Notre bus, un parmi tant d’autres, arrive en milieu de matinée au centre d’accueil des visiteurs. Sous ce soleil superbe et implacable, la glace resplendit de tous ses feux et à mesure que l’on parcourt les sentiers aménagés le long de la rive on apprécie les reflets du relief chaotique créé par les forces de friction entre le glacier et son lit de pierre.
A l’extrémité inférieure du glacier, le contact de l’eau et la chaleur du soleil occasionnent de fréquents détachements de glace qui s’effondre dans l’eau avec un bruit assourdissant ou sourd en fonction de la distance où l’on se trouve. Vers midi, il fait presque trop chaud pour concevoir être à côté d’un glacier.
Nous rentrons à El Calafate en début d’après-midi avec des images de glace plein les yeux. On se renseigne pour faire une croisière le lendemain sur le lac Argentino et voir les glaciers sous un autre angle. Il faut réserver car les places sont comptées.
Le soir nous dînons dans un petit restaurant saisonnier dans lequel on aperçoit un groupe d’Américains croisé à Torres del Paine.
La croisière s’amuse sur le lac Argentino, 19 mars.
Ce matin le ciel compte quelques nuages qui vont s’avérer utiles pour magnifier le paysage en reflétant les rayons du soleil levant au dessus de la steppe herbeuse pour nourrir l’ocre des montagnes et du bleu profond du lac que l’on longe pour arriver dans un hameau de pêcheurs. Le vent souffle fort, très fort sur les bords du lac Argentino. L’embarcadère, pour rejoindre le catamaran, est équipé d’un mur de planches en bois pour protéger du vent dominant. A l’intérieur du bateau, les voyageurs sont répartis en tablées. Nous sommes assis en face d’une sympathique famille d’Equateur. Le père est l’entraineur sportif d’un club de football, sa seconde femme, plutôt pimpante et encore jeune, semble acquise à la cause de son mari. Ils rendent visite, pour son anniversaire, à la fille du mari qui étudie en Argentine.
Le programme de la journée est bien rôdé. Les animations se succèdent pour occuper les six cents personnes à bord. Mais c’est sur les ponts avant et arrière que l’action se déroule, au contact avec les paysages de pierre et de glace. Les nuages mus inlassablement par le vent changent de forme à toute vitesse, les icebergs resplendissent sur le turquoise de l’eau glacière.
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| le glacier Spegazzini |
On aperçoit au loin le glacier Upsala dont la surface apparaît d’un bleu gris sombre sous la brume qui en émane. On s’arrête un moment devant l’impressionnant glacier Spegazzini presque aussi majestueux que le Perito Moreno, en beaucoup plus sauvage, et lui aussi enveloppé dans des nuages de brume qui évoluent avec le vent.
Au retour, on débarque pour visiter une petite cabane en bois habitée il y a quelques dizaines d’années par un trappeur venu pour réguler la population de vaches installées dans le parc et qui sont devenues sauvages avec le temps. Le souci est qu’elles perturbent l’écosystème d’origine. Les éléments ont eu raison du trappeur et les vaches ont survécu.
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| lago Argentino, iceberg |
La dernière partie du voyage nous mène jusqu’au Perito Moreno sous un ciel qui s’assombrit. Les sommets flirtent avec les nuages et le vent souffle glacial, à tel point qu’il est difficile de tenir debout et de ne pas se refroidir. Pour autant avec une polaire et un bon imperméable, c’est assez rigolo de se transformer en bibendum face aux éléments. Le Perito Moreno se montre cette fois tout terne. Une autre personnalité se dégage des tons de gris qui marbrent la glace. Et puis au loin derrière le glacier un coin de ciel bleu est encore visible entre les nuages, petite fenêtre qui éclaire le début du glacier d’une auréole de lumière. Nous restons stationnés un moment devant le glacier avant de repartir vers notre point d’embarquement ayant présenté de facto nos adieux au Perito Moreno.
Pour dîner, nous avons réservé à La Tablita, le grill traditionnel recommandé par la boulangerie allemande, pas très loin de notre pension, l’hostal Schilling. Le cordero est à la hauteur, c’est une bonne adresse!
El Calafate et retour au Chili par Rio Dom Guillermo - 20 mars
Dernières heures à El Calafate avant de quitter l’Argentine pour de bon. Le ciel bleu est parsemé de gros nuages blancs que le vent s’amuse à façonner, soit en les allongeant, en les étirant ou en les déchirant en petits moutons comme s’il s’agissait de coton hydrophile. Nous nous dirigeons vers la réserve avicole installée sur les bords du lac Argentino. L’occasion d’observer de près ou de loin tous les oiseaux qui viennent nicher et se nourrir là: flamands roses, oies, poules d’eau, canards, oiseaux de proie, etc.... Nous apercevons un renard de petite taille au détour d’un sentier. Il ne semble pas effrayé outre mesure par notre présence. Nous le suivons prudemment jusqu’à ce qui semble être son terrier. Il se roule dans l’herbe au soleil, les yeux brillants et joueurs, prenant soin à l’occasion de quelques démangeaisons.
Nous déjeunons à l’entrée de la réserve dans un bar restaurant d’où l’on peut admirer le lac. Dehors le vent est frais et à l’intérieur la chaleur du soleil à travers les vitres devient vite insupportable. Il vaut mieux se mettre à l’ombre en se rapprochant du bar.
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| plaine argentine près de la frontière chilienne |
Notre bus quitte El Calafate vers 17h. Le ciel s’est un peu couvert redonnant aux pâturages immenses un air sombre et désolé parfois égayé par la vue d’un guanaco, d’un nandou ou d’un troupeau de mouton. En fin d’après-midi nous apercevons la silhouette du massif de Torres del Paine à l’horizon. C’est notre amer visuel couvert de nuage dans cette plaine qui n’en finit pas. A mesure que l’heure avance et que nous nous rapprochons du crépuscule, l’horizon se pare d’or, formant un halo de brasier derrière le massif. Puis arrive le moment magique où le soleil éclaire le dessous des nuages en les teintant d’orangé et enflamme les collines avec de plus en plus d’ardeur.
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| ciel enflammé au poste frontière de Don Guillermo |
Puis les tons virent au rose et au violet conférant au ciel l’allure d’un tableau dramatique. Nous avons atteint le poste frontière de Rio Dom Guillermo au moment où se joue, sous nos yeux, le dénouement de ce spectacle céleste qui fait bientôt place à la nuit. Le passage de la douane chilienne est une affaire un peu plus longue que prévue avec l’inspection des bagages à la recherche de végétaux ou de produits animaux qui sont interdits à l’importation. Le trajet se poursuit sans encombres jusqu’à la gare routière. On retrouve les chiens de Puerto Natales, fidèles au poste, occupés à policer la circulation à coup d’aboiements dans la rue principale. Hijo, le chien de notre hôtel, est prié de rester au chaud à l’intérieur. On boit un verre avant d’aller se coucher.
Retour à Santiago du Chili - 21 mars
Nous prenons notre temps pour petit-déjeuner, assis à la même table que deux couples qui viennent d’arriver en Patagonie et s’apprêtent à partir pour une courte randonnée à Torres del Paine. Cela nous rappelle le moment où nous sommes arrivés à Puerto Natales, deux semaines plus tôt, chargés de nos appréhensions sur la météo: allions-nous pouvoir faire notre boucle à Torres del Paine si le temps virait à la tempête? Eh bien oui! Et le temps a passé à toute allure. La découverte des glaciers, qui était l’objectif de notre voyage, a été à la hauteur de mes espérances. Comme dans tous les voyages l’incertitude est l’ingrédient qui donne du relief au souvenir. On peut le graduer sous le prisme de la chance et de la malchance.
Plus que deux heures avant de partir pour l’aéroport. Nous allons faire un tour à pied au bord de l’eau pour consommer nos adieux à la Patagonie en regardant à nouveau, sous un ciel bariolé de gris, les mouettes et les cormorans perchés sur les pieux de bois alignés et vermoulus qui soutenaient jadis un ponton. La ligne d’horizon, constituée de montagnes aux sommets enneigés et d’un glacier, résume nos derniers jours en un seul panorama.
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| glacier de la Cordillère vu du ciel |
Dans l’avion en direction de Santiago, nous survolons la Cordillère et le territoire des grands glaciers, quasi inaccessibles, mais visibles du ciel quand le temps s’y prête à travers une brume froide caractéristique de l’évaporation qui entoure les étendues de glace. Vu du ciel, on appréhende mieux comment le relief et la gravité oeuvrent pour que le glacier se déverse dans les vallées qui partent du massif où il s’est ancré. Je suis triste à la pensée que ces géants puissent disparaître et en même temps, et sans rapport, je suis intrigué par la capacité physique des forces de l’univers à rendre animée de la matière à l’apparence inanimée.
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| Santiago, jeux d'enfants et peinture d'adultes |
A Santiago, nous retrouvons l’été. Nous avons rendez-vous avec Pablo et Josell pour dîner dans un restaurant installé dans un ancien salon de coiffure, Peluqueria Frances (le salon de coiffure français), à quelques blocs de notre hôtel. C’est, nous a t-on dit, un endroit où l’on peut apercevoir des ministres en cours de journée dans l’un de ses nombreux recoins. La pièce d’angle au rez-de-chaussée abrite toujours un salon de coiffure à l’ambiance surannée et dont le vieux coiffeur de service semble être né avec le salon. L’établissement est dans le quartier de Yungay qui est truffé de maisons coloniales en cours de réhabilitation. On profite d’être en avance pour faire le tour du quartier et découvrir les façades recouvertes de fresques murales géantes, peintes comme outil de contestation sociale, souvent en lien avec des causes politiques dont la nature nous échappe. Des enfants jouent sur le trottoir sous le regard peint d’une femme assise sur des toilettes en train de déchirer les pages de la constitution qu’elle tient d’une main. Le soleil disparaît derrière les nuages, l’éclairage au sodium prend le relais à mesure que nous revenons vers le restaurant dont l’intérieur est une juxtaposition d’objets et de meubles hétéroclites, mais qui, somme toute, finissent par former un tout cohérent et parfois surprenant comme l’entrée des toilettes dissimulée par une façade d’armoire en bois.
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| épicerie dans le quartier de Yungai, Santiago |
La nuit enveloppe à présent nos souvenirs aux pays des songes où la force des éléments sculpte encore les paysages de Patagonie à la façon d’un magicien espiègle qui montre à l’homme les limites de sa puissance en le berçant entre tourmente et extase et en lui permettant de se sentir vraiment vivant.














































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