L1 - la nouvelle traversée des Alpes
Juillet - août 2022, à pied de Garmisch-Partenkirchen en Bavière à Marone sur le lac Iseo en Italie
Le voyage a commencé bien malgré lui. Sylvie était à peine remise du COVID, nous avions déjà déclaré forfait pour le mariage d'une de ses collègues près du Schliersee à côté de Munich. Cette fois, le rendez-vous était avec la première étape de notre voyage à pied à travers les Alpes. Direction Garmish-Partenkirchen au pied du plus haut sommet d’Allemagne, le Zugspitze.
Dans sa maladie Sylvie oscillait entre partons et restons. Elle s'était réveillée vendredi matin avec une toux grasse et n'avait pas pu fermer l'oeil depuis 3 heures du matin. On ne part plus, dit-elle. Dans la journée les choses s’étaient améliorées et il était de nouveau question de partir samedi ou dimanche. Nous laissâmes donc le train de vendredi 11h partir sans nous. J'utilisais ce contre-temps pour travailler une journée de plus afin de terminer ce que je n'avais pas pu finir. Samedi matin, les choses semblaient plus prometteuses. Sylvie était décidée à partir. Cela permettrait de rejoindre Garmish-Partenkirchen le lendemain, à temps pour honorer toutes nos réservations d’hôtels et de refuges de montagne.
Quel train prendre? 10h, trop tard, 13h pourquoi pas, 14h ce serait mieux. Nous nous décidons pour 14h avant de se rendre compte que tous les trains sont complets sauf peut être celui de 18h qui arrive à Munich à 23h30. Sylvie réussit à trouver des billets sur l'application de la Deutsche Bahn. Il faut maintenant trouver un hôtel dont la réception soit encore ouverte à l’heure où nous arriverions à la gare, vers minuit. Voici donc le scénario idéal que nous échafaudons sur la terrasse, au petit déjeuner après quelques tergiversations sur les risques d'un départ trop précoce vis à vis du rétablissement de Sylvie.
Nous arrivons gare de l’Est, bien à temps pour le train qui partira avec une heure de retard pour un trajet sans histoire une fois le train amené à quai.
Minuit et demi, à la gare de Munich, on a l'impression d'une heure de pointe, le train régional pour Regensburg, sur le quai d'en face, est bondé. Victime du succès d'une expérimentation estivale, n'importe qui peut emprunter les trains en Allemagne pendant un mois avec un billet qui coûte seulement 9€. Idéalisme ou naïveté, le nouveau gouvernement a voté cette offre pour inciter les gens à moins prendre la voiture et à sortir de chez eux. C'est visiblement réussi sur le second point.
Notre hôtel est situé en face de la gare et la réception ouverte en permanence. Le "25 hours hotel", pensé pour les jeunes qui font la fête et qui n'ont pas de soucis d'argent. Concept cool et déconstruit. A côté de la réception, un fauteuil annonce le chant du cygne: un fauteuil rond en fourrure synthétique blanche avec des encolures de cygnes qui s'en détachent sur le pourtour. La chambre est tout en longueur mais finalement bien agencée, si ce n'est qu'on ne sait pas trop où mettre nos sacs. Le lit, spacieux, posé sur des piles de bouquins, occupe presque tout l'espace. Nous ouvrons la fenêtre pour aérer les virus qui resteraient sur Sylvie. La rue est incroyablement bruyante. Les trams font trembler le sol, on a l'impression qu'ils vont nous rouler dessus. Entre temps, c'est un cocktail de voix enivrées, de sirènes d'ambulances et de coups d'accélérateurs de voitures équipées de pots d'échappement et de moteur qu'il est de bon ton de faire vrombir, en attendant de démarrer, au feu rouge. Sans oublier la musique ronflante issue des enceintes surdimensionnées des mêmes voitures. Episode rap allemand. Il s'avère inutile de tenter de dormir fenêtre ouverte. Alors on ferme.
Jour 1 - Dimanche le 24 juillet, le départ, Munich - Kreuzeck Hütte
Le train de 9h32 à destination de Garmisch-Partenkirchen ne s'y rend plus directement du fait du déraillement d’un train qui a endommagé les rails quelques semaines plus tôt . La conjugaison du temps magnifique, du dimanche et du billet à 9 euros fait que le train se remplit rapidement. Nous devons descendre à Murnau, comme tout ceux qui se rendent à Garmisch. Deux ou trois cents personnes descendent, espérant prendre un bus qui effectue la correspondance. Il y a bien des bus mais pas pour Garmisch. La foule se déplace d'un endroit à l'autre en quête de plus d'informations.
On finit par repérer une dame de la Deutsche Bahn, petite, les cheveux teints en violet. Elle est venue de Garmisch-Partenkirchen pour gérer la situation et tenter d’apporter les mêmes réponses aux mêmes questions posées sans relâche par la foule sur l’arrivée des bus qui doivent assurer la liaison. La situation est compliquée du fait des embouteillages vers Garmisch, dit-elle. Un premier bus est prévu pour 11h15, trois autres vers 11h35.
Le premier arrive vers 11h. Il est pris d'assaut. La dame au cheveux violets à beau dire à tout le monde de ne pas se précipiter, personne n'écoute. Nous sommes vers l'arrière du bus au milieu d'un groupe d'une trentaine d'Indiens. Au moment où les portes du bus s'ouvrent les passagers peuvent à peine descendre. Un Africain malin en profite pour s'immiscer. Les derniers passagers descendus, c'est la ruée selon la théorie de l’écoulement des fluides. La dame au cheveux violets tente en vain de rappeler qu'il y a de vieilles personnes. Dans le mouvement, on crie, on gesticule, on joue des coudes, on s'allie, on s'écrase dans une espèce d'hystérie presque jubilatoire. Le fond du bus est bientôt colonisé par le groupe d'Indiens, nous avons aussi réussi à embarquer. On ne peut plus bouger même s'il faut encore exfiltrer le grand père Indien vers l'arrière du bus au motif d'une opération du genou récente.
Enfin la gare de Garmisch. Il fait une bonne chaleur et la foule des voyageurs se disperse, la plupart étant venus pour prendre le téléphérique du Zugspitze.
Nous profitons d'un banc à l'ombre pour déjeuner de fruits que nous avons apportés mais qui n'ont pas vocation à faire partie du voyage plus longtemps hormis dans notre estomac. Nous voici fin prêts pour cette traversée des Alpes qui doit nous mener en Italie sur les rives du lac Iséo.
Pour rejoindre notre sentier, nous passons à côté du téléphérique avec sa tour de contrôle sur laquelle on peut lire "Zugspitze, Top of Germany”. Forts de cette nouvelle, nous nous dirigeons vers la montagne à travers des prairies verdoyantes sans oublier de s'arrêter devant un panneau publicitaire géant affirmant à contre-jour "si proche du ciel" pour parler d'un verre de bière blanche brandit vers le ciel dans un décor de campagne bavaroise à en juger par la forme des clochers en forme de bulbe. Un vieux golden retriever trône tel un lion enthousiaste dans une poussette d'enfant. Ses maîtres nous expliquent qu'il ne peut plus beaucoup marcher alors ils l'emmènent prendre l’air en poussette. Rapidement la pente se raidit et nous entrons dans la forêt qui nous offre un répit appréciable de l'ardeur du soleil. Sylvie souffre dans la montée, encore contrainte au niveau des poumons. Le COVID était visiblement descendu dans cette zone. La pression du souffle affecte peu à peu son moral. Réussira-t-elle à marcher dans de telles conditions? Pour l'heure, la seule solution est de poursuivre l'ascension lentement. Il ne s’agit pas d’une longue étape, mais la pente est raide.
A mesure que l'on grimpe le paysage grandit en relief. Les mélèzes sombres tranchent sur le reste du paysage en nappes dentelées et mettent en valeur la ligne de crête des sommets. Les alpages bien verts confèrent aux quelques chalets-refuge qu'ils entourent une allure rassurante. Le sentier s'élargit à l'approche des remontées mécaniques qui strient les flancs de la montagne.
Le refuge de Kreuzeck est installé juste à côté de la tête du téléphérique du même nom, ce qui lui garantit un approvisionnement facile en clients quand il fonctionne. Non loin de là, une ferme, la Barbarahütte, sert aussi les randonneurs dans la journée. Au moment où l'on arrive, des vaches ruminent face aux montagnes.
Satisfaits d’avoir atteint notre but, on s’installe à la terrasse encore bien remplie, pour boire un verre en attendant de pouvoir accéder à notre chambre. On a la bonne surprise d'une chambre double avec fenêtre sur la forêt à l’arrière du refuge. Au dîner dans la salle à manger nous faisons la connaissance d’un homme à l'allure encore jeune pour son âge, avec un visage poupin, des yeux bleus, les cheveux en brosse. Il nous raconte comment il y a trente six ans il a quitté sa Westphalie natale pour venir travailler en tant que peintre en bâtiment à Garmisch. Il s'est installé dans les étages supérieurs d'un des seuls immeubles élevés qui dominent la ville et, depuis lors, contemple avec assiduité de son balcon les montagnes auxquelles il rend visite le plus souvent possible. C'est un grand amateur de randonnée. Il avait l'habitude de faire des excursions à la journée depuis la vallée mais aujourd'hui il dort en refuge pour s'épargner l'aller et retour dans la vallée quand il souhaite rester en altitude plusieurs jours d’affilée: l’âge, commente t'il. Je me dis en l’écoutant que je suis peut-être déjà vieux car redescendre dans la vallée ne m’est jamais agréable. Je revois en image le fond de la plaine de Garmisch légèrement effacée par un voile sombre en fin d’après-midi. Nous terminons la soirée sur la terrasse avec un verre de vin rouge en admirant les couleurs du soir peindre les roches en oranger. La fraîcheur s’installe un fois le soleil disparu, ce qui nous décide à aller nous coucher.
Jour 2 - 25 juillet, Kreuzeck Hütte - Knorr Hütte
Premier réveil en montagne, grand ciel bleu et à peine un soupçon de fraîcheur dans l'air. La journée doit être chaude. Les nouvelles de la plaine sont encore plus chaudes avec près de quarante degrés à Paris. L'altitude promet de nous en épargner une dizaine.
Notre compagnon de la veille nous rejoint au petit déjeuner, en short et ses jambes trahissent l’âge de cet amateur de sommets. Il nous raconte qu’il a parcouru de nombreuses fois la crête du Jubilée, le Jubileumsgrat, une via ferrata qui part du Zugspitze. On s’habitue au vide, nous dit-il. Beaucoup de gens aimeraient le croire.
Le sentier que nous empruntons en premier lieu longe le flanc de la montagne au milieu des arbres, ce qui nous assure un peu d'ombre et modère la transpiration des passages en plein soleil. On arrive à l'entrée de la Reintal, vallée encaissée, traversée par le torrent Partnach. Le chemin devient une serpentine à pente raide vers le torrent, quelques cinq cents mètres plus bas. Nous sommes contents de faire une pause à la Bock Hütte avec un grand verre d’Apfelschorle: mélange de jus de pomme et d’eau pétillante. Ce refuge héberge des lapins géants dont les oreilles surdimensionnées retombent comme celles d'un cocker: impressionnantes créatures!
La vue sur le torrent est tout à fait saisissante, mise en valeur par le masque chlorophylle des conifères qui le bordent et les galets blancs de la rive et en arrière plan lointain la roche gris-souris des montagnes qui tutoie l’azur lumineux du ciel.
Nous reprenons notre marche au fond de la vallée, sur un chemin de galets éblouissants. La beauté du paysage nous fait accepter la chaleur et déjà, au loin, se profile la montagne vers laquelle nous devons aller, au fond de la vallée. Elle n’est pour le moment rien d’autre qu'une jolie toile de fond.
Peu après midi nous atteignons la Reintal Hütte. On y déjeuner auprès du ruisseau sous les parasols bleu-ciel sponsorisés par Hacker Pschorr, une marque de bière, qui promet de voir le ciel de la Bavière (der Himmel der Bayern) en levant les yeux, ce qui s'avère être vrai dans notre cas précis. Je commande une soupe de betterave rouge avec un oeuf poché. Deux randonneurs s'installent à notre table, l'un Serbe et l'autre Américain. Ce dernier porte des chaussures barefoot qui moulent le pied et les doigts de pieds comme des gants. Hyper souples mais visiblement pas tout à fait adaptées à la randonnée en montagne surtout pour affronter les pierres inégales et parfois tranchantes des sentiers. Une conjugaison d'effet de mode et de naïveté? En tous les cas une douloureuses tentative de retour aux sources.
Rassasiés, nous repartons pour l'ascension vers la Knorr Hütte où nous passerons la nuit, la dernière en Allemagne de ce voyage. Nous traversons une prairie où paissent des moutons à grandes oreilles longues, non sans rappeler les lapins de la Bock Hütte, et dont la fourrure est soyeuse et bien fournie. L'un d'eux s'avance vers moi d'un pas décidé et veut s'en prendre à une pomme située dans un filet sur le côté de mon sac à dos. Pas si facile de le repousser, la bête a de la force!
La prairie s'arrête et fait place à un sentier de pierre qui serpente dans un pierrier jusqu'au refuge de Knorr dont le nom m'évoque de manière irrépressible les soupes en sachet du même nom. Nous en servira t-on au dîner? Après un long effort je m'installe au soleil sur la terrasse du refuge relativement pleine. Je réserve une place pour Sylvie qui se bat encore avec ses poumons mais parvient, à son rythme, sans encombres au but. Café et eau pétillante pour fêter ça. Le vent souffle fort. La vue de la terrasse est somptueuse sur les parois abruptes qui ferment la vallée. Ce refuge est un des plus prisés de par sa proximité avec le Zugspitze qui n’est plus qu’à une ou deux heures de marche.
Un troupeau de mouton déboule à l’arrière du refuge en une longue file indienne pour aller s’abreuver à un point d’eau en contrebas. Sa présence excite les appareils photos et les enfants des villes semblent fascinés par les agneaux dont l’un d’entre eux, tout jeune, finit par perdre le contact avec le reste du troupeau, entourés par un groupe d’enfants qui n’aspirent qu’à le toucher contre son gré. Le refuge est très moderne, avec des chambres de deux, des sanitaires derniers cris où l’on fait la queue, homme d’un côté, femmes de l’autre, dans la salle de séchage pour se doucher. Et gare à qui s’égarerait trop longtemps sous la douche, on se rappellera à son bon souvenir. Il fait chaud dans cette salle où des cintres pendent à des cordes à linge pour que chacun puisse y pendre ses affaires encore humides.
La salle du dîner est bondée. On oublie dans cette chaleur humaine la menace virale et la soupe ne ressemble pas à de la soupe en sachet. L’orage vient rythmer la fin de soirée mais peut importe nous sommes confortablement au sec.
Jour 3 - 26 juillet, Knorr-Hütte - Tillfussalm
Au petit matin, la vallée est envahie par les nuages. Pour autant le refuge se met à bourdonner comme une ruche. La journée s’organise pour tous les randonneurs. On va échanger son petit déjeuner au comptoir contre un ticket papier. Le tenancier juge le temps est propice à la randonnée en dépit des apparences. Nous ne demandons qu’à le croire! Une fois repus et équipés, nous quittons le refuge presque en file indienne en empruntant un sentier en balcon dont les pierres sont humides et glissantes. On aperçoit luisante et noire une salamandre qui prend le frais et profite de l’humidité. La mer de nuage qui couvre la vallée, et que l’on domine, semble se dissoudre au fur et à mesure de notre progression en arc de cercle.
Le sentier mène au point frontalier avec l’Autriche, matérialisé par une clôture en fil de fer qui barre le chemin à un endroit naturellement fortifié par la roche que l’on nomme Gatterl. Côté autrichien l’herbe qui succède à la pierre du versant allemand, est verdoyante et le sentier boueux. Dans une montée un peu raide, je résiste à l’idée de sortir mes bâtons, même si cela aurait sans doute été plus pratique, en m’accrochant tant bien que mal à des brins d’herbe et des aspérités pour ne pas glisser.
On parvient au Felderjöchl où quelques vaches paissent tranquillement et nous regardent curieuses pour certaines. Il faut dire que le spectacle des vallées qui se rejoignent avec des lambeaux hydrophiles de nuages qui s’accrochent à leurs parois de façon fugace est fascinant, d’autant que l’apparition d’un rayon de soleil qui balaye lentement la scène fait ressortir le vert de l’herbe qui contraste avec le gris beige de la pierre. Notre trace GPS indique un sentier alors que les pancartes pointent vers un autre. Sylvie s’engage sur la trace et ne tarde pas à revenir: le terrain a glissé un peu plus loin emportant le chemin avec lui. On grimpe donc dans l’herbe et puis dans la pierraille jusqu’à un sommet arrondi qui va nous faire passer dans une autre vallée, la Gaistal. On aperçoit, un peu en contrebas, un chamois qui broute en solitaire. Ce sera un des rares que nous verrons de tout le voyage. La descente le long du torrent Kotbach nous mène à une maison en pierre, la Steinernes Hüttl, où l’on peut se restaurer avec une vue superbe. Il est un peu tôt pour cela. Nous poursuivons la descente avec encore un peu d’inquiétude en se demandant si la pluie viendra. Mais pour l'heure, un autre rayon de soleil perce et met en exergue le profil aigu des conifères sombres qui tapissent en "V" les bords du torrent avec en fond le massif que nous franchirons le lendemain dont le sommet est entouré de nuages.
Une autre salamandre noire est blottie dans une petite cavité sur le chemin. A mesure que nous approchons de la vallée, le soleil nous réchauffe. On arrive à une zone où les arbres déracinés ont été sans nul doute les victimes d’une tempête. Pourtant ce paysage abîmé à quelque chose d’attachant, il s’en dégage une esthétique sauvage adoucie par le vert des prairies et la belle silhouette des arbres encore debout. L’espoir incertain de la renaissance sous un ciel menaçant. Un couple de randonneurs, assez jeune, vient à notre rencontre. Lui est en pleine forme et elle semble, à son visage écarlate et en sueur, moins disposée aux joies de la grimpette en montagne. On arrive un peu après midi à la Tillfussalm, la ferme-auberge où nous allons passer la nuit. Nous nous installons pour déjeuner à une table en bois parallèle à la façade en s’asseyant sur une banquette repliable qui est fixée à la façade à l’abri du toit avec vue sur la chaîne de montagne qui s’érige juste de l’autre côté du torrent Leutascher Bach dans lequel se déverse le Kotbach. Je choisis la salade des motards, qui doivent visiter cette vallée fréquemment. La salle de restaurant à l’intérieur est la parfaite image d’un chalet autrichien avec son parquet et ses murs lambrissés de bois clair. Ses tables rectangulaires et ses banquettes en bois, avec des coussins rouges pour les rendre plus confortables, et des rideaux à carreaux rouges et blancs pour réveiller les tons du bois. La ferme se consacre à l’élevage de vaches et de moutons. Les cloches de parade et les prix les plus élogieux des concours de bétail sont exhibés aux murs. Un autre mur est dédié à l’histoire de la maison qui fut construite en 1875 comme refuge de chasse, pour le duc de Oldenburg, et qui passa, en 1896, en la possession de l’écrivain Ludwig Ganghofer qui y accueilli de nombreux artistes jusqu’en 1920.
Après déjeuner, une promenade s’impose en attendant de pouvoir accéder au dortoir, et le sentier qui mène à une autre auberge non loin semble une option agréable à travers la forêt sur un sentier rendu moelleux par la mousse et les épines accumulées. Un quart d’heure plus tard, nous arrivons près du torrent Leutasch. Des nuages sombres accrochés aux sommets, se détache un rideau de pluie qui masque le fond de la vallée en progressant vers nous à toute allure. La seule option pour éviter d’essuyer l’averse de plein fouet est de retourner au pas de course vers la Gaistalalm et de s’y installer pour un café. Bien nous en a pris parce que l’averse a été intense. De retour à la Tillfussalm après un petit plongeon rapide dans le torrent glacé, une sieste me semble nécessaire en attendant l’heure du dîner où nous faisons la connaissance de Wibke, une Allemande qui voyage seule avec son sac à dos dès qu’elle a la possibilité de se rendre à la montagne. Nous sommes installés dehors, à la fraîche, en discutant des ambitions de Wibke de participer à l’amélioration du monde grâce à son programme qui traite du rôle de la politique dans la conduite du changement. Vin rouge, saucisse maison et salade de pomme de terre constituent mon dîner. Je fais part, maladroitement sans doute, de mon scepticisme sur notre capacité à changer sans y être contraint: chasser le naturel et il revient au galop.
Les étoiles brillent dans le ciel devenu pur. C’est l’heure d’aller dormir.
Jour 4 - 27 juillet, Tillfulssalm - Stams
L’air du matin est chargé d’humidité et de fraîcheur, un de ces matins où le temps peut évoluer pour le meilleur ou pour le pire. Un temps en demi-teinte. Nous sommes assis dans la salle à manger de l’auberge devant un petit déjeuner germanique copieux. J’observe les cloches accrochées au mur d’en face en mastiquant mes tartines garnies de charcuterie et en buvant du café. C’est toute une fierté pour la ferme que représentent ces cloches dodues, pendues à de larges attaches en cuir orné de broderies pour les fêtes d’alpage. Nous échangeons un peu sur notre étape du jour. Wibke marche dans le sens opposé au nôtre.
Nous quittons l’auberge confiants, le ciel s’est un peu dégagé. On traverse une langue de forêt pour rejoindre le pont qui traverse le torrent de Leutasch et croisons des vaches en liberté qui se déplacent vers l’endroit où l’herbe leur paraît la plus verte. Elles sont charnues et impressionnantes. S’en approcher n’est pas forcément une priorité.
De l’autre côté du torrent, le sentier prend rapidement de l’altitude à travers les prairies et les buissons. L’herbe mouillée rafraîchit nos jambes et nos chaussures. Les pierres calcaires sont parfois un peu glissantes. Les arbres se rabougrissent à mesure que l’on approche du col de la Niedere Munde effacé par le brouillard et qui nous permet, après de deux heures de marche, de passer du côté de la vallée de l’Inn. Une longue descente commence alors par un sentier dont les pierres ne sont pas toujours stables. Il faut bien faire attention à son équilibre pour préserver ses genoux. La vallée est largemement voilée par les nuages encore accrochés à la montagne, on en distingue le fond à travers quelques déchirures dans le coton de la brume. Au bout de quatre cent mètres de dénivelé le sentier oblique vers l’ouest sur un versant assez densément arboré. Il nous faut deux heures de plus pour atteindre la Neue Alphütte, un refuge où l’on déjeune sur la terrasse sous un soleil piquant. En chemin nous observons deux curiosités: un arbre au tronc duquel est attaché une petite boite en bois avec un tampon à l’intérieur, pour que les visiteurs puissent tamponner leur carnet s’ils en ont un, en souvenir de Hinterleggen 1600m d’altitude. Et plus loin, une crèche aménagée dans une souche d’arbre qui ressemble à une petite grotte. 800 mètres de dénivelé nous séparent de Mieming que l’on traverse dans un décor rendu grandiose par les montagnes qui bordent les prairies et les champs. Même si l'endroit est touristique à en juger par les villas contemporaines existantes et les nombreuses autres en construction, l'agriculture prédomine ici. On passe près du golf de Mieming, puis un peu plus loin, devant l’Alphaus Klinik, rendue célèbre par le tournage de la série Bergdoktor (le docteur de montagne) et qui jouxte avec l'hôtel Alphaus 5 étoiles.
La plaine est large et les heures défilent avant que nous arrivions à Untermieming sous un soleil réjouissant qui fait reluire son clocher fin tel une aiguille pointée vers le ciel. Encore quelques kilomètres avant le pont suspendu piéton qui traverse l’Inn, la rivière qui est bordée par une autoroute et une voie ferrée du côté de Stams que l’on aperçoit en surplomb avec son cloître à deux bulbes. C’est une plongée contrainte dans la civilisation que cette proximité ferroviaire et automobile. Le pont suspendu est tapissé de planches en bois et se balance au rythme de nos pas. Il faut ensuite passer sous l’autoroute en empruntant un tunnel décoré de graffitis et d’émerger dans la petite zone d’activité. C’est l’occasion de faire quelques emplettes de fruits et d’eau pétillante afin de nous remettre de cette longue journée. Nous arrivons près du Speckbacherhof où nous sommes accueilli chaleureusement par Regina qui avait oublié que nous venions mais avait néanmoins notre chambre de prête. Regina nous propose de laver notre linge, comme elle le propose aux autres pensionnaires et se montre très attentionnée après nous avoir questionné sur notre parcours qui la fait un peu rêver. Elle m’apporte de la crème pour dessécher les ampoules, de l’inotyol, qui ne servira pas vu que la mienne est sous cutanée et pas encore percée. C’est donc son jeune fils Josi qui récupére la crème sur ses doigts de pieds, qu’il vient de cogner, avec un large pansement autour. Cela le remet bonne humeur, satisfait d’avoir été prestement soigné. Trouver un restaurant est une affaire simple, seule la pizzeria est ouverte. Le manque de personnel fait qu’en cette période de vacances beaucoup de restaurants doivent malencontreusement fermer plusieurs jours par semaine. La pizzeria fait l’affaire, visiblement fréquentée par des habitués du village et des sportifs de passage. Le soleil éclaire magnifiquement le cloîtres et ses deux bulbes et tandis que nous rentrons il disparait derrière la falaise d’Untermieming en faisant un très beau contre-jour sur un clocher pointu et très mince. En rentrant on croise dans la cuisine de notre pension, attablés devant des bières et un match de foot, les cyclistes qui avaient eux aussi été mangé à la pizzeria.
Jour 5 - 28 juillet, Stams - Dortmunder Hütte in Kühtai
Au petit déjeuner, on fait la connaissance d’une dame qui est venue passer ses vacances dans la région. Elle a choisi Stams et le Speckbacherhof pour sa proximité avec la gare. Elle fait toutes ses visites en bus. Plus question pour elle d’utiliser une voiture pour les vacances. Regina, à qui nous devons encore régler notre chambre, a momentanément disparu, partie sans doute emmener son fils à l’école. Elle revient en voiture à bonne allure et tout s’arrange pour notre départ. Elle nous recommande de faire de l’autostop sur la voie forestière qui monte au Stamser Alm, et qui, il est vrai, est un peu longue et monotone tout en gravissant la pente de façon régulière et rapide. De grands lacets permettent de s’élever au dessus de la vallée dont on prend, sous le ciel bleu et le soleil, toute la mesure du relief. On a l’impression d’être en vol à la verticale au dessus du versant à pic sur lequel quelques arbres téméraires se sont fixés pour former des parcelles au sous-bois ténébreux. Les villages de la vallée s’enchaînent d’un coup d’oeil. Ils ont l’allure de maquettes immobiles. On parvient enfin aux abords d’un torrent qui plonge bruyamment dans la vallée. Nous le suivons à contre courant jusqu’à la ferme-auberge Stamser Alm. Il nous a fallu quatre heures pour parcourir les douze kilomètres et mille deux cent mètres de dénivelé. Le soleil est intense quand il n’est pas caché par de gros nuages qui se forment au contact de la chaleur et de l’air froid et tendent à s’accumuler autour des sommets. L’accès à la ferme est contrôlé par une barrière en métal sur laquelle trois enfants jouent. Cela permet de tenir le bétail à distance. Le garçon à les joues coupe-rosées. Les trois nous laissent entrer et courent vers le bâtiment principal. Il y a quelques randonneurs attablés dans la cour. On peine néanmoins à trouver quelqu’un pour nous servir. Nous posons nos sacs près d’une fontaine transformée, grâce à l’eau de source glacée, en frigo à ciel ouvert. Nous pique-niquons avec une vue panoramique sur la vallée. Une jeune femme nous indique qu’ils peuvent nous servir du fromage et de la charcuterie avec du pain, Vesper en allemand.
Nous reprenons notre marche, après une bonne pause d’une heure, sur le sentier en balcon qui mène au Faltegartenkögele. On laisse la bifurcation vers le Pirchkogel sur notre gauche. C’est en suivant ce sommet que l’on pourrait couper au plus vite vers Kühtai dans la Nedertal. Mais les nuages, et l’orage annoncé vers 15h ou 16h nous dissuadent de nous engager sur cette voie. Nous allons donc suivre le sentier en balcon pour contourner le sommet ce qui rajoute certes des kilomètres mais est plus sûr par temps d’orage. Le sentier est interrompu par un torrent dont la force a provoqué un petit glissement de terrain. Il faut descendre le long d’un fossé de cinq ou six mètres de profondeur dans la terre meuble et remonter de l’autre côté. Des chevaux se promènent sur une crête herbeuse et arrondie à contre-jour. Cela me fait penser à un microcosme mongol.
On arrive ensuite rapidement au Faltegartenkögele, une série de rochers qui forment la partie supérieure d’une falaise qui surplombe la vallée de l’Inn de 1500 mètres. Une vue époustouflante. Après elle, le chemin semble morne. Une ligne haute-tension tranche le paysage de la Nedertal, les pylônes sont peints en rouge et blanc pour se détacher du vert sombre des conifères. Nous passons au dessus de Marstein et poursuivons vers Mareil. Plus que cinq ou six kilomètres jusqu’à la station de ski de Kühtai. Le ciel est devenu sombre et nous hésitons à prendre la navette après Mareil pour éviter de se faire tremper. Mais vu le temps d’attente, une quarantaine de minutes sans abri, on se dit que l’on peut tout autant marcher et espérer que la pluie nous épargnera. On distingue un rideau de pluie tout au bout de la vallée et pour le moment une pluie paresseuse se met à tomber sur nous. Nous avançons tant que possible sans cape de pluie. Plus que deux kilomètres et cette fois-ci mieux vaut enfiler le poncho pour éviter de trop se mouiller. Mes pas s’accélèrent quasi inconsciemment. Le moteur d’envie de ne pas arriver à l’hôtel trempé me fait oublier les sept heures de marche de la journée. Le sentier aborde Kühtai au bas des pistes de ski et nous devons ensuite traverser le torrent sur une passerelle pour rejoindre le coeur de village et notre refuge du jour, qui a plus l’apparence d’un hôtel de montagne moderne que d’un refuge. Il tient son nom de la ville de Dortmund qui est responsable de sa gestion et de son entretien. Il y a un grand nombre de refuges dans les Alpes alémaniques qui sont pris en charge par des villes allemandes et ce depuis près d’un siècle. C’est une manifestation de l’engouement des Allemands pour les sports d’hiver et leur influence sur toute la région. En comparaison les refuges autrichiens sur le territoire autrichien sont rares.
L’hôtel est très confortable et moderne avec son design contemporain et ses chambres doubles, d’où nous nous réjouissons de regarder au sec et au chaud l’orage au loin et la pluie qui tombe drue. Et puis comble du luxe, une salle de bain privative! La cuisine est moins brillante, c’est de la restauration de collectivité. Cela fait l’affaire, quoiqu’il arrive, du randonneur affamé qui doit faire des provisions pour le lendemain.
Jour 6 - 29 juillet, Dortmunder Hütte - Schweinfurter Hütte
Comme souvent, la montagne du matin n’est pas rancunière, le mauvais temps de la veille a fait place à un ciel dégagé et une lumière dorée. Pour autant l’air est chargé d’humidité et l’herbe de la prairie traversée par le torrent qui descend tout droit de la retenue du Finsterbach, du nom du torrent, est trempée. On grimpe jusqu’au lac de retenue que l’on doit longer jusqu’à son extrémité sud avant de bifurquer sur la gauche à l’assaut du col de Finstertal, le Finstertaler Sharte à 2777 mètres d’altitude. C’est une montée assez raide qui se termine dans un chaos de pierre à travers lequel nous avançons en suivant le marquage de peinture rouge et blanc, remarquablement précis, pour ne pas se perdre dans les zigzags exigés par le terrain. Le ciel est devenu nuageux, ce qui donne à la montagne un air mouvant du fait du relief qui se révèle et s’efface au gré des rayons vagabonds du soleil.
De l'autre côté du col. Nous passons sur le versant herbeux de la montagne aux formes arrondies. On s’installe sur un talus pour pique-niquer. De là, on découvre la suite du voyage avec la vallée de Zwieselbach dans l’ombre que l'on empruntera le lendemain. En redescendant, un troupeau de vaches rumine et assiste placidement à notre passage sur l’autre rive du vif torrent qui dévale les huit-cents mètres de dénivelé qui nous séparent encore de la Schweinfurter Hütte où nous allons passer la nuit. Le sentier courre le long du torrent puis s’en détache en lacets sur la dernière partie plus abrupte. Vers 14 heures nous sommes accueillis au refuge par une grande marmotte en bois sculpté. Il est tôt et il reste un peu de soleil, suffisamment pour le temps d’un café. La pluie s’installe une heure plus tard et avec elle une sorte de brume froide qui enveloppe le refuge comme un cocon. Nous assistons de loin à l’arrivée des randonneurs trempés et bien déterminés à se réchauffer après s’être changés. Nous passons une bonne partie du temps dans la salle commune réchauffée par l’affluence des randonneurs. C’est pour ma part l'occasion de terminer la Montagne Magique de Thomas Mann que j'abandonne dans la bibliothèque du refuge de la même façon que l'auteur abandonne son héro sur un champ de bataille de la Première Guerre Mondiale. Ici la cuisine est avenante avec ses spécialités montagnardes goûteuses. Le dessert, un gâteau au chocolat sur une sauce aux fruits rouge, est servi avec une fleur posée de la crème Chantilly. Un refuge bien agréable.
Jour 7- 30 juillet, Schweinfurter Hütte - Winnebachseehütte
Vu de la fenêtre de notre dortoir, un nuage emplit la vallée et masque le versant opposé, pourtant tout proche. L’atmosphère de confinement confortable de la veille perdure tandis que la perspective d’une marche en poncho de pluie se profile de plus en plus certaine. Nous profitons donc de la chaleur du petit déjeuner dans la salle à manger lambrissée avec ses nappes à carreaux rouges et blancs, du même tissu que les noeuds qui attachent les rideaux beiges.
Heureusement il ne pleut pas, quand nous nous mettons en route. On se demande simplement comment la brume va évoluer. C’est l’un des charmes du voyage itinérant, avancer dans l’incertitude, mesurée certes, et s’en remettre à soi-même car l’étape du soir est déjà fixée. On vit le “comment” davantage que le “pourquoi” en allant de l’avant.
Il fait un peu froid: le coupe vent et les gants ne sont pas superflus. Nous approchons de la partie sauvage de la vallée sur un chemin en tout-venant qui prend fin au niveau de la dernière ferme. Une barrière à bétail nous propulse dans les alpages. Un torrent, le Hochlachbach, vrombit à travers cette vallée de Zwieselbach où nous croisons bientôt un groupe de jeunes bovins pas très épais mais bien protégés par un poil fourni et soyeux. L’un deux, au poil noir, encore frêle sur ces pattes filiformes, nous questionne du regard, la truffe humide et les oreilles marquées de deux étiquettes numérotées jaunes, identifié par le numéro 0171. Que faisons-nous ici?
Les nuages s’accumulent en couvercle et laissent filtrer une lumière triste, tellement triste qu’ils finissent par pleurer sur nos épaules. Qu’à cela ne tienne, nous enfilons nos ponchos. Je commande mentalement un rayon de soleil pour notre arrivée au col qui nous permettra de passer dans la vallée suivante.
La remontée de cette longue vallée de Zwieselbach, le long du torrent est plutôt aisée du fait de l’inclinaison modérée et régulière du relief qui est peu accidenté jusqu’à l’approche du glacier. Après un bon moment nous laissons derrière nous l’alpage pour entrer sur les bords de la moraine, le fond du glacier qui a fondu et dont il ne reste aujourd’hui qu’un petit morceau accroché à la paroi du Zwieselbachjoch, col qui s’élève à 2868 mètres d’altitude. Le brouillard nous assaillit dans les dernières centaines de mètres, limitant la visibilité à quelques mètres. On se concentre sur la recherche des marquages blancs et rouges pour avancer dans les rochers. Il faut absolument garder un contact visuel l’un avec l’autre, contact qui s’apparente à l’observation d’un fantôme évanescent dont la matérialité augmente à mesure que l’on se rapproche. Nous passons juste à côté d’un petit lac sans le voir. Puis les choses changent en passant le col du fait du vent qui souffle et dissipe la brume.
Et là, au loin apparaît mon rayon de soleil! Il illumine les glaciers du Grüne Tatzen et du Bachfallen. C’est indubitablement l’éclaircie que j’avais commandée en marchant. Le vent froid nous invite à poursuivre notre chemin sans faire de pause trop longue, juste le temps d’admirer le paysage à la beauté sauvage et mystérieuse, tout en contraste entre le gris sombre et terne des arides versants de pierre et le reflet doré du lac glaciaire encadré d'un halo créé par la lumière oblique qui traverse la frange des nuages.
Ainsi se poursuit notre descente à travers cet univers minéral, sur un sentier en lacet qui met un peu plus de distance entre nous et les sommets qui entourent les quelques glaciers de la région. Le ciel se referme, quelques gouttes de pluie mais rien de grave. Je suis encore sous le charme de cette apparition solaire, de ce voeu exaucé. Nous atteignons un plan herbeux et humide. On marche d’une pierre à l’autre pour éviter de se tremper les pieds ou de s’enfoncer dans la boue selon les endroits. C’est un joli paysage qui respire la vie dans lequel les plantes cohabitent avec l’eau et les pierres. Nous ne sommes plus très loin de la Winnebachseehütte, qui porte le nom du lac de Winnebach. Le refuge est bâti sur une petite langue de terre qui sépare le lac du prochain étage de la vallée plusieurs centaines de mètre en contrebas. Du refuge on a une superbe vue sur une cascade majestueuse qui dévale le flanc à-pic de la vallée. C’est l’heure du déjeuner. Une soupe bien chaude et une salade de crudité dans mon cas.
Le dortoir n’est pas encore accessible et nous décidons d’aller marcher avec un sac allégé en direction du glacier qui nous est apparu illuminé ce matin même. La vue de près se révèle beaucoup moins féerique que l’aperçu que l’on a eu depuis le col. Le soleil est caché et les couleurs sont mornes, oscillant entre le gris, le marron et le vert. La glace en retrait, pleine de crevasses, est salie. En dépit de son apparence, sa masse considérable inspire le respect. Un panneau “interdiction de stationner aux vélos” est planté dans un éboulis de pierre qui borde le lac au pied du glacier, c’est une blague de l’association cycliste de Münster passée par là avec un panneau sur le dos! Un chemin existe, qui traverse le glacier, et mène à la vallée de la Sulz en passant par le Gaislehnscharte. Pour l’emprunter il faut être équipé de crampons et de harnais pour sécuriser les passages en via ferrata. On nous déconseille de nous y aventurer seuls et sans expérience. Le temps se gâte dans la soirée et nous sommes contents d’être au sec dans la salle à manger confortablement aménagée.
Jour 8 - 31 juillet, Winnebachseehütte - Amberger Hütte
Matin gris pour accompagner notre descente sans histoire vers le village de Winnebach sur un chemin assez large qui se termine par quelques lacets raides dans la forêt. Nous sommes cueillis par une averse drue au niveau du village où l’on trouve facilement un endroit pour s’abriter. On longe ensuite le torrent de la vallée de la Sulz pour parvenir deux heures plus tard, en empruntant une route en gravats, au refuge Amberger blotti au pied du Sulzkogel. Rien d’extraordinaire dans la remontée de cette vallée au paysage plaisant et où l’on croise quelques vaches “milka” sur fond de verdure au bord du torrent fougueux.
Le refuge est une destination prisée pour les randonneurs à la journée qui viennent y déjeuner face au panorama devenu sauvage de la vallée avec glacier en image de fond. La route attire de nombreux amateurs de vélo électrique et de VTT. Une ferme propose d’ailleurs, sur le chemin qui monte au refuge, de recharger gratuitement son vélo le temps de prendre un café et une pâtisserie. On s’installe en terrasse sur un banc en bois au soleil avec des couvertures polaires à disposition pour se réchauffer. Le refuge est plein, aussi nous prenons position dans le dortoir dans un coin de l’étendue de matelas côte à côte. Il est tôt, c’est l’occasion de faire une sortie en direction du petit lac de Schwarzenberg - la montagne noire . L’ascension est raide sur le versant oriental de la vallée de la Sulz.
On croise un troupeau de vaches installées sur le sentier et qui nous observent avec une curiosité inquiète et cornue qui paralyse Sylvie. On finit par les dépasser en slalomant entre elles, tout se passe sans anicroche. On aborde vers 2700 mètres la fin de l’herbe sur le dos du sentier en forme de crête. Le petit lac, qui a l’allure d’une mare, est sur la gauche en contrebas. En face, se présentent les bord du glacier de Bockkogl qui s’illumine d’un rayon fugace. Le fond du couloir rocheux est empli de nuages qui parfois se déchirent autour des cimes. Derrière nous on distingue les glaciers qui séparent la vallée de la Sulz de celle de l’Özt. Il est possible de les franchir à pied par la via ferrata du col de l'Atterkar juste au dessus du glacier du même nom, mais qui nécessite elle aussi d’avoir un harnais de sécurité. Il y a quelques années, la glacier arrivait au niveau de la via ferrata, maintenant il y a une dizaine de mètres d’écart et il n’est pas aisé de s’y hisser avec un sac à dos.
Sur le chemin du retour on profite du point de vue magnifique sur la vallée et les glaciers qui en coiffent les hauteurs avec néanmoins un sentiment de tristesse en voyant ces vieillards géants salis et en décomposition.
Le refuge bourdonne comme une ruche en fin d’après-midi et la température fraîche a convaincu la plupart des clients de s’attabler dans les salles de restaurant. On joue en attendant le dîner qui sera servi aux tables assignées à chacun.
Jour 9 -1er août, Amberger Hütte - Längenfeld Zwieselstein
Nous avons dû renoncer à notre projet de rejoindre Sölden par la montagne en empruntant l’Atterkar. A la place nous passons la matinée à explorer les abords des glaciers qui ferment la vallée de Sulz. Jolis paysages et jolie lumière. Après déjeuner nous redescendons à pied vers l’Ötztal en passant par Gries jusqu’à Längenfeld où nous en profitons pour faire quelques achats par plus de trente degrés. L’Ötztal est connu pour les sports d’hiver avec son côté pittoresque et la proximité de la haute montagne.
Entorse au protocole pour s’épargner huit kilomètres de marche le long de la route principale, nous prenons le bus jusqu’à Zwieselstein où nous passons la nuit à l'Alpenhaus Simone, dans la maison d'un ancien champion de biathlon qui participa au Jeux Olympiques d'hiver de 1996. Cette fois nous disposons d’une chambre pour nous deux avec une salle de bain privative: un luxe apprécié après les deux dernières toilettes de chat aux lavabos des refuges. Le village est un ensemble de chalets et compte une église à bulbe le tout sur fond de décor de carte postale. L’eau dévale des glaciers à plein régime, créant une bulle climatisée qui rafraîchit les abords de la rive de plusieurs degrés. Nous allons dîner dans une auberge à quelques centaines de mètres du chalet, j’opte pour un plat de gibier avec des frites et nous buvons du Blauburgunder.
Jour 10 - 2 août, Obergurgl - Ramolhaus
Toutes les chambres de chez Simone étaient occupées à en juger par la foule au petit déjeuner servi avec dynamisme par Simone en personne dans la salle à manger aménagée à cet effet avec plusieurs tables-banquette. Simone apporte les oeufs commandés individuellement avec vivacité en s’enquiérant à toute allure du programme de chacun, prodiguant avis et conseils au passage. Nous voilà fixé sur le trajet. Deux options: aller en bus jusqu’à Obergurgl ou couper par la montagne pour rejoindre le sentier en balcon au dessus d’Obergurl mais avec un passage incertain suite à un glissement de terrain. Nous voilà donc en bus après avoir fait nos adieux à Simone qui travaille occasionnellement au refuge Martin-Busch où nous dormirons le jour d’après. Obergurgl est une station de ski avec les remontées mécaniques qui plongent au coeur du village. Les hôtels et les pensions ont remplacé les habitations familiales dans le centre qui est en pleine explosion immobilière. Le Fasslbar, le bar du tonneau, avec sa façade en bois incrustée de barriques annonce la couleur près de l’église au cimetière assez singulier avec de mini-emplacements surmontés de croix en fer forgé.
Nous partons sous un soleil piquant à travers les alpages en direction du refuge Ramolhaus perché à trois mille mètres d’altitude avec une vue extraordinaire sur les glaciers alentours. Le sentier s’élève allègrement pour rejoindre le chemin en balcon qui monte ensuite graduellement vers le fond de la vallée. Un nouvel épisode de vaches barrant le chemin paralyse Sylvie. Quand on a peur, tout devient irrationnel. Je lui dit de me suivre mais cela ne la rassure pas complètement et à dire vrai j’ai dû repousser une corne de la main qui s’approchait un peu trop près à mon goût. Une fois l’obstacle franchit et la barrière refermée derrière nous, tout redevient normal. Le chemin est plutôt large et à mesure qu’il prend de l’altitude la vue sur les glaciers gagne en majesté. Une dame promène son chien qui semble réticent à poursuivre l'ascension. Elle le motive avec des croquettes pendant une pause avant de le décider à repartir. La dernière partie du sentier, les derniers cent mètres d’élévation pour arriver à 3000 mètres me paraissent épuisants. J’avance comme une tortue à petit pas. C’est un soulagement d’arriver sur la terrasse du refuge qui surplombe le versant abrupt. La chaleur du soleil s’évapore au contact du vent froid. Il me faut dix bonnes minutes avant de reprendre mes esprits et d’être en mesure de me décider de boire ou manger quelque chose. Nous nous installons avec Sylvie à une table qui fait face au grand glacier, le Gurgler Ferner. Le chien et sa maîtresse sont eux aussi arrivés et se sont installés en terrasse, lui devant une gamelle d’eau et elle devant une tisane. C’est une soupe à la saucisse qu’il me faut dans un premier temps!
Nous restons sur la terrasse tout l’après-midi à contempler la montagne coloriée par le jeu du soleil et des nuages dont certains s’accrochent aux sommets. Et puis le soir, à la faveur d’un ciel complètement dégagé, l’ombre de la crête se projette en grandissant sur toute la scène comme un tirer de rideau au profit de la lune et de la nuit, en attendant le lendemain matin que le soleil tire le rideau en sens inverse en projetant la crête du versant opposé. Au dîner nous partageons notre table avec deux Hollandaises élancées, qui voyagent chacune seule, bien décidées à profiter du moment selon leur bon plaisir. L’une d’elles vient de faire un stage de survie en montagne et utilise les derniers jours de temps libre pour visiter quelques refuges d’altitude avant de retourner à la civilisation.
Jour 11 - 3 août, Ramolhaus - Martin Busch Hütte
Un ciel sans nuage, lumière vive et dorée: ainsi s’annonce ce début de journée. La crête des Schwarzenspitze se projette en ombre sur la langue du glacier Gurgler. Petit déjeuner dès 6 heures du matin. Un peu tôt malgré tout. Le réveil sonne à six heure dans notre chambre et tout le monde dort encore mais ne tarde pas à se réveiller. 6h30, une bonne partie des chaussures ont déserté la salle de séchage. Les premiers randonneurs sont sur le point de partir. Nous allons petit déjeuner dans la salle commune découpée en petite alvéoles de bois dotées de banquettes et de chaises autour des tables en bois. Au programme du jour: passer le col du Ramol (Ramoljoch, 3189m), pour rejoindre la vallée de Niedertal en direction de la Martin Busch Hütte. L'ascension du col est pentue mais sécurisée par des marches métalliques et un câble en métal le long des portions les plus dangereuses. On s'était imaginé bien pire. De l'autre côté, le glacier du miroir (le Spiegel Ferner) est encore partiellement à l'ombre.
S'en suit une descente de 1000 mètres de dénivelé. La chaleur augmente à mesure que nous approchons du torrent qui creuse la vallée. Le refuge est encore calme quand nous y entrons. Petit bol de crudités et un grand verre de jus de pomme coupé à l'eau gazeuse. Simone de Zwieselstein nous a dit qu’elle y travaillait parfois mais nous ne la verrons pas. De par son accessibilité par route, ce refuge est une sorte d’usine adaptée au bâtiment militaire qu’il occupe. Notre dortoir avec deux lits superposés en enfilade est pourvu d’une fenêtre qui donne sur l’imposant pic de Mutmal au pied duquel s’écoulent puissamment les torrents alimentés par les nombreux glaciers encore présents dans les environs.
Je profite des quelques heures libres avant le dîner pour faire une balade vers le Marzellkamm afin d’avoir un point de vue sur le Marzellferner qui est tout simplement grandiose! L’usine du restaurant tourne à plein régime avec un ordinaire proche de la cantine de collectivité. Nous nous couchons de relativement bonne heure, malgré tout après nos voisins qui ont passé une bonne partie de l’après-midi sur leurs couchettes. Le lendemain matin ils disparaîtront sans bruit en réussissant à ranger leur affaires en quelques minutes.
Jour 12 - 4 août, Martin Busch Hütte - Saykogel - Bella Vista
Un autre matin sans nuage. Le refuge se met en branle-bas dès les premières lueurs du jour. Les portes grincent, claquent, les sacs bruissent etc… les tables du restaurant accueillent les randonneurs avec docilité. Dehors le soleil se lève et distribue sa chaleur inhabituelle. Pas l’ombre d’un frisson au pays des glaciers.
Depuis le refuge, l’approche du Saykogel se fait à travers des alpages à l'herbe verte où l'on croise quelques moutons et l'on enjambe de petits ruisseaux qui émanent des glaciers au dessus. Les rochers remplacent l'herbe progressivement vers 3000 mètres d'altitude. Ensuite il ne reste plus que des pierres empilées en chaos et des rochers. L'oxygène se raréfie, trop à mon goût, à mesure que nous progressons dans cet univers minéral où l'on a tout de même parfois la surprise de découvrir une fleur poussée ici on ne sait comment, tel un trésor. Nous suivons avec assiduité les marques rouges et blanches peintes sur les pierres pour indiquer le chemin. Il faut ici saluer le remarquable travail de signalisation et de préparation des chemins qui rendent les endroits difficiles beaucoup plus faciles à franchir. Altitude 3100m, j'ai l'impression d'être un escargot, un pas après l'autre dans ce fatras de pierres, le poids pourtant modéré du sac à dos se fait sentir. Pour autant, ces pierres qui matérialisent le chemin sont autant d'alliées auxquelles se raccrocher pour faire le pas suivant en sécurité. C'est dans cet état d'esprit que d'une main je cherche un appui réconfortant sur la roche déjà chauffée par le soleil d'été. Parfois il faut lever la tête et apprécier la distance encore à parcourir jusqu'au sommet du Saykogel, à 3360m. Notre progression se fait de pierre en pierre avec la pente qui s'accentue et la largeur de la crête qui se rétrécit.
Je me répète de temps à autres qu’il vaut mieux ne pas trop penser au reste du chemin à parcourir. Sylvie est en forme, elle ouvre la voie, il n'y a plus qu'à la suivre. Tout à coup, une vue majestueuse s'ouvre à nous sur la gauche en direction du Sud avec le glacier du Hochjoch (du haut-col) qui s'étend jusqu'à la frontière italienne avec au fond de la vallée un lac glacière couleur turquoise. Cela nous met du baume au coeur, nos efforts pour parvenir à cet endroit n’ont pas été vains. A ce point, le sommet est juste au dessus de nous sans doute une petite cinquantaine de mètres à escalader en aller et retour. L’idée de poser nos sacs et de quitter le sentier ne nous apparaît soudain pas du tout indispensable, vu que pour redescendre le chemin serpente de part et d’autre de la crête, ce qui nous permet rapidement de découvrir la vue sur le glacier de la Croix (Kreuzferner) interrompu en son centre par une protubérance rocheuse à la forme d’une queue de baleine et qui plongerait sous la glace. On avance toujours à petits pas, concentré sur le prochain geste et toujours en contact étroit avec la roche devenue une fidèle amie. Cela permet de faire abstraction des à-pics qui voisinent nos pieds et pourraient bien nous faire tourner la tête. Ainsi se poursuit notre avancée prudente sur les bosses suivantes de la crête. On en oublie le temps. Puis finalement on aperçoit au loin quatre randonneurs qui abordent la crête par le flanc gauche en venant à notre rencontre sur une portion du chemin qui nous apparaît presque banale. Ça y est, le plus dur et le plus magnifique est derrière nous. Vers onze heure, on fait une pause près d'un ombromètre, une structure métallique qui permet de mesurer le niveau de pluie. J'ai la fringale.
Il ne nous reste maintenant plus qu'à redescendre jusqu’à 2470 mètres pour traverser le torrent et repartir vers le Sud sur le sentier qui rejoint l'ancien poste douanier qui marque la frontière avec l'Italie et quelques centaines de mètres plus loin le refuge-hotel Bella Vista / Schöne Aussicht à 2837 mètres d’altitude.
Il nous faut environ deux heures de marche face au soleil qui fait luire les pierres lustrées par endroit en surplomb du torrent. Il fait chaud en dépit de l’altitude, sans doute 25 degrés. Le lac turquoise se trouve à la frontière, côté autrichien, juste sous les glaciers. D’un certain point de vue, sa rive ressemble à un visage aux couleurs de Modigliani dont l’oeil est matérialisé par un petit îlot marron.
Le trajet suscite d’une part l’émerveillement devant ces glaciers à la taille encore substantielle qui illuminent le paysage sous l’effet du soleil et tranchent avec le bleu profond du ciel et font écho à la blancheur des nuages qui peut rapidement tourner à un gris menaçant quand ils passent devant le soleil en projetant leurs ombres à la façon de tâches léopard sur le relief minéral. D’autre part, l’ombre nous rappelle inconsciemment l’épée de Damoclès suspendue au dessus de la glace qui en fondant alimente les torrents furieux comme jamais encore à cette période de l’année. Au niveau de la frontière des bâches blanches sont visibles en surplomb du glacier. C’est dans le but de protéger la neige pour les entraînements de ski qui ne tarderont pas reprendre. On voit les remontées mécaniques perdues dans les pierres. Tels de grands boulevards, les pistes de ski, strient la montagne en attendant la neige.
Le refuge de Bella Vista mérite le détour car il est géré comme un hôtel de confort pour un prix pas beaucoup plus élevé qu'un refuge de montagne. Une grande terrasse en bois sur deux niveaux permet de profiter du paysage sur les Alpes Italiennes assombries par des nuages de chaleur et sur lesquelles on distingue quelques petites étendues de glace à l’agonie. Le caractère de chalet de montagne a été conservé avec tout l'aménagement fait dans un bois patiné par le temps même si quelques touches audacieuses ont été ajoutées dans la partie sanitaire: les douches sont vitrées du sol au plafond face au glacier du Hochjoch qui reste pourtant impassible devant toutes les paires de fesses mouillées qui se présentent chaque jour à lui. Les toilettes ont également leur fenêtre avec vue sur le paysage. Et puis il y a le sauna aménagé dans un grand tonneau en bois et sa douche froide à l'extérieur près de la plateforme solarium. Ici une partie de la clientèle n'hésite pas à se doucher en plein air, nue face aux montagnes et au vu et au su de tout un chacun, après avoir transpiré toutes ses toxines. Autre point fort de l'endroit, sa cuisine avec un vrai cuisinier et un dîner de demi-pension à quatre plats. Ce soir c'est gnocchi, soupe de fenouil, magret de canard à ail sauvage (dont les feuilles on le goût de blettes), haricots blancs et gâteau aux carottes. On découvre le cépage rouge de Lagrein, qui pousse au Südtirol avant de retrouver nos couettes individuelles.
Jour 13 - 5 août, Bella Vista - Kurzras - Schlanders Wiebenhof
L’étape du treizième jour est longue avec près de quatre mille mètres de dénivelé positifs et négatifs et la météo prévue est à l’orage en milieu de journée, ce qui nous décide à considérer faire une seconde entorse à notre réglement de marcheur en prenant un bus entre Kurzras (Maso Corto) et Naturns (Naturno) en connexion avec un train pour Schlanders (Silandro). Au moment du départ pour la vallée, le ciel est d’un grand bleu et le soleil déjà chaud. Le sentier n’est pas difficile, il faut juste parcourir les huit-cents mètres de dénivelé pour atteindre Kurzras, d’abord dans la pierraille, puis à travers les alpages où l’on observe de nombreuses marmottes prudentes, toutes prêtes à siffler pour signaler notre passage et interrompre leur bain de soleil en rejoignant leur tanière le temps que nous soyons hors de vue. On croise un troupeau de chèvres agiles avant d'aborder la forêt de conifères pointus et élancés qui poussent sur les versants raides au dessus de Kurzras où nous parvenons vers dix heures. Le bus arrive peu après. Nous avons décidé de ne pas tenter le diable avec cette chaleur qui ne manquera pas d’amener l’orage. L’air est humide et instable. Les nuages commencent déjà à s’accumuler en altitude près des sommets.
Nous voilà donc dans le bus avec un masque FFP2 sur le visage, en route vers le barrage de Vernago et puis vers le village de Madonna avec son église dont la silhouette se détache au dessus d'un versant vert et abrupt. La vallée est étroite et profonde. A Karthaus, le propriétaire du Bella Vista possède un hôtel de luxe. Le paysage s’ouvre un peu à mesure que nous approchons de Naturns, situé dans la vallée de l’Adige qui est suffisamment large et riche en culture de fruits pour avoir justifié l’installation d’une voie ferrée. Depuis le train, qui nous emmène à Schlanders, on peut apercevoir de grandes serres et d’immenses étendues d’arbres fruitiers. Le centre ville de Schlanders compte de nombreuses maisons anciennes et une église au clocher rouge étiré vers le ciel à la façon d’un crayon de couleur taillé de façon particulièrement pointue. Nous mangeons une salade à l’ombre de la terrasse d’un restaurant italien. Il fait 35 degrés. Nous avons prévu de dormir dans une ferme installée à quatre cent mètres au-dessus de la vallée. Nous longeons les murs le plus possible pour marcher à l’ombre avant de sortir de la ville et de gagner la forêt. On emprunte un chemin de VTT que l’on remonte en sens inverse en priant de ne pas rencontrer de cycliste en descente à toute allure. Le ciel s’assombrit et nous arrivons juste à temps à la ferme de Wiebenhof pour ne pas être trempés par la pluie qui commence à tomber à grosses gouttes, annonciatrices de l’orage qui se prépare. Un rideau de pluie ne tarde pas à balayer toute la vallée. Nous profitons de la douche et du lit douillet en attendant le dîner.
Les chambres d’hôtes sont toutes occupées et nous nous retrouvons, une dizaine de personnes, dans la salle à manger pour le dîner. La famille cuisine dans la grande cuisine et les clients viennent y chercher une partie des plats. Ce soir on nous sert une soupe aux crêpes et de délicieuses truites frites. La pluie et l’orage se poursuivent le temps du dîner. Plus tard dans la soirée les choses se calment et du balcon on peut admirer les lumières de Schlanders sous un gros nuage qui flotte au dessus du fond de la vallée.
Jour 14 - 6 août, Wiebenhof - Lyfialm
Je me lève aux premières lueurs du jour pour jeter un oeil sur le balcon. L’Est de la vallée attire l’attention avec un morceau de ciel découvert et rosissant qui contraste avec le reste qui baigne encore dans l’obscurité sous un couvercle noir. Quoiqu’il en soit, nous avons une grande étape devant nous. Petit déjeuner solide avec des oeufs et de la charcuterie. Nous partons, dans la grisaille, en empruntant un sentier qui permet de gravir le versant jusqu’à la crête en traversant les prairies à l’herbe chargée de gouttes de pluie de la veille, si bien que nos chaussures sont rapidement mouillées, et ensuite, la forêt jusqu’à la passe de Kreuzjöchl et de poursuivre sur la crête sur le chemin de Martel jusqu’au col de Covelano. Le temps semble s’être stabilisé, on aperçoit un coin de ciel bleu. On croise quelques moutons qui s’écartent en dévalant les pentes herbeuses d’un pied sûr. Un groupe de touristes immortalise sa présence à côté d’une croix en prenant des pauses toutes plus improbables les unes que les autres, qui les bras en l’air, qui une jambe en l’air ou les deux. Nous faisons une pause déjeuner sous le col, à l’abri du vent. Il nous reste encore pas mal de chemin à parcourir pour atteindre la retenue de Gioveretto et la ferme-auberge de Lyfialm où nous avons prévu de passer la nuit.
Nous reprenons le chemin d’altitude de Martel en balcon. Un joli point de vue s’offre à nous au-dessus de Stallwies sur le versant opposé accompagné d’un joli passage ensoleillé qui nous réchauffe à mesure que l’on redescend à travers la forêt jusqu’à l’auberge de Stallwies. Quelques gouttes de pluie menacent les gens en terrasse qui rentrent s’installer au sec tandis que nous poursuivons sur le chemin qui passe le long de la falaise en surplomb du lac avec de nombreux passages sécurisés par des escaliers en bois et des chaînes. Il s’agit d’une suite ininterrompue de montées et de descentes pour franchir les obstacles naturels de la falaise où il faut faire attention de ne pas glisser sur les racines humides et les pierres recouvertes de mousse. On avance beaucoup moins vite que prévu. Pour autant la pluie semble sur nos traces mais reste dernière nous. Les nuages assombrissent l’atmosphère et nous commençons à nous demander si l’on arrivera avant l’heure du dîner. On appelle pour dire que l’on est en route. Finalement on arrive à l’auberge vers 18 heures, content de découvrir le confort de Lyfialm, nouvellement restaurée avec des chambres à lits superposées. Nous avons une chambre pour nous deux et une salle de bain privée! Une douche bien méritée plus tard, après cette longue journée de 9 heures de marche où nous sommes passés entre les gouttes, nous sommes prêts pour un excellent dîner: vitello tonato, salade, raviolis aux champignons, steak et pommes de terre sautées et en dessert une île flottante, le tout arrosé d’une bouteille de Lagrein. L’orage se déchaîne à l’extérieur, ce qui nous est bien égal à présent. La nuit sera bonne.
Jour 15 - 7 août, Lyfialm - Marteller Hütte
Le brouillard enveloppe les arbres autour de la ferme que nous quittons par un sentier boueux jonché de bouse de vache jusqu’à une barrière en bois érigée pour le bétail. De l’autre côté, nous entrons dans les bois avec le brouillard qui distille, une à une, la silhouette des arbres les plus proches en les isolant du reste du monde sur un fond gris. La chaleur du soleil montant dissipe peu à peu la couche de nuage, faisant place à une nature scintillante et rayonnante.
Le trajet entre la Zufall Hütte (celle du hasard) et le refuge de Martell, la Marteller Hütte, dévoile le paysage enchanté de l'extrémité de la vallée traversée par des torrents qui descendent directement des glaciers couronnant les hauteurs, à environ 3000 mètres d'altitude.
Nous parvenons au refuge vers midi. La vue sur les sommets et les glaciers est époustouflante. Un vent froid annule les efforts du soleil si bien que nous choisissons de nous installer, un peu en retrait de la terrasse avec vue, sur une table installée au soleil le long du pignon sud du refuge. Un Apfelschorle et deux oeufs au lard avec des pommes de terre pour déjeuner. Nous laissons nos sacs dans la salle hors-sac pour l’après-midi afin aller voir le Höhenferner, glacier qui comme tout les autres fond lentement mais sûrement.
C’est l’occasion d’avoir un autre point de vue sur les glaciers voisins vus d’en haut. Les nuages s'amoncellent et la pluie finit par se matérialiser vers 15h30 alors que nous redescendons du glacier. Le reste de l’après-midi se passe au chaud à l’intérieur du refuge à jouer aux dés en patientant pour le dîner. Vers 18h30 un groupe d’étudiants allemands arrive trempé tandis que l’orage se poursuit à l’extérieur. Ils viennent faire une mission dans le cadre d’un projet scientifique autour de la fonte des glaciers. A la table derrière nous est assis un militaire en vacances qui voyage d’un refuge de haute altitude à l’autre.
Jour 16 - 8 août, Marteller Hütte - Fürkele Scharte - Peio die fonti
La troisième épreuve du voyage se profile avec le passage sur le glacier Fürkele vers la passe du même nom. Épreuve parce-que nous n'avons pas encore franchi de glacier, nous sommes juste allés en voir de près. Faire un pas sur la glace nous semble aussi angoissant que de faire un pas sur la lune. Pourtant nous avons été rassurés par le gérant du refuge qui nous a dit “ça passe” en ajoutant qu’il va régulièrement y faire des sorties pour s’aérer en dehors des horaires de service. Le refuge est géré par une famille italienne. Dans la salle de vie de la famille, qui sert accessoirement de comptoir et de bar, chacun trouve un coin pour mettre ses affaires et faire ce qu’il à faire, un chaleureux capharnaüm où l’urgence est souvent de mise et dans lequel la carte bleue ne fonctionne pas toujours. Aussi les paiements en liquide y font l’objet d’arrondis favorables au client.
Ainsi donc, petit déjeuner avalé, sac au dos, nous quittons le cocon du refuge qui est encore à l’ombre de la montagne. Le ciel est dégagé et la pluie de la veille encore palpable sur le sol et la végétation. Le Fürkele est parfaitement dégagé, tout est calme, pas un souffle d’air ne trouble la surface de la petite étendue d’eau qui reflète les sommets environnants avec une exactitude renversée. Pourtant, il fait encore frais et le coupe-vent se révèle agréable. Nous voilà donc en marche vers le glacier. Environ trois-quart d’heure d’approche jusqu’au pied du glacier où une petite marre recueille l’eau de fonte de la glace.
Nous n’allons pas tout de suite sur la glace, on longe le bord du glacier en grimpant sur une surélévation en essayant de repérer les indications de direction. On doit composer avec la découverte d’un sol qui est un mélange de pierres pas toujours stables, de boue grise dans laquelle on s’enfonce allègrement jusqu’à mi-mollet et de glace glissante à souhait. Bref, il n’y a pas d’autre choix que de sortir les bâtons de marche pour s’assurer davantage d’appui et de viser les zones empierrées. Nous suivons le militaire qui grimpe rapidement après avoir tout de même dû aller à tâtons. Une fois au sommet de la protubérance rocheuse nous sommes face au glacier principal qui bruisse de ruissellements de toute part. Une arrête de pierre se poursuit presque jusqu’en haut du glacier. Nous l’empruntons et ensuite on doit soit tenter de rejoindre le bord supérieur du glacier et le longer par le haut sur la gauche pour rejoindre la passe de Fürkele, ou bien, traverser directement le glacier qui n’est pas très pentu à cet endroit mais qui glisse tout de même. C’est donc le moment de sortir les crampons que nous avons achetés pour l’occasion et qui se révèlent être une aide précieuse que l’on apprécie à chaque craquement de pas au contact de la glace. La traversée faite sans encombres, il faut atteindre la passe une cinquantaine de mètres plus haut sur une sente en lacets sur un sol assez peu stable, mélange de sable, de boue grise et de pierres. Finalement les crampons que nous avons toujours aux pieds s’avèrent très utiles.
Nous sommes à la passe et tout s’est bien passé. Petite pause pour admirer une dernière fois le glacier et sa vallée depuis les 3032 mètres du col avant de se tourner vers l’Italie qui parle italien. C’est la frontière du Sud-Tyrol. Une vallée ensoleillée plein sud s'ouvre devant nous: juste de la pierre. Le sentier descend rapidement avant de devenir plus placide aux abords du refuge Guido Larcher où l’on aurait pu s’imaginer boire un verre vers onze heures du matin mais le personnel est occupé à faire les chambres, la restauration ne commence qu’à midi. Nous poursuivons la descente sur un sentier assez large et pentu. On croise de nombreux randonneurs qui montent pour la journée au refuge. On parvient au Plan Vénitien qui se termine par une cassure nette vers le reste de la vallée. L’endroit est très pittoresque avec l’apparition des arbres et une multiplicité de petits ruisseaux, les fleurs d’alpages, les gros rochers disseminés en désordre dans le paysage, le tout couronné par un glacier.
Nous déjeunons à l’auberge de Malga Mare, tout prêt d’une retenue d’eau destinée à produire de l’électricité. Je commande une saucisse avec de la choucroute et de la polenta servie d’une amusante façon, on y reconnaît la tête d’un clown.
La suite de la descente est une longue balade dans la forêt plus ou moins raide jusqu’à Peio Fonti qui est une station de montagne aimée des Italiens pour le ski l'hiver et pour la randonnée l’été. Elle compte en effet plusieurs remontées mécaniques vers les sommets qui côtoient les 3000 mètres et les glaciers. Les pentes de la vallée sont sévères. C'est aussi une station thermale. Notre hôtel, l’Albergo Sporting, est un hôtel simple mais confortable avec une clientèle plutôt grisonnante que l'on découvre au dîner dans la grande salle de restaurant aux tables assez proches. La cuisine est bonne. On débute par un buffet de crudités et puis soit des pâtes faites maison, soit une soupe d'avoine, un poulet rôti avec des pommes sautées au romarin. En dessert une crème bavaroise avec un coulis de fruits rouges. J'opte pour des fruits cependant. Tous les dîneurs sont pensionnaires et chacun à une table attribuée, ce qui explique la présence de bouteilles de vin entamées sur les tables de ceux qui n'ont pas terminé la leur au précédent repas. Tout, ici, à un ordre. On se connaît parfois et l’on hésite pas à s’adresser la parole. C’est un peu comme une famille étendue le temps d’un séjour où chacun doit faire bonne figure en société au moment des repas. L’ambiance est un peu surannée.
C’est pour nous, une pause dans la civilisation, après quelques nuits en refuge et l’occasion d’un Apérol-Spritz à la terrasse d’un café avant d’aller dîner.
Jour 17 - 9 août, Peio Fonti - Rifugio Bozzi
Nous quittons l’hôtel après une bonne nuit et un petit déjeuner en société. Notre marche commence en longeant le torrent qui dévale du barrage du plan de Palu sur un sentier forestier qui passe par le fort Barbadifior, construit pendant la première guerre mondiale par les Austro-Hongrois.
La région est en effet à la frontière du Sud-tirol, la zone d'Italie où l'on parle allemand. L'italien commence dès le passage dans le val vénitien. Du fort, il ne reste que les murs. L’atmosphère est chargée d’humidité, conjugaison du temps orageux et de l’évaporation du torrent dans cette vallée étroite et boisée où l’on croise cueilleurs de champignons et de fruits des bois. Une bonne grimpette pour atteindre le niveau du barrage dont le lac a une jolie couleur émeraude que l'on contemple de temps à autres en suivant le chemin en balcon qui surplombe sa rive sud. Chemin assez étroit par endroit compte-tenu du fait qu’il est fréquemment emprunté par des cyclistes en quête de sensations. Puis nous bifurquons sur la gauche dans la vallée de Montozzo sur le chemin qui mène au col du même nom à 2613m. C'est une vallée d'alpage dont l'herbe rase et un peu sèche tapisse les flancs arrondis, sans doute l’héritage d’un glacier disparu depuis longtemps. Du bétail broute non loin du torrent. De l'autre côté du col on aperçoit les restes de tranchées de la Première Guerre Mondiale, l'infirmerie en forme de croix est la plus proche du col. Un petit musée a été créé dans un bâtiment derrière le refuge qui expose des objets de l'époque ayant appartenu à des soldats et des munitions. Il y a aussi des reproductions de photos d'époque comme le bain des soldats dans le petit lac que le refuge surplombe. Depuis une bosse qui domine toute la vallée, on voit le parking d'où viennent une partie des visiteurs du jour, à pieds ou à vélo, souvent électrique, parce que la pente est rude. Le circuit cycliste de la Grande Guerre se poursuit par le col de Tomozzo et le chemin que nous avons emprunté aujourd'hui: pas de tout repos !
Le refuge est en effervescence à l’heure du déjeuner. Les tables au soleil sur la terrasse sont pleines, on doit faire la queue pour s’y installer. Spécialités culinaires italiennes et montagnardes. Le soleil darde, pourtant beaucoup de gens sont tête nue et sans lunettes de soleil.
Vers 16h ou 17h la montagne se vide, le silence s'installe. Il ne reste plus que ceux qui passent la nuit au refuge qui n'est vraiment pas très grand. Nous profitons du calme pour aller admirer le reflet de la montagne à la surface du lac. La roche de la crête donne l’impression d’un visage de colosse endormi coiffé d’une parure de pharaon.
Après dîner on regarde les nuages qui grossissent en reflétant les derniers rayons de soleil et ceux qui montent de la vallée pour finir par engloutir toutes les montagnes environnantes. La brume s'installe.
Jour 18 - 10 août, Rifugio Bozzi - Ponte Di Legno
La composition du petit déjeuner nous rappelle que nous avons laissé le Südtirol derrière nous. Les tartines de pain blanc ont remplacé celles de pain paysan, exit la charcuterie et le fromage, on se concentre sur la confiture, le miel, jus de fruit et café Espresso ou Macchiato. Bref il ne faut pas avoir trop faim.
Au dîner c'est évidemment les retrouvailles avec les primi piatti (pâtes ou minestrone -potage de légumes) et les secondi piatti (viande et légumes).
Le chemin pour Ponte Di Legno est aisé, en faisant abstraction du dénivelé, d'abord en balcon avant de plonger dans la vallée en zigzaguant.
C'est l'occasion d'observer un éclairage singulier sur le paysage, d'abord enfoui dans une purée de pois avec un vent froid et humide puis petit à petit, à mesure que l'on progresse une percée de ciel bleu l'illumine par endroit, comme durant un instant fugace l'église de Santa Lucia à Plazzo. Parfois les nuages moins épais laissent filtrer un peu de lumière jaune qui réchauffe les couleurs grises.
Ponte Di Legno est sous le soleil quand nous y parvenons. La petite ville, construite en longueur, le long du torrent, est en pleine effervescence de fin de matinée: les terrasses de café sont le théâtre de discussions sur l'état des choses autour de tasses de café, mais l'on sent bien que s'annonce l'heure de l'aperitivo. Après un moment passé à l'ombre du kiosque de la place du 27 Septembre, je repère une terrasse en contrebas, celle de “l'Âne qui Vole”. Rendez-vous pour l'aperitivo de midi. En ville, les chiens font partie de la société comme ce bichon blanc qui semblait gentiment déterminé à contribuer à l'apéritif de ses maîtres en aboyant à l'approche des chiens d’autres clients venus boire un coup.
Le bichon a droit à son bol d’eau ainsi que son bol de croquettes qui ne l'enthousiasment pas plus que ça.
Ici les chiens sont comme des enfants - qui ne grandissent pas - et la tendance est que Monsieur vient avec son chien et Madame avec le ou les siens. On a dépassé le stade du chien de famille, on fait dans le personnalisé au pluriel, chacun le ou les siens de chiens: exemple d'un couple où Monsieur vient avec son Labrador noir et Madame avec ses deux chihuahuas. Madame porte une chemise de type Versace avec une impression de l'Amour de Canova dont les deux ailes font écho aux deux ailes de l'âne qui vole. De là à conclure que l'amour est une affaire d'âne serait évidemment tiré par les cheveux! Notre déjeuner apéritivo est assez léger avant de se rendre à l'hôtel dont la réception ouvre à 15h. Nous partons en quête d'une gelateria, ce qui ne s'avère pas trop dur à trouver. Je suis aux anges avec mon sorbet chocolat noir. Le soir, après l'averse de fin d'après midi qui rafraîchit la température, on dîne dans une pizzeria proche de l'hôtel avec une bouteille de Terolgedo, un cépage rouge local, et repassons par le marchand de glace pour approfondir notre expérience de l’après-midi. Cela nous conduit sur la place centrale du village dont les terrasses sont toujours remplies par une clientèle humaine et canine.
Jour 19 - 11 août, Ponte Di Legno - Rifugio Garibaldi près du lac Venerocolo
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Nous ne sommes pas tout seuls au buffet du petit déjeuner qui ouvre ses portes à 7h30, à vrai dire tous les clients de l'hôtel semblent s'être donnés rendez vous au même moment. Le buffet est copieux et la dame qui s'en occupe surveille ceux qui en profitent pour se faire un sandwich de midi. Un cycliste allemand se fait surprendre avec deux pains garnis enveloppés dans une serviette qu'il a disposé sur la table et qu’il finira par les emporter en dépit de sa réprimande.
Nous avons un bon dénivelé en perspective aujourd'hui passant d’une traite de 1200m à 2500m en remontant le val d'Avio qui a été aménagé par Enel en plusieurs barrages successifs alimentés par les glaciers qui subsistent sur les hauteurs. La première partie de l'ascension au dessus de Temu est assez raide sur un sentier carrossable, ensuite on contourne trois lacs artificiels en série, dont le dernier est presque vide. On arrive ensuite sur un plan où des vaches paissent. Nous profitons d'une table de picnic surdimensionnée pour faire une pause au soleil avant de repartir à l'assaut du sentier de granit aménagé par Enel pour atteindre le niveau du lac de Venerocolo auprès duquel se trouve le refuge Garibaldi, rustique mais convivial avec ses Apérol Spritz dignes de ce nom (tranche d'orange fraîche incluse).
Avant de dîner, nous profitons d'un moment encore ensoleillé pour aller voir le glacier tout proche de l'autre côté du lac sous le sommet Garibaldi. Les nuages cachent partiellement le spectacle et promettent d'envahir la scène incessamment. Au niveau du barrage, une famille de bouquetins est occupée, dans des positions d'équilibre invraisemblables pour nous humains, à lécher des sécrétions sans doute salées sur le béton. Le dîner est copieux: pasta Ragu et oeufs au lard accompagnés de polenta et d’un coup de rouge, tandis que le tonnerre résonne dans la montagne. Le refuge est englouti dans une purée de pois à travers laquelle seules sont visibles les tables en bois de la terrasse à quelques mètres de là et le drapeau italien agité par le vent; au-delà la montagne et le lac ont disparu.
Jour 20 - 12 août, Rifugio Garibaldi - col Premassone - Rifugio Tonolini - Rifugio Gnutti (près du Lac Miller)
La Via Alta dell'Adamello s'étend du Rifugio Garibaldi jusqu'à la Malga Bazena, c'est un chemin qui traverse le massif de l'Adamello du nord au sud en passant d'une vallée à l'autre par des cols qui sont souvent au-dessus de 2800m d'altitude. Il en résulte que l'on se trouve souvent dans les blocs de granit, parfois énormes, et qu’il faut passer de l'un à l'autre comme on peut. Au bout d'un moment on finit par s'habituer à l'exercice en définissant mentalement une ligne aérienne de points de contact avec les rochers comme si l’on avançait à pas de géant. Évidemment, suivant l'inclinaison du terrain et la taille des blocs, cette méthode fonctionne plus ou moins bien.
Nous commençons par longer le barrage du lac Venerocolo avant de passer par le bas du glacier du même nom dont il ne reste pas grand chose et dont la fonte alimente les lacs de retenue d'Enel. Je me dis en le regardant qu'il forme un potentiel très fini d'énergie hydraulique. D'ailleurs les réservoirs d'altitude sont peu remplis. La vue au pied du glacier n'en est pas moins saisissante. On sort du plan du glacier en franchissant la Boccheta del Pantano qui nous amène dans la direction du lac Pantano, un autre lac artificiel un peu en contrebas, que nous traversons à son tour en empruntant la voie bétonnée au dessus du barrage pour ensuite grimper sur le versant de la montagne opposée. On transpire allègrement entre les pierres et les touffes d'herbe dont la pointe est aiguisée. Le terrain devient un peu moins pentu à mi-hauteur de la montagne, on progresse vers le fond de la vallée. Puis l'ascension prend un tour plus inattendu avec de gros blocs de pierre en chaos qu’il nous faut franchir jusqu'à la lisière du col Premassone, dont les derniers mètres sont sécurisés par une chaîne métallique et quelques marches en métal scellées dans le roc.
La vue du col Premassone, sur la crête hirsute qui sépare le val d'Avio des autres vallées, est impressionnante. Les nuages qui se forment derrière la crête en remontant semblent flamber sur la roche, un feu céleste entretenu par la force du vent.
L'autre versant du col est plus placide, un chaos de gros blocs de granit qui n'en finit pas avant le refuge de Tonolini, 400 mètres de dénivelé plus bas où nous arrivons contents de pouvoir déjeuner au chaud en offrant une pause à nos genoux. J'opte pour le plat du jour: un jarret de porc à la polenta tandis que Sylvie se décide pour des pâtes aux asperges et au lard. D'autres alpinistes font la pause avec une bière et café grappa en fin de repas. La reprise est sportive avec une série de marches métalliques ancrées dans la falaise pour atteindre le lac Baitone. Le reste du sentier pour rejoindre le refuge Gnutti est en balcon sur les rebords de la falaise du Val Malga. On passe par le col du chat, dont l’emplacement n’est pas clairement indiqué mais qui doit correspondre à une partie étroite du sentier juste en bordure de falaise, où l’on se doit de regarder où l’on met les pieds sans laisser le regard vagabonder vers le vide. Gnutti est un petit refuge avec deux dortoirs et deux salles à manger toutes en bois, juste au dessus du lac Miller. Le temps n’est pas très prometteur, vers cinq heures la pluie fait son apparition et l'horizon disparaît jusque tard dans la nuit. Pendant ce temps, nous jouons aux dés dans la salle de restauration où tous les voyageurs se retrouvent et réchauffent l’atmosphère. On peut suivre l’activité dans la cuisine attenante où le dîner est en pleine préparation. Il faut prendre des forces pour le jour d’après. Retour au dortoir dans une ambiance un peu humide, j’ai mis à sécher, plutôt en vain, mes vêtements lavés sur une corde à linge autour du lit superposé.
Jour 21 - 13 août, Rifugio Gnutti - Rifugio Lissone
Au petit matin les cimes sont dégagées même si quelques nuages ne tardent pas à faire leur entrée. Les biscottes du petit déjeuner semblent légères pour rejoindre le refuge de Lissone, séparé de Gnutti par deux cols et une vallée. Le premier objectif est le col Miller à 2847m.
Après un sentier relativement plat, dans l’herbe à mi-mollet et bien mouillée, on traverse un ruisseau dans lequel Sylvie trempe les deux pieds, de bonne augure pour la journée. Ensuite les traces peintes du sentier nous amènent dans les blocs de granit qu'il faut escalader jusqu'au col. Pas de précipitation, pas à pas mais avec un sentiment de n'en jamais finir. Heureusement le paysage est beau avec de légers nuages qui flirtent avec les sommets et qui le temps d’un instant encadrent un morceau de ciel bleu au-dessus du refuge Gnutti qui se reflète dans l'eau du lac. Au col, nous arrivons avec joie sur le versant ensoleillé après s’être faufilé dans un passage rocheux étroit et vertical, on passe en un instant des ténèbres à la lumière. On aperçoit un bouquetin couché sur une pierre au soleil qui profite de la chaleur. Toujours autant de blocs de granit qu’il faut franchir en sautant de l’un à l’autre. Nous avons été prévenus, par un groupe de randonneurs rencontré dans la montée du col, que ce n’était qu’un début. On croise un couple avec un gros chien en laisse. Je suis impressionné que le chien s’en sorte aussi facilement dans cet environnement et en laisse.
Plus bas, là où l'herbe apparaît, commence un sentier terreux et pierreux que des ruissellements rendent glissant. Le refuge Prudenzini dans le val de Salarno semble toujours hors de portée. Vers 13h, nous y arrivons un peu fourbus, contents de trouver une table à l'intérieur pour se restaurer à l’abri du vent et du soleil de plomb. La polenta ragu passe comme une lettre à la poste. J’avais faim car je ne ressens aucune lourdeur dans les jambes au moment de repartir pour le second col, le Passo Poia à 2810m. Le versant à gravir est bien raide et couvert de blocs semblables à ceux de l’ascension du col Miller. De gros nuages contrastent le paysage, mettant en valeur les surfaces ensoleillées. Le col Poia atteint, nous contemplons un moment la vallée suivante d’en haut en prenant la mesure de la descente une peu vertigineuse entre deux parois abruptes. Il faut se lancer car il est seize heure et nous devons marcher encore près de deux heures pour atteindre le refuge Citta di Lissone doté de son ange gardien doré qui accueille les randonneurs. Une fois le mur passé et un ou deux passages d’échelle le long de la falaise, on retrouve le même type de chemin terreux et profond dans l’herbe. On finit par rejoindre le torrent qui emplit la vallée du son de sa fureur, descendant tout droit du glacier à l’extrémité de la vallée. Le ciel est sombre juste au dessus de nous mais l’horizon vers l’ouest est lumineux. C’est la direction que nous prenons longeant le torrent sur un sentier de terre souvent interrompu par le débordement des eaux du torrent qui serpente au fond de la vallée. Il faut alors se frayer un chemin sur les pierres qui dépassent de l’eau. Un rayon de soleil vient éclairer un troupeau de bovins blancs qui tranchent sur le vert profond de la prairie. Le refuge est en vue et il est près de dix-huit heures. Il ne reste plus beaucoup de temps avant le dîner pour se laver et rincer nos habits qui devront de nouveau sécher sur une corde à linge autour du lit superposé. Pour se remettre de notre longue journée, on commande une bouteille de rouge pour accompagner les pâtes et la viande. Des nuages se forment qui font disparaître un troupeau de chèvre venu paître sur une colline éloignée d’une centaine de mètres. Le tonnerre résonne au loin.
Jour 22 - 14 août, Rifugio Citta Di Lissone - Rifugio Maria e Franco
Matin clair et instable. L’air est humide et frais. Un petit troupeau de vaches est venu paître juste devant le refuge profitant de l’herbe fraîche dans la lumière dorée. Le sentier commence en balcon et semble plat pendant un bon moment selon notre carte. Facile à priori, mais c'était sans compter une surprise, suivie de quelques autres du même genre, au détour d'un repli dans le versant de la montagne pour laisser s'écouler une voie d'eau à quelques centaines de mètres de notre point de départ. Une série de chaînes ont été installées pour sécuriser les abords glissants ou à risques. Résultat, au bout de 45 minutes nous avons parcouru cinq cents mètres seulement et nos chaussures sont humides par la rosée et le passage des cascades. La montée se fait ensuite abrupte et tarabiscotée entre pierres et touffes d'herbes aux extrémités piquantes. Le soleil vient finalement réchauffer l'atmosphère en cours de route et le chemin prend une allure de voie de funambule le long de la crête sécurisée par des planches en bois et des chaînes en alternant les passages d’un versant à l’autre.
Cette succession de traversée de la crête me donne l’impression de ne jamais en finir avec l’approche du col Ignaga. Je suis de maussade. Heureusement la montagne permet de garder ses distances, et ainsi de garder sa mauvaise humeur pour soi. Dans ces cas là, il faut persévérer sans trop réfléchir, juste se concentrer sur le sentier en ignorant autant que possible le reste du paysage et des à-pics. Et puis, comme si de rien était, nous nous retrouvons au col qui a une allure inoffensive avec un espace d’herbe en cuvette où il fait bon s’engourdir au soleil. Ça tombe bien, c’est parfait pour une pause picnic à l’abri du vent. Le chemin se poursuit sur des pierres sombres jusqu’au col d’Avolo à 2556m en suivant avec quelques détours le sens de la crête qui se poursuit. On passe près d’un joli lac sombre après avoir été observé par un bouquetin solitaire perché avec assurance sur un promontoire rocheux. Viennent ensuite quelques passages sécurisés avec des chaînes et des marches métalliques dans la roche. Le col d’Avolo est un col singulier, il me fait penser davantage à un carrefour entre deux chemins vu qu’on l’aborde en suivant la crête. D’habitude le col doit se mériter par une bonne ascension et est suivi d’une bonne descente mais dans notre sens c’est plutôt l’inverse, le col est le fond de la cuvette. Néanmoins la vue y est superbe avec la perspective de la vallée du lac d’Avolo qui s’affiche au loin en bleu turquoise. Notre destination, le refuge de Maria et Franco se situe à 2572 mètres.
Il faut suivre la dorsale hirsute de la crête et s’en éloigner un peu pour atteindre le col Dernal derrière lequel le refuge se cache. C’est un petit établissement tenu par une famille avec deux enfants. Tout le monde participe à la cuisine et au service. La salle de restauration compte quatre grandes tables. La capacité du refuge est de trente ou quarante personnes. Les dortoirs sont au dessus de la salle de restaurant et les sanitaires à l’entresol: des toilettes à la turc et deux longs lavabos avec de l’eau glaciale. Autant dire que l’on ne s’y attarde pas. La nouvelle nous parvient que la veille une randonneuse est morte en dérapant sur la portion de sentier que nous avons parcouru aujourd’hui. Cela nous conforte dans l’idée de faire attention à là où l’on met les pieds. Nous partageons notre dortoir avec quatre Italiens dont un plus âgé. Ils parcourent la via Alta dans le sens inverse au nôtre et le plus âgé se plaint de la difficulté du parcours. Les autres lui promettent une journée plus facile le lendemain. J’en doute, mais nous ne savons pas ce qui nous attend. On nous parle juste d’une belle falaise bien sécurisée. En attendant, nous étendons notre linge sur le séchoir à l’extérieur en plein vent pendant qu’il reste un peu de soleil, même si les nuages s’accrochent au relief du mont Frisozzo et menacent de déborder vers le refuge. Une petite sieste nous permet de reprendre des forces avant de descendre jouer aux dés avec polaire et doudoune. Il ne fait pas très chaud en altitude. C’est l’heure de récupérer le linge qui ne sèchera pas davantage maintenant que les nuages proches ont pris de l’ampleur. La pluie finit par arriver. On ne remettra plus le nez dehors aujourd’hui. La cuisine est familiale et fort agréable.
Jour 23 - 15 août, Rifugio Maria e Franco - Rifugio Rita Secchi
En regardant par la fenêtre, on aperçoit à l’horizon un coin de montagne illuminé et une culotte de gendarme (de ciel bleu). Pour autant de gros moutons hydrophiles dansent autour du refuge. Une fois les biscotti du petit déjeuner avalés, nous faisons nos adieux et partons à l’assaut du col Brescia à 2712 mètres à travers une succession de gros blocs de granit sur lesquels nous navigons comme nous l’avons appris les jours derniers avec l’appréhension d’être happés par le brouillard et de ne plus voir les marques de direction. C’est plus ou moins ce qui nous arrive quelques mètres avant le col dont nous découvrons la manifestation par un muret de pierre grise construit pour en stabiliser l’approche par l’autre versant. De l’autre côté c’est de la ouate et l’inconnu. Le sentier plonge en courts lacets raides et humides, d’un piton rocheux à l’autre, comme dans une forteresse fantomatique. Ensuite arrivent les passages sécurisés où l’on doit descendre le long de murs grâce à des marches métalliques que l’on négocie, une par une, à reculons dans la purée de pois. C’est peut-être mieux ainsi pour le vertige, on se rend moins compte de l’effort à faire et puis cela nous réserve un spectacle au bas de la falaise d’autant plus beau qu’il surgit de nulle part et de façon complètement inattendue quand soudain le brouillard s’ouvre sur le paysage dont le plan devant nous est éclairé d’un rayon de soleil qui contraste fortement avec le ton sombre des sommets distants.
C’est le moment magique de la journée! Le chemin se poursuit à travers le plan que l’on traverse en longeant la dorsale que nous venons de franchir en direction du col del Termine. C’est un mélange d’herbe et de plaques de pierre traversées par des ruissellements. Nous déjeunons d’un panini et de restes de pain sec dans un endroit abrité sous le col en admirant ce paysage harmonieux de l’Adamello. Un jeune couple nous dépasse, lui semble vouloir marquer son rythme en portant nonchalamment à grande enjambées son sac à dos difforme rempli à la va-vite. Il est suivi d’assez loin par sa copine qui porte un sac plus léger mais qui ne semble pas particulièrement équipée pour la montagne. Ce mélange de précipitation et d’insouciance lui jouera un mauvais tour au moment où elle dérape sur le sentier et tombe à la renverse en contrebas, dans l’herbe heureusement pour elle. Plus de peur que de mal. Je lui recommande de faire une pause de cinq minutes pour retrouver ses esprits sous le regard presque indifférent de son compagnon. L’approche du col de Blumone se fait dans un chaos granitique, un univers taillé pour les géants avec des fractures très géométriques de la roche. Nous renouons avec un passage dans un nuage qui s’est accroché à la Cornone di Blumone. On a l’impression que d’énormes pierres ont été jetées du ciel et se sont fracassées comme du verre.
Il ne nous reste plus qu’à redescendre jusqu’au refuge de Tita Secchi qui est construit à l’extrémité de la retenue d’eau du lac de la vache, lago della vacca, par un large chemin de pierre. On découvre le lac une fois passé en dessous du nuage. C’est la dernière étape de ce vieux chemin de l’Adamello. Le refuge est confortable et moderne. Il reçoit beaucoup de visiteurs à la journée, montés à l’occasion d’un picnic au bord du lac où d’une ascension jusqu’au sommet de Blumone. Nous nous installons dans un dortoir que nous aurons pour nous deux. Il est spacieux et la douche s’apprécie après trois jours de toilettes de chat à l’eau froide. C’est l’heure de la détente. Nous restons au chaud jusqu’au dîner que nous apprécions avec appétit.
Jour 24 - 16 août, Rifugio Tita Secchi - Giogo Di Maniva Albergo Dosso Alto
Le refuge Tita Secchi est encore dans l’ombre au moment où nous le quittons. Il fait frisquet. Le lac est calme et reflète le bleu du ciel et les premiers rayons qui touchent le haut du versant opposé. Le chemin qui mène au Col de la Vache est large. On traverse des passages de chaos granitique comme la veille et, avec un peu d’imagination, on voit apparaître des formes d’animaux où des visages dans la roche comme cet hippopotame cubique qui aurait pu être construit en Lego gris. Nous improvisons un chemin qui dévie de la trace que nous avons pour rejoindre le Col de Dasdana et qui nous ferait marcher une dizaine d’heure. On bifurque après le Col de la Vache pour emprunter le trail Nabucco qui nous mène à Croce di Domini en passant par une crête alternant passages sur le dos arrondi d’une bosse avec des passages bordant un précipice simplement marqué par un petit fil attaché à de frêles piquettes rouges. Il faut se concentrer dans la descente abrupte vers Croce di Domine qui est parfois glissante. “Qui va piano va sano”, le maître mot pour arriver entier à destination. Croce di domini est un carrefour routier avec une brasserie qui accueille les conducteurs de voiture et les motards assez nombreux qui viennent du lac d’Iseo et de ses alentours. Nous prenons un café au soleil pour nous remettre de notre passage sur le trail Nabucco. Nous empruntons ensuite la piste carrossable qui relie le col Dasdana. Heureusement le nombre de voiture est limité et le paysage suffisamment agréable pour ne pas trop regretter de ne pas être sur un sentier de randonnée. Les grands sommets des Alpes sont derrière nous, on voit les montagnes qui ondulent avec des lignes plus arrondies et l’on devine qu’à l’horizon elles perdent en relief. Cela ne signifie pas pour autant que la montagne devient monotone, elle garde son lot de reliefs abrupts et tourmentés, à la faveur de l’activité tectonique passée. L’inconvénient de la piste carrossable c’est la longueur des virages. On fait du kilométrage inutile. Vers midi, on découvre le petit lac de Lavena avec une cabane et des tables de picnic équipées de parasols aux couleurs vives. C’est une association de pêcheurs de truite. On peut venir ici pour pêcher en famille, pique-niquer. Des hommes dans la cabane propose de la nourriture pour le déjeuner. Nous commandons de l’eau pétillante et du café vu que nous avons déjà nos provisions de déjeuner.
La route monte progressivement jusqu’à la sella dell’Auccia, un col large à 2103 mètres avec une jolie vue sur les montagnes que nous parcourrons le lendemain avec le Dosso Alto qui apparaît sous un éclairage dramatique. Les alpages sont occupés par des troupeaux: moutons, vaches et chevaux qui sont regroupés autour de bergeries, ou de fermes d’altitude (malga). L’ancien dispositif d’écoute de l’OTAN a été bâti sur le Dosso dei Galli - le dos des poules -, un point stratégique avec deux énormes paraboles conçues pour capter les signaux venus de l’Est pendant la guerre froide. Puis la route se poursuit jusqu’au Col de Dasdana. Nous court-circuitons la route en descendant sur les pistes de ski et en empruntant quelques passages goudronnés pour aller jusqu’à Giogo di Maniva. Nous avons pris une chambre à l’auberge Dosso Alto bâtie entre la route et un immense parking bien rempli à notre arrivée. On est bien loin de l’ambiance peu motorisée de la haute montagne: ici on vient prendre l’air, boire un verre et manger depuis les villes environnantes. La plaine n’est pas loin en véhicule à moteur. On retrouve des bandes de motards au look travaillé qui débarquent en pétaradant le plus possible pour signaler leur présence et s’arrêtent à quelques encablûres de l’endroit où ils comptent boire un coup. Et puis il y a les camping-cars confinés dans un coin du parking où ils passeront la nuit. La terrasse de l’auberge tourne à plein régime et nous permet une étude sociologique superficielle entre deux gorgées d’eau pétillante et plus tard d’un Aperol-Spritz accompagné de tartines au saucisson. Un groupe de jeunes s’installe à une table voisine et l’on repère rapidement celui qui a le rôle du chef. Il tire avec ostentation sur sa cigarette en fermant les yeux et tripotant son mobile d’un air préoccupé tout en sirotant son verre de Martini rouge. Les autres engloutissent des paninis en buvant du coca. Tout cela nous amène au dîner avec d’excellents morceaux de viande d’agneau grillée accompagnée de polenta préparée maison et d'une bonne bouteille de rouge. Nous sommes prêts à aller dormir dans notre chambre aux allures de palace après toutes ces nuits en refuge.
Jour 25 - 17 Août, Dosso Alto - Lavone
Le soleil pénètre par la porte-fenêtre, restée ouverte pendant la nuit, et nous réveille. Après un petit déjeuner copieux et avoir commandé des panini pour le déjeuner, nous sommes prêts pour cette nouvelle étape dont nous ne suivrons qu’en partie la trace du L1 car nous bifurquerons vers Lavone afin rejoindre le lac d’Iseo. C’en est donc bien terminé avec la haute montagne.
Nous nous dirigeons vers le Dosso Alto en empruntant une route en tout-venant qui est barrée à la circulation pour quelques jours à l’occasion du championnat du monde de funambulisme: le Cima Caldoline Highline Festival, CCHF, est prévu le week-end suivant. L’endroit choisi permet d’installer des câbles entre deux pitons rocheux dont le plus grand mesure 515 mètres de longueur et qu’un funambule exercé peut parcourir en moins de vingt minutes, deux fois moins vite qu’un marcheur à pied mais au dessus du vide!
Les athlètes se dirigent par petits groupes, soit à pied, soit en vélo sur la piste et bifurquent au niveau d’une bergerie vers un sentier qui mène à la Cima Caldoline. L’emplacement de la bifurcation est matérialisé par un gazebo équipé d’enceintes pour animer l’évènement. Les vaches des pâturages voisins vont devoir composer avec la stéréo de la compétition pendant le weekend. Cela aura t-il une influence sur la qualité de leur lait?
Pour le moment, les funambules sont dans les nuages, ce qui pourrait sembler assez naturel. On passe par la gorge au dessus de laquelle les câbles sont tendus et en y regardant de plus près on aperçoit les funambules qui s’entraînent. Certains marchent, d’autres font des acrobaties. Peut-être que le nuage enlève la peur, comme cela a été le cas pour nous en descendant du col de Brescia. Notre sentier suit en balcon la crête du Dosso Alto. On sort du brouillard et découvre l’à-pic verdoyant rythmé par des zones rocheuses verticales qui montrent la structure géologique de la montagne. En pensée, nous nous associons aux funambules, qui sont encore au-dessus de nos têtes sur les plus long câbles, en se concentrant sur l’endroit où poser leurs pieds. Pas question de regarder sur le côté sans s’être arrêté au préalable. Le soleil est chaud et le temps instable. L’orage est annoncé pour le milieu d’après-midi. Nous passons en sous-bois où le sol est encore chargé de la pluie des orages des derniers jours. Il y a encore des fleurs, jaunes avec des pétales allongés disposés comme une fourche à l’horizontale et d’autres violettes de la familles des gueules de loup. La glaise boueuse est glissante, on cherche donc appui sur les pierres parsemées sur le sentier. Nous sortons de la forêt au niveau du col de Prael en passant de nouveau sur le versant herbeux et ensoleillé. Puis nous nous dirigeons à nouveau vers l’autre versant par le col Pezzeda Matina et on décide de faire notre picnic sur un banc près du refuge Blachi2 qui fonctionne essentiellement en même temps que la remontée mécanique qui monte de la vallée. Le ciel est sombre et le vent frais. Des panneaux avec une tête de mort indiquent qu’il ne faut pas toucher aux poteaux électriques. D’autres indiquent la conduite à tenir pour débarquer du télésiège (il faut se lever pour en sortir) et là où faire la queue. Tout cela me semble un peu abstrait à ce moment de l’année où nous regardons le versant herbeux planté des sombres remontées mécaniques sous l’éclairage blafard des nuages.
Il nous faut trouver le chemin pour rejoindre Lavone. On quitte le chemin des crêtes juste avant le mont Ario en prenant à droite pour descendre vers le Passo Croce à travers la forêt dont on apprécie l’ombre et puis ensuite par la route forestière qui descend vers le village d’Irma. Cette zone de forêt est exploitée. De nombreux conifères y sont malades. Ils forment des zones mortes, les troncs érigés vers le ciel comme un parterre d’aiguilles pointées vers le ciel. Il fait particulièrement chaud, il faut dire que nous sommes maintenant autour de 1200 mètres d’altitude. Le village d’Irma somnole sous ses toits de tuiles rouges peu inclinés. On espère un instant un café et puis on se décide finalement à poursuivre vers Lavone avec quatre kilomètres de route goudronnée en lacets. Entre le soleil, la chaleur et la fatigue, il ne reste plus qu’à foncer pour arriver avant l’orage qui est palpable dans sa préparation.
Lavone est un petit village, au carrefour de deux routes, qui s’étire le long du torrent, le fiume mella. Il y a quelques commerces. Nous avons pris nos quartiers à la chambre d’hôte Italaforesteria tenue par une famille charmante et attentionnée. Notre chambre au premier étage, très spacieuse avec sans doute trente mètres carrés, donne sur un carrefour et l’église. L’orage perce en soirée et nous donne une bonne raison de faire la sieste en attendant le dîner. Salade, pasta ragu, quatre côtes de porc arrosées d’un rouge de Salento. Nous sommes choyés. Le père de famille aime bien la marche en montagne et il nous donne quelques indications sur le chemin du lendemain. Il se fait un peu de souci car le temps prévu est à la pluie et à l’orage. Là-haut, dit-il on peut facilement se perdre dans le brouillard autour du Mont Guglielmo. Nous voilà donc prévenus.
Jour 26 - 18 août, Lavone - Rifugio Almici
Sans grande surprise, il y a de l'orage dans l’air et la pluie tombe légèrement quand nous nous levons. La journée promet d'être humide, le ciel est sombre. Après un petit déjeuner royal, notre hôte nous demande si nous souhaitons vraiment aller au Rifugio Almici par ce temps là. Oui, nous insistons. Dans ce cas il vaut mieux passer par le village de Cimmo et ensuite emprunter le sentier carrossable vers Albion puis Malga Pontogna. Nous partons avec résignation, sous notre poncho. Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. Au cimetière de Missone, des loupiottes rouges égayent le mur de plaques mortuaires.
Devant, Jésus, les mains levées vers le ciel en direction de l'église San Calogero, semble dire au ciel de nous laisser la voie libre. La montée vers Albio sur un chemin mi-empierré mi-bétonné est bien raide mais cela nous permet de prendre rapidement de l'altitude sous le couvert de la forêt. Finalement on ne mouille pas trop. On emprunte ensuite un sentier cyclable vers la Malga Pontogna qui semble déserte à notre passage. On distingue alors la crête qui mène au Mont Guglielmo. La pluie s'est presque arrêtée et cela nous décide à prendre le plus court chemin pour y parvenir. Le sentier est terreux, d'une terre bien grasse sur laquelle on patine à merveille. Il est temps pour moi de sortir les bâtons. Nous émergeons à peine de la forêt que la pluie reprend, le tonnerre gronde et la brume vient masquer tout le paysage. On arrive près de la crête. Le vent souffle en bourrasque, la pluie cinglante empêche d'y voir quoique ce soit. On opère un repli temporaire à l'abri du vent le temps que les choses se calment un peu.
Le tonnerre gronde tout proche et on entend distinctement un bruit de moteur, il doit y avoir un chemin carrossable de l'autre côté de la crête. La pluie ne semble pas vouloir faiblir mais au bout de 20 minutes d'attente figés sous nos ponchos, comme le bétail résigné dans un champ sans abri, il nous semble que la brume devient moins dense. Je propose à Sylvie de tenter un départ.
Et surprise on aperçoit non loin une bâtisse avec deux voitures devant. On se dit que c'est le bon endroit pour s'abriter le temps que l'orage passe. A l'intérieur de la maison règne une grande animation. Je demande le chemin du refuge à un homme à la porte qui en appelle un autre qui, dit-il, sait parler anglais. On nous propose de rentrer nous réchauffer au coin du feu où un homme muni d'un bâton tourne une polenta dans une grande casserole suspendue au dessus du feu. On accepte avec joie. On nous propose un verre de vin rouge, que nous jugeons impoli de refuser et puis on nous fait goûter du saucisson fait maison et du fromage.
Il y a une bonne dizaine de bergers réunis pour un festin rustique et délicieux, chacun ayant apporté quelque chose. La polenta continue d'être tournée, on y ajoute du beurre, du fromage et des morceaux de charcuterie (pancetta et salamella). Il faut remuer environ une heure, nous dit l'homme à la manœuvre. Les chiens mouillés font partie de la fête, ils quémandent discrètement les restes qu'on ne manque de leur réserver. On leur octroie le rôle de lave-plats. La polenta est presque prête et toute fumante. On se regroupe autour de deux tables mises bout à bout. La polenta est accompagnée d'un excellent ragoût de cerf.
C'est vraiment un épisode providentiel que cette hospitalité sans condition. La pluie continue de tomber. Après le plat principal on discute de davantage de fromage ou de saucisson, de davantage de rosé. La conversation bas son plein entre les ténors de la réunion. Les plus jeunes écoutent sans parler. Une lucarne ouverte sur le toit nous signale une éclaircie. Je sors pour en juger. La vue est incroyable, le ciel pur après l'orage permet de voir nettement Brescia au loin. Nous faisons nos adieux, sincèrement touchés par cette hospitalité. Il nous faut profiter de l'accalmie qui semble ne pas vouloir durer. Déjà les nuages montent tandis que nous pataugeons dans la boue du sentier. On aperçoit brièvement la forme du monument du mont Guglielmo avant de se retrouver dans un nuage. Heureusement que nous avons le GPS pour savoir où nous sommes. Il ne nous reste plus loin pour atteindre le refuge mais c’est en découvrant une pancarte que nous avons la confirmation de la bonne direction.
Nous frappons à la porte et saluons notre hôte qui assis seul au bar nous accueille avec gentillesse. Nous sommes les seuls clients pour la nuit. Nous avons l’embarras du choix pour trouver notre place dans le dortoir. L’eau ne semble pas couler dans la salle de bain. Toilette de chat avec l’eau d’un jerrican, ou plus exactement décrottage de chat pour se débarrasser de la boue des chemins. Sieste avant de descendre dans la salle du refuge pour un café grappa, offert par la maison, et jouer aux dés le reste de l’après-midi alors que l’on ne distingue rien du dehors noyé dans le brouillard. Deux motards viennent prendre un café.
Le dîner est excellent, avec des légumes, des tripes pour moi, un risotto aux champignons pour Sylvie, grillades et salade, un Barbera d'Asti qui s'évapore rien qu'à le regarder et le génépi de la maison pour conclure.
Le soleil se manifeste à la fenêtre. Cela titille ma curiosité vu que nous n'avons rien vu d'autre du refuge qu'une vague forme grise dans le brouillard et quelques tables sur l'esplanade devant le bâtiment. Nous sortons et là, le spectacle est tout simplement éblouissant, d'un coup de souffle magique, le ciel devant nous est balayé, il ne reste que quelques nuages de haute altitude. Les collines qui entourent le lac Iseo s'offrent à notre regard. Le lac se révèle, d’un bleu sombre. La lumière dorée du soleil déclinant colore les herbes des plus hautes collines et le gros nuage, bloqué derrière la crête du mont Guglielmo, et dont les bords s’effilochent au contact du vent froid qui remonte du lac.
C’est le point d’orgue de cette journée forte en émotion. Comme quoi un itinéraire à priori sans histoire peut prendre un tour extraordinaire et ce presque le dernier jour du voyage. Un rappel qu’en montagne rien n’est jamais acquis.
Jour 27 - 19 août, Rifugio Almici - Colpiano/Marone/ Lago Iseo
Petit matin gris, depuis la terrasse du refuge on a l'impression d'être en avion au dessus des nuages qui tapissent le ciel des collines inférieures. Il pleut légèrement. Une pluie bonne pour les jardins. A gauche un rideau de pluie au dessus de Brescia, à droite un dégradé de gris bleuté presque serein.
Le refuge nous prête la clef de l'église qui domine la crête du mont Guglielmo. Le temps du petit déjeuner la pluie s'est arrêtée et le ciel s’est un peu éclairci par endroit. Le son des cloches des vaches de la ferme d'alpage Guglielmo Sopra remplit l'air au rythme de l'herbe broutée. En atteignant la crête, le panorama sur les montagnes s'étale de part et d'autre en un jeu de patchwork mi-cimes mi-nuages. L'église est carrée avec un toit pointu. Chaque face est ornée d'une mosaïque. La porte d’entrée, en bronze, porte l'image en relief du pape Jean-Paul II tandis que Pie VI, qui lui tient compagnie sur un piédestal à côté de l’église, semble prêcher au monde dans une atmosphère biblique. Un rayon de soleil traverse le plafond de nuages d'altitude pour venir éclairer ceux qui côtoient les sommets du sud et mettre en exergue la silhouette du prêcheur. La mosaïque de l'intérieur est très réussie, Marie sur fond bleu.
Il est temps de redescendre, les nuages se renforcent, l'embellie aura été de courte durée. Nous rendons la clef au refuge et faisons nos adieux avant de nous mettre en route vers le lac. Le choix de rester sur le sentier carrossable s'impose par les nuages qui finissent par engloutir l'espace au niveau de Malga Guglielmo di Sotto et apporter la pluie un peu plus bas. C'est donc 1500m de dénivelé en poncho avec visibilité réduite qui constitue la fin de notre marche. Comme souvent l'imprévu frappe à la porte sur le dernier sentier qui nous permet de rejoindre Grumello, et dont le pavage est si glissant qu'il faut redoubler de prudence pour s'y aventurer. On doit marcher sur la lisière de terre et de feuilles mortes. Sylvie ressort ses bâtons.
Nous arrivons finalement à la ferme Cascina Lert, où nous avons prévu de passer deux nuits, deux cents mètres au dessus du lac avec vue plongeante sur Marone et Monte Isola. On se débarrasse de nos ponchos une bonne fois pour toute, le temps doit revenir au beau.
Nous déjeunons rapidement avant de se préparer à la sieste et à une visite de Marone. Le changement d'altitude a fait monter la température. Marone, comme beaucoup de villages des bords du lac, a, ou a eu, une activité industrielle dont témoignent les bâtiments en tôle ondulée qui occupent une partie non négligeable de l'espace urbain. En milieu d'après midi, la bourgade semble endormie, pourtant, à y regarder de plus près, les terrasses de cafés à l'ombre ont des clients dont certains ont dépassé le stade du café.
Et puis, il y a les touristes que le soleil ne décourage pas. Les bords du lac sont aménagés en promenade sur quelques centaines de mètres autour de l'embarcadère face à l'église pourvue d’une pompeuse façade rose rehaussée de reliefs en stuc blanc. Un peu plus loin, juste avant la falaise, une plage de galets regroupe les amateurs de bronzette.
L'orage couve, aussi nous remontons sur notre perchoir de Cascina Lert pour dîner.
Jour 28 - 20 août, Cascina Lert / Lago Iseo/ Monte Isola
Grand ciel bleu. Luna, l'un des deux chiens de la ferme vient se coucher près de la table de petit déjeuner, une boule de poils laineuse et emmêlée avec des yeux marron très expressifs mais bien dissimulés. Ici on cohabite avec les chats, un noir et trois autres couleur caramel beurre salé mâtiné de blanc, qui savent, qu'en principe, ils n'ont pas le droit de rentrer dans la salle à manger.
Nous partons pour l'embarcadère afin de rejoindre Siviano, un village au nord ouest de Monte Isola. Masque FFP2 de rigueur pour monter à bord du ferry. La circulation sur l'île est réservée aux piétons, cyclistes et au deux roues à l'exception des véhicules de service à quatre roues. La balade classique consiste à faire le tour de l'île à pied en traversant les villages dont chacun à son caractère propre. Il fait chaud, aussi renonçons-nous à nous rendre au sommet de l'île, au sanctuaire Madonna Della Ceriola qui culmine à 400m au dessus du lac. Nous déjeunons à Sensole, au sud de l'île, à la Trattoria dell Sole, au bord de l'eau. Un endroit prisé et vaste qui réussit à servir un nombre de couverts impressionnants en un temps record. On goûte un excellent poisson grillé, du salmerino, un cousin de la truite accompagné d'un verre de vin blanc pas désagréable. Le jardin, en bordure de lac est planté d'oliviers sous lesquels on déjeune à l'ombre: il faut réserver pour en avoir le privilège.
Retour à Siviano pour faire le tour de la moitié nord du lac en bateau: Riva Di Solto, Castro, Lovere, Pisogne et retour à Marone. Différents points de vue sur le lac. Le coin des véliplanchistes et des kite-surfers dans le couloir Nord-Sud où le vent est accéléré le long des falaises.
Nous dînons chez Camplani, dont le restaurant offre une vue panoramique superbe sur le lac et où l'on mange très bien (on vient aussi s'y montrer d’ailleurs).
Jour 29 - 21 août, Marone - Brescia
Avant de partir pour Brescia, nous descendons au bord du lac vers 10h pour se baigner dans le lac au moins une fois. A cette heure là, la plage est encore peu fréquentée et encore partiellement à l'ombre, nous posons nos sacs à dos sur les galets en observant une famille de canards s'épouiller sur le rivage. Une femme nage avec un gros chien noir muni d'un gilet orange. L'eau est claire et tiède. On pourrait y rester des heures. Dans l'eau, nous engageons la conversation avec un Romain qui est intrigué par nos sacs à dos. Il a, lui aussi, passé quelques temps à randonner en montagne.
Le train arrive à l'heure sur l'unique quai. Il suit lentement la rive avant de rejoindre la plaine qui borde les collines. Cette fois les Alpes sont bien derrière nous.
Les abords de la gare de Brescia sont internationaux, tant par la population bigarrée que par les magasins, supérette chinoise, importateur philippin, service d'aide à l'obtention de titre de séjour, etc ...
Le centre historique de Brescia est situé plus au nord autour de grands palais aux pièces à haut-plafond et de grandes places comme celle du marché, le mercato, ou celle de la victoire avec d’imposants bâtiments modernistes de l'époque de Mussolini dont celui de la Poste et de quelques compagnies d'assurance. Il y a aussi, plus ancienne, la place Paul VI, avec le vieux dôme et le nouveau dôme juste à côté mais beaucoup plus imposant et dont la coupole verte domine le ciel de la ville à l'exception de la colline du château.
Nous déjeunons dans une Trattoria dont la terrasse est déjà toute réservée en ce dimanche midi. Ici c’est une autre population qu’à la gare, on n'hésite pas à prendre un verre ou deux au déjeuner.
Mon osso-bucco, accompagné d'un risotto safrané, est délicieux. Un verre de Botticino couronne le tout. Après cela un sorbet chocolat et figue nous permet de nous orienter vers la sieste dans notre chambre en rez-de-chaussée, rue des musées, située dans un ancien palais.
Nous terminons l'après-midi en visitant une rétrospective photographique de la famille Weston complétée par une série de thèmes réunis sous le terme de "regard restitué" à l'intérieur du musée Santa Giulia non loin des vestiges du forum Romain.
Nous dînons dans un restaurant calabrais. Pour mon compte: pasta a la vongole et tagliolini à l'encre de seiche avec de l'espadon et une sauce qui contient des tomates jaunes bien fruitées le tout arrosé de muscat sec qui se marie parfaitement. Le voyage se termine sur une note parfumée.
Epilogue sur la pluie et le beau temps
A l’exception de ce paragraphe, le mot “soleil” figure 59 fois dans ce récit et le mot “pluie” 34 fois. Le temps qu’il fait est un élément vital pour le randonneur. Cela conditionne son expérience des lieux qu’il traverse, en teintant chaque moment d’un ressenti pouvant aller de l’angoisse à l’extase en passant par la joie, le plaisir, l’étonnement, le frisson, l’indifférence ou la mauvaise humeur, tel un arc-en-ciel sensoriel qui a un goût de liberté, qui met en exergue les mérites de l’humilité et de l’endurance et qui réconcilie le corps et l’esprit dans un même élan de vagabondage apprivoisé en cheminant, à son rythme, sans autre but que d’atteindre l’étape du soir, source de réconfort et de sécurité, en ayant pris le soin de glaner ce que le chemin a bien voulu lui offrir. Cette réflexion m’évoque de manière irrépressible la maxime des Brutions, “en avant, calme et droit”: content de se concentrer sur l’instant présent et prêt à faire face à tout ce qui se présente.
















































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